dimanche 23 mars 2014
vendredi 12 juin 2009
Nouvelles éparses
Clair comme de l'eau de roche (nouveau)
Fauché(e) , La carte de visite Casse-toi pauvre con !
Je suis un monstre transylien Farce-Book RER Désolé, Actes de Malveillance, Bouddha Souriant, Le Jeu, Face à Face, La Faucheuse , La Visite, Soleil de Juin, Le Baiser, Denfert 90-20, Le Téléphone, Vous avez un message de Connector, Le temps des patates, Les arcanes ou la vraie vie, Roy Mitchell, Pardon, chef ? Miracle Mathématique, Voyage à travers le temps, Le Livre,...
Libellés : Nouvelles éparses
mardi 7 avril 2009
Brève entrevue
- Ah Salut ! Comment vas-tu, que fais-tu en ce moment ?
- Oh, moi, je m'aigris.
- Ah bon tu fais un régime ?
- Oui, un régime hypercolérique !
Libellés : Brèves
jeudi 22 janvier 2009
Miracle Mathématique

Maximilien Lefort est bien connu pour ses innombrables publications en géométrie analytique, en théorie des équations différentielles, et plus récemment, pour ses nombreux apports à l'Ecole Française de Théorie des Nombres.
Membre de l'Académie des Sciences, Professeur au Collège de France, Président d'honneur de la Faculté des Sciences Catholiques, c'est un homme comblé.
Pourtant, il prend de l'âge et commence à devenir un peu
difficile pour son entourage. Son épouse, Jeanne Lefort,
connue pour son livre courageux : "Vivre heureuse avec un
mathématicien", n'a cessé, pendant des années, de le soutenir
moralement dans ses efforts. Elle craint un peu, actuellement,
que son mari ne "s'en aille de la tête". En effet, depuis
bientôt six mois, Maximilien Lefort s'est reclus dans leur
petite maison de campagne du Loir-et-Cher, s'attelant, malgré
sa constitution faiblissante, à la démonstration du théorème
le plus coriace jamais énoncé.
Il faudrait d'ailleurs plutôt dire "conjecture" et non "théorème"
car des générations entières de cerveaux se sont consacrées
- pour l'instant sans résultats - à démontrer cette proposition
émise comme une évidence par le grand Fermat :
"Les équations en nombres entiers du type X^n + Y^n = Z^n
n'admettent pas de solution pour n plus grand que 2"
Jeanne Lefort, dont la culture scientifique n'est pas ridicule,
se rappela que le théorème de Pythagore (qui exprime la
longueur de l'hypothénuse d'un triangle rectangle en fonction
des longueurs des deux autres côtés) donne de nombreuses
solutions quand n vaut 2. Par exemple, le triplet (X,Y,Z) peut
valoir (3,4,5) ou (5,12,13). Jeanne se rappelait que cette
propriété était même utilisée par les géomètres grecs pour
réaliser des angles droits. En revanche, pour n égal à 3, elle
ne trouvait pas d'exemple, et pour cause...
Faisant à haute voix cette remarque anodine mais peu courante
pour une femme au foyer, elle se fit clouer sur place par un
"Je sais ma bonne amie, veuillez me laisser en paix". Dire
qu'avant, se disait-elle, chacune de mes remarques sensées
appelait plutôt un "vous êtes une perle rare, ma bonne amie !".
Maximilien, donc, à la recherche d'une gloire finale, éternelle
et définitive avant sa mort, avait décidé de s'isoler et de
résoudre dût-il en mourir, cet étonnant casse-tête.
Très croyant, il priait Dieu très souvent, de lui donner
l'inspiration et le courage de poursuivre. La difficulté de la
tâche était telle que seul un miracle pouvait faire quelque
chose. Personne, à l'époque ne pouvait imaginer les
conséquences de cette toquade subite d'un vieux mathématicien
pour un théorème qui occupe environ deux mille spécialistes
dans le monde.
Beaucoup de ses anciens amis du groupe Bourbaki vinrent visiter
Maximilien. Les uns pour l'encourager, les autres pour lui dire
gentiment de renoncer avec modestie : il n'avait plus ni la santé,
ni la vivacité de ses quarante ans : il valait peut-être mieux
laisser ce travail difficile à la génération montante.
Certains lui parlèrent de son épouse effondrée. D'autres sans
tact firent remarquer que la théorie des nombres n'est pas
une discipline noble pour Bourbaki. Quelques uns, reconnaissant
bien le phénomène obsessionnel de toute recherche, proposaient de
l'aider, à temps perdu.
Maximilien les chassa tous, sans discernement, les accusant de
lui faire perdre les dernières heures qui lui restaient, en
verbiages superflus et conseils mesquins. C'était donc seul
qu'il voulait combattre, s'acharnant nuit et jour sur cette
démonstration qui lui résistait toujours, comme une vieille
porte close.
Bien sûr ses amis de bon sens finirent par avoir raison :
Maximilien tomba malade. Sa femme, affolée, tenta de le faire
hospitaliser. En vain ! Jugé sain d'esprit par d'éminents
psychiâtres mais sérieusement atteint sur le plan cardiaque,
on ne fit que lui conseiller le repos. "Je me reposerai plus
tard, quand j'aurai trouvé", disait-il parfois distraitement,
alors que tout le monde s'était résigné à ne plus le
contredire.
Comment cette petite histoire est venue aux média, je ne m'en
souviens pas. Je crois seulement qu'un vieux rival de
Maximilien, se délectant d'une situation aussi ridicule finit
par téléphoner au Monde, pour leur page spécialisée. On
pouvait y lire, dans un court entrefilet, que l'on
s'inquiétait beaucoup, dans les milieux scientifiques, de la
santé du Professeur Lefort. On y citait aussi rapidement le
théorème de Fermat avec deux fautes typographiques, ce qui
rendait l'énoncé incompréhensible. Ces deux fautes furent
heureusement corrigées dans l'édition du soir, mais l'ensemble
de la presse parisienne reprit l'article dans son intégralité
originale et ainsi, plusieurs centaines de milliers d'énoncés
faux du théorème de Fermat furent publiés...
Cela n'avait, a priori, pas d'importance, puisque le public
n'avait juste retenu que l'histoire héroïque de ce mathématicien
malade qui s'attaquait au théorème le plus difficile des
mathématiques.
Pendant ce temps, soutenu par quelques amis fidèles, Maximilien
n'avançait pas. Après avoir tenté plusieurs pistes dont celle
citée par Fermat, ou plutôt griffonée en marge du jugement
- car il était juriste - d'un procès soporifique auquel il avait
dû assister, Maximilien comprit que sans Dieu, il ne pourrait
rien trouver avant sa mort. Il se mit donc à prier de plus belle,
mélangeant imprécations, supplications et formules mathématiques.
Son entourage - il parlait avec Dieu à haute voix - n'osant se
résoudre à le prendre pour fou, était de plus en plus consterné.
Soudain, et c'est là que tout le monde fut surpris, il
fut pris d'une transe, resta coi pendant quelques secondes,
poussa un "Yaouh !" juvénile, bondit du lit sur sa chaise,
saisit le stylo que son cardiologue tenait distraitement entre
les doigts et commença à rédiger d'une main qu'on ne lui
connaissait plus si alerte, LA démonstration. À chaque ligne,
il poussait un petit cri de joie qui ressemblait à "merci mon
Dieu", en donnant de grands coups de pied dans sa chaise.
Personne n'osait bouger. Chacun avait le sentiment de
participer à quelque chose de grand, et tout le monde sursauta
quand, la démonstration finie, Maximilien planta le stylo dans
la table en disant : "maintenant, je peux mourir, grâce à
Dieu, je suis le plus grand mathématicien de tous les temps".
Il s'endormit alors, mais il était toujours vivant.
La nouvelle ne se fit pas attendre : "Miracle dans le Loir et
Cher" titrait le Parisien Libéré ; en cinquième page du Monde,
un article de l'éminent professeur Schtrass exposait la
méthode tout à fait originale de Maximilien. Il concluait par
les mots : "l'argument utilisé est divin !" ; dans un
journal catholique, on pouvait lire l'"interview" d'un
physicien très connu expliquant en détail comment la prière
l'avait souvent aidé dans ses recherches sur l'atome. Le
Vatican, dont on sait qu'il est gouverné par un homme cultivé
et épris de science ouvrit un dossier pour statuer sur
l'authenticité du miracle, car Maximilien avait déclaré à la
presse : "j'ai vu Dieu. Il a inscrit l'idée de la
démonstration sur un immense tableau noir et il m'a dit :
maintenant, à toi mon fils !".
L'événement défraya donc la chronique religieuse, scientifique
et même politique - on se fit un devoir et un honneur de
rappeler que Maximilien avait été gaulliste, on le fit
Commandeur de la Légion d'Honneur.
Alors vint l'offensive de l'étranger.
Du Japon, d'Union Soviétique, et même d'Angleterre, ce qui n'est pas surprenant, un courrier abondant arrivait à Maximilien
- trop fatigué pour le lire - et aux rédacteurs en chef - souvent incapables de le comprendre. Des lettres d'injures, de félicitations, des
centaines de démonstrations fondées sur la même idée, que
chacun prétendait avoir faites plus tôt, témoins à l'appui. Il
est probable que le brillant Fermat se serait donné la peine
de démontrer son théorème s'il avait su qu'une telle tempête
se déclencherait autour d'un simple résultat qu'il qualifiait
lui-même de "facile"...
Le miracle, enfin, fut homologué. Maximilien pouvait mourir
serein, et il ne se fit pas prier. Devant l'importance de la
découverte pour les mathématiques, une commission spéciale de
l'Académie des Sciences fit une analyse très complète de la
démonstration. Des spécialistes renommés traversèrent
l'Atlantique. Deux dissidents soviétiques purent quitter la
Sibérie pour assister au mini-symposium hâtivement organisé par
la Société Mathématique de France.
Une semaine suffit à peine aux esprits les plus clairs pour
comprendre que l'on pouvait interprêter de diverses façons la
démonstration de Maximilien. Quelques détracteurs prétendaient
ne pas comprendre certains passages, pourtant d'une simplicité
biblique. Le doute, vraisemblablement inspiré par le désir de
nuire, envahit quelques participants. Un esprit pervers et
malveillant proposa de chercher dans l'idée de départ, l'idée Divine,
la faille que certains craignaient.
Une journée tumultueuse et mémorable aboutit à la certitude
d'abord isolée, puis grandissante, enfin unanime que l'idée
de départ, admise par tout le monde comme d'inspiration
divine, n'était hélas pas "humainement logique"...
On parla même - horreur - d'indécidabilité !
À la satisfaction de la rigueur retrouvée, succèda une
angoisse terrible. On venait de découvrir la chose la plus
inimaginable qui soit :
Dieu n'est pas bon en mathématiques !
JC CULIOLI 1987
Libellés : Miracle Mathématique
mardi 2 décembre 2008
Clair comme de l'eau de roche
Madame... Irma ?
- Oui, c'est moi.
- Vous avez un moment ?
- Bien sûr ! C'est deux cent francs les trois-quart d'heure, on vous l'a dit ?
- Oui, je connais vos tarifs. Vous savez, je viens de la part de Gretchen.
- Ah Gretchen, une amie, vraiment. Je m'occupe d'elle depuis longtemps. Sa vie va beaucoup mieux, maintenant.
- Oui, Madame Irma, c'est exactement ce qu'elle me disait tout à l'heure...
- Eh bien Monsieur... Monsieur... ?
- Pierre, tout simplement
- Oui, Monsieur Pierre, ce prénom vous va comme un gant ! C'est la première fois que vous venez me voir, Monsieur Pierre.
- Bien vu, Madame Irma ! vous savez, jusqu'à maintenant, je n'avais jamais cru à ces histoires de Voyance, mais là... il le faudra bien...
- Laissez-moi deviner... vous avez des difficultés de communication avec l'être cher, c'est ça ?
- Incroyable, Madame Irma, vous avez tout deviné !
- Vous savez Monsieur Pierre, la séance de voyance n'a pas encore commencé, mais de vous à moi, neuf fois sur dix mes patients viennent pour un être cher.
- Alors moi c'est pareil, Madame Irma...
- Laissez-moi me concentrer, j'essaie de la visualiser...
- J'attendrai, Madame Irma... j'attendrai !...
- Ca y est, je la sens, elle est dans ma boule. Regardez ! Il s'agit bien de votre petite amie, n'est-ce pas ?
- Oui, Madame, mais maintenant c'est fini entre nous. Et puis moi, je ne vois rien dans votre boule de verre, je n'ai pas votre don.
- Ne dites pas cela, Monsieur Pierre, tout le monde peut être voyant. Il suffit d'écouter son coeur. Votre amie, j'en suis sûre, elle reviendra !
- Au risque de vous décevoir Madame Irma, je n'y crois plus trop.
- Faites-moi confiance, Pierre, laissez-moi vous appeler Pierre. Je vous promets qu'elle reviendra.
- Alors je l'attendrai, Madame, je l'attendrai. Je regarderai sa photo tous les jours jusqu'à ce qu'elle revienne.
- Vous tenez sa photo ? Comme c'est charmant ! Montrez-la moi, Pierre, je vous en dirai plus sur elle.
- Mais je sais tout sur elle, Madame Irma. Et ce que je ne sais pas, je ne veux pas le savoir.
- J'y tiens, je veux tellement vous aider.
- Bien, voilà sa photo. Elle est jolie, n'est-ce pas ?
- Oui, très belle. C'est étrange j'ai l'impression de l'avoir déjà rencontrée. Quel doux visage ! Elle a l'air comblée...
- En fait, c'est à moi qu'elle sourit sur la photo. Nous étions à l'étranger. En Sicile, je crois. Nous étions très heureux ce jour là.
- Oui... je l'ai déjà vue, j'en suis sûre. Je crois que j'ai déjà rêvé d'elle. Vous savez, les voyants ont parfois des prémonitions. Je devais savoir que vous viendriez.
- Alors là, ce que vous dites me bouleverse, sincèrement. Moi, je ne pensais vraiment pas que cela puisse m'arriver... je ne croyais pas à la voyance, mais alors maintenant, je n'en reviens pas...
- Oui, j'en suis sûre, elle est venue me voir en rêve cette nuit... ou la nuit précédente... elle savait sûrement que vous viendriez, elle aussi.
- Peut-être, peut-être... Mais j'y pense, Madame Irma, c'est peut-être Gretchen qui vous a montré la photo de mon amie ?
- Ah oui ? mais... et pour quelle raison me l'aurait-elle montré ?
- Que sais-je, Madame, je ne suis pas voyant, moi. Peut-être pour savoir si elle est heureuse, ou si elle est bien avec son ami ? Ou si elle aura cinq enfants ?
- Gretchen est une personne vraiment adorable, toujours prête à rendre service. Elle aura dû s'inquiéter pour votre amie, peut-être ? Elle vient me voir si souvent. C'est donc vous l'ami de cette jeune femme si radieuse, alors ?
- Oui, Madame Irma, c'est moi le... "gros cochon de dégueulasse qui la trompe sans vergogne avec une petite brune insignifiante et qui bat peut-être son fils en cachette, et avec lequel elle perd son temps...".
- Quoi ?
- C'est bien vos paroles inspirées par la voyance, Madame Irma ? Il paraît que vous aviez les yeux révulsés par la violence de vos propres mots. C'est sorti comme ça, tout d'un coup...
- Mais Monsieur Pierre ! Pierre ! écoutez-moi, c'est impossible, je n'ai pas pu dire cela, c'est un autre homme qui a dû m'inspirer. Vous n'êtes pas ce monsieur.
- Qu'en savez-vous, après tout ? Vous aviez peut-être raison. Est-ce que j'ai l'air fâché ? Je suis juste triste, Madame Irma. Je ne sais pas quoi faire, vous comprenez, je ne suis pas de taille. Si vous dites tout cela, il doit bien y avoir quelque chose... Je suis triste, mais franchement je suis aussi un peu soulagé.
- Mais non, il y a méprise. enfin, Pierre, nous sommes amis ! Gretchen avait l'air si inquiète. Tout s'est brouillé dans ma tête quand j'ai vu la photo de votre amie. J'ai craint le pire pour elle et mon inspiration s'est brouillée. Je suis bouleversée. Je vous ai causé tant de tort !
- En tout cas, la pauvre Gretchen, vous n'avez pas dû la rassurer.
- Monsieur Pierre, je suis désolée... c'est à cause de moi qu'elle est... qu'elle vous a quitté ?
- Non, rassurez-vous Madame Irma, vous n'y êtes pour rien. Il fallait bien que cela arrive un jour.
- Mais quoi, qu'elle parte ?
- Non, qu'elle me découvre tel que je suis.
- Vous la trompez avec une petite brune ?
- Depuis ce matin, oui.
- Vous battez son fils ?
- Non, mais cela viendra peut-être, je ne suis pas maître de ma destinée.
- Mais vous avez changé comme cela tout d'un coup ?
- Oui, c'est absolument incroyable comme j'ai eu soudain une illumination quand elle m'a parlé de votre entrevue avec Gretchen. Tout s'est simplifié dans ma tête. J'ai été saisi immédiatement d'une envie de meurtre, vous savez ces envies rédemptrices, qui vous libèrent. Je m'étais tellement contenu depuis des années, j'étais tout d'un coup libre. Vous voyez ces mains, ces grosses mains pataudes, eh bien elles allaient tout d'un coup arrêter de se serrer sur elles mêmes...
- Pierre, vous devenez brutal ! Lachez-moi ! Retirez vos mains !
- Non, je ne vous ferai rien à vous Madame Irma. Trop de gens comme moi ont besoin de vous pour se réveiller de leur existence nauséeuse.
- Que voulez-vous dire ?
- Devinez, Madame, devinez. Rêvez à ce que j'ai pu faire à mon amie, à son fils, à Gretchen. Fouillez bien dans votre boule, dans vos souvenirs, dans vos inspirations, dans vos sentiments, dans votre coeur... imaginez le pire et vous serez peut-être encore loin de la réalité.
- Mais qu'avez-vous fait malheureux ?
- Je n'ai fait que réaliser vos prédictions. C'est vous qui devriez me payer, mais les voici vos deux cent francs. Ceux-là, vous les avez vraiment gagnés.
- Monsieur Pierre, répondez-moi ? Comment va votre amie ?
- Demandez-lui, Madame, il ne me reste plus que cette photo d'elle. Je vous la donne.
- Et Gretchen ? Vous vous en êtes pris à Gretchen ?
- On peut dire ça comme ça, Madame Irma...
- Mais vous êtes fou !
- Vous l'aviez deviné, Madame Irma.
- Vous êtes un monstre !
- Depuis la minute où j'ai entendu parler de vous, Madame. Mais vous ne craignez rien. Gretchen tient beaucoup trop à vous pour que je vous fasse avaler votre boule. Elle m'a juste laissé le droit de vous rendre visite. Elle m'a demandé de rester courtois et de vous remercier. C'est une vraie femme de caractère, notre petite Gretchen.
- Vous l'admirez ?
- Non, pas vraiment, mais elle me fascine. Jamais je n'avais rencontré une pareille salope décolorée.
- Décolorée ?
- Vous n'aviez pas remarqué que Gretchen était brune, Madame Irma ?
Libellés : Clair comme de l'eau de roche
lundi 10 novembre 2008
Résultats du Concours
Le premier concours de nouvelles, lancé en septembre par les sites Bonnes Nouvelles et Une Nouvelle Par Jour, a connu un franc succès. Les organisateurs souhaitaient valoriser les nouvellistes et les nouvelles, un genre souvent boudé par les éditeurs.
Rappelons que ce concours avait également pour objet de mesurer l'intérêt des auteurs pour une production audio de qualité de leurs œuvres. Soixante candidats ont proposé leurs textes au comité de lecture composé d’éditeurs de sites de nouvelles et de lecteurs enthousiastes. Après maintes relectures et délibérations, le jury, présidé par Nicole Amann du site Bonnes Nouvelles, proclame les résultats.
Tous les prix sont offerts par les Éditions Nouvelles Paroles.
Le premier prix est attribué à Ne cours pas Max ! de Pierre Mangin. Ce dernier recevra un chèque de 100 euros et une production audio de son texte.
Le deuxième prix est attribué à Secret de longévité de Françoise Bouchet. Cette dernière recevra un chèque de 50 euros et une production audio de son texte.
Le troisième prix est attribué au texte Le séminaire de Lucifer de Philippe Laperrouse. Ce dernier recevra une production audio de son texte.
Enfin, un prix spécial a été décerné au texte Horn de François Aussanaire. Ce dernier recevra une production audio de son texte.
Les quatre textes primés seront publiés sur Bonnes Nouvelles avec l’autorisation préalable de leurs auteurs. En outre, chaque participant au concours recevra ultérieurement un rapport personnalisé.
D’ores et déjà, nous vous donnons tous rendez-vous pour la prochaine édition de ce concours !
Nicole et JCC
Libellés : Résultats du Concours
samedi 25 octobre 2008
Fauché(e)
- Pardon Madame, t'as pas cent balles ?
- Non jeune homme, cela fait longtemps que je donne plus rien. J'ai plus de sous. J'ai soixante douze ans.
- Mais... vous donniez, avant ?
- Des fois oui, des fois non. Je ne fais plus crédit pour la vie... comme on dit.
- Excusez-moi, Madame mais cela fait une plombe que je vous observe, assise sur ce banc, comme tous les jours... Vous avez de belles chaussures, pour une vieille malheureuse !
- C'est parce que je suis soigneuse avec mes affaires. Les veuves sont soigneuses. Cela fait trente ans que je suis veuve. J'ai toujours pris soin de moi.
- Ouais, vous êtes habillée en noir, et même bien habillée. Vous portez toujours le deuil ? Franchement, je m'suis dit tout à l'heure, avec votre teint blafard, hein j'rigole, on pourrait vous prendre pour la faucheuse ! Vous savez, la... la mort, quoi. Qui attendrait sur un banc... vous imaginez... ah ! Ca fait trop peur !
- Aha ! On me l'a déjà dit, c'est vrai... je ne le prends pas mal. Cela force le respect. Vous savez jeune homme, il y en a eu des gens qui ont parlé avec moi sur ce banc. Ils ont tous fini par s'en aller. Vous aussi, vous partirez et vous penserez ce que vous voulez. Vous avez peur de la mort, jeune homme ?
- Ah ça oui Madame, j'ai peur de la mort. Tous les jours quand je me regarde dans l'eau de la fontaine, c'est pas moi que je vois, c'est la Mort. C'est effrayant, vous savez. Tous les jours cela me traverse l'esprit.
- Eh bien, c'est étonnant, parce que moi, je n'y pense jamais. Sauf à celle des autres. Ceux qui viennent parler avec moi sur ce banc, je ne les revois jamais. C'est sûr qu'ils sont morts. Une coïncidence peut-être ? Bah, je m'en fiche, de toute façon !
- Bon alors Madame, vous n'auriez pas une petite pièce pour un jeune paumé comme moi ? J'ai un peu faim ce matin. J'ai pas eu tellement de chance dans ma vie. J'ai pas eu un héritage comme vous...
- Comment ? Mais qui vous a dit que j'avais hérité de mon mari ?
- Mais c'est vous, Madame... Ca se voit rien qu'à vous reluquer ! D'ailleurs vous n'avez jamais travaillé. Enfin, je ne vous en veux pas, mais si vous ne donnez jamais aux autres, vous êtes sûre d'être toujours en vie ? Pourquoi s'en vont-ils, tous ceux qui viennent vous voir sur ce banc ?
- Tout le monde n'en veut qu'à mon argent. Mon fils, c'est pareil, il est comme vous. Il ne vient me voir que pour que je l'aide. Heureusement, cela fait dix ans qu'il ne vient plus. On dirait que je lui fais peur à lui aussi. Après tout, s'ils ne viennent plus, je resterai seule, et cela ira très bien comme ça.
- Allez Madame, donnez-moi une chance !... Je pourrais peut-être vous rendre service ? Promener le chien, lire des livres, faire du ménage ? J'ai faim, je suis au bout du rouleau. Allez !
- Non cela suffit, jeune homme. Je n'ai besoin de rien. Je ne veux pas de votre aide intéressée. De toute façon je n'ai pas d'argent pour vous. Je suis comme vous, je suis fauchée !
- Fauchée ? Vous Madame ? Ah c'est drôle, ce que vous dites, Madame, c'est vrai que vous êtes fauchée ! Parce que la Faucheuse, vous savez... et bien c'est moi !
Libellés : Fauché(e)
samedi 27 septembre 2008
La carte de visite
J'étais allé à ce congrès de Minneapolis où la crème des mathématiciens se réunit tous les trois ans. Bien que basé aux Etats-unis, j'avais dû supporter un "jet-lag" d'au moins trois heures, et je n'étais pas très frais ce matin-là. Evidemment ces infatigables organisateurs américains avaient programmé la première conférence à huit heures, et j'étais complètement épuisé avant même d'avoir lu le premier transparent ou entendu la première blague de démarrage du premier exposé. Je ne fis donc que rentrer et sortir de la salle, la tête vaseuse et la bouche pâteuse, à la recherche d'une cafetière. C'était une erreur d'avoir sauté le petit déjeuner. Je le regrettais amèrement, jusqu'à ce qu'il me tende sa carte de visite au moment où je tendais moi-même le bras vers un de leurs thermos marqués au nom de l'Hotel, Hilton ou Marriott, je ne me souviens plus.
Machinalement, je pris la carte, marmonai un truc comme : "désolé je n'ai plus de carte, j'ai changé de service", et me servai un café. Au fur et à mesure que les vapeurs des bières de la veille commençaient à être remplacées par celle de ce pur java corsé délavé dans vingt litres d'eau oxygénée, je commençais à réaliser qu'il me parlait. Sans arrêt. Sans ponctuation et sans respiration. Ce gars-là pouvait s'exprimer en apnée pendant au moins deux minutes d'affilée. Un phénomène. J'étais tombé sur un psychopathe. Ce genre de gars qui ne remarque même pas que vous ne l'écoutez pas. Un prodige qui est capable de répéter sa propre histoire sans s'ennuyer lui-même, et sans même s'imaginer que l'on ne puisse pas l'écouter.
Cela faisait moins d'un quart d'heure qu'il me racontait sa vie. J'en savais déjà tellement et je pouvais imaginer le reste. Garçon unique d'une portée de 6 enfants. Il avait cinq soeurs, et chacune avait son histoire, ses divorces, ses enfants. Lui, il vivait seul près de Boston, et enseignait dans une micro-université dont je n'avais jamais entendu parler. Son domaine de prédilection avait failli me faire éclater de rire : il se passionnait pour les fonctions sinus et cosinus et collectionnait leurs propriétés comme d'autres collectionnent les timbres.
Et il parlait, mon Dieu, il parlait sans cesse, sautant du coq à l'âne entre ses affaires de famille, son goût pour la chasse à l'arc avec ses amis du collège, et ses cours de maths élémentaires et amusantes. Je ne dirais pas qu'il était inintéressant ni qu'il alignait des stupidités. Non, il était juste incapable de s'apercevoir qu'il ne m'intéressait pas. Ce genre de type est persuadé que tu serais prêt à payer pour l'écouter raconter sa vie. Ou alors il croit que tu vas lui épargner des frais de psychanalyste. Ou simplement il n'arrive plus à fermer le robinet. Le joint est cassé, cela goutte tout le temps et c'est sur moi que c'est tombé... la fuite infernale.
Je ne sais plus comment je m'en suis débarrassé. J'imagine qu'il m'a fallu lui avouer que, contre toute attente, j'étais japonais et ne comprenais pas l'anglais. Ou peut-être ai-je utilisé cet autre stratagème dont j'ai le secret : après avoir habilement, à son insu, mis dans mon oreille un morceau de mie de pain gris, je déclarai en m'exprimant de façon saccadée et à peine audible que j'étais déficient auditif. Quoi qu'il en soit, cela avait marché, j'avais pu prendre congé sans qu'il proteste ni qu'il me suive. Quelle satisfaction ! Je passais le reste de la conférence dans un état d'euphorie bien légitime, en évitant de le croiser. J'avais échappé avec brio au pire des facheux que j'avais rencontré dans ma vie.
Au moment de repartir de la conférence deux jours plus tard, j'attendais tranquillement la navette qui devait m'emmener à l'aéroport. Je rêvassais aux différents exposés que j'avais suivis, mon regard se perdait sur ces grands arbres qui entouraient l'hôtel. J'avais aussi une pensée de regret pour cette après-midi sur le lac avec les autres chercheurs. Un moment paisible, intime et convivial. J'étais donc dans un état plutôt béat. Sans réaliser que cet état est aussi un état d'extrême fragilité. Lorsqu'elle m'a adressé la parole, j'ai commis l'erreur de lui répondre immédiatement, sans réfléchir. Comment ai-je pu être aussi idiot ! Elle avait une voix insupportable, pourtant. Très haut perchée et presque sans intonation. Elle enseignait dans une école secondaire mais avait soumis un dossier à quatorze universités pour devenir assistant-professeur. Le plus étonnant, c'est qu'elle m'en a donné la liste complète, ainsi que la liste de tous ses contacts dans ces prestigieux endroits, puis la liste de ses différents travaux, sur les fonctions infiniment différentiables, et la liste de tous ses petits copains depuis le baccalauréat, et enfin la liste des raisons pour lesquelles elle était heureuse d'être américaine, puis la liste de toutes les marques de chewing-gums et de dentifrice qu'elle connaissait. J'ai cru mourir sur place. Au moment où la navette est arrivée, j'ai réalisé que nous allions tous les deux prendre le même avion pour Pittsburgh et que j'aurai l'occasion de passer au moins cinq bonnes heures avec cette créature un peu surdimensionnée à plusieurs points de vue.
Mon sang ne fit qu'un tour. Je ne pouvais pas prendre cette navette. Mais j'étais persuadé que si je retardais mon départ, elle en ferait autant. Il ne restait qu'une seule issue. Je prétextais devoir soudain récupérer un livre indispensable prêté à un éminent collègue. Cela ne pouvait attendre,et cela expliquait largement que je ne prendrais pas la navette qui allait partir dans peu de temps. En revanche, j'avais été charmé de partager avec elle la liste de ses intérêts et de ses passions intellectuelles, ainsi que de ses animaux préférés. Quel dommage. Il fallait absolument l'on se revoie. J'habitais justement la banlieue de Boston, comme elle, et nous avions tant de choses à nous raconter. Il fallait absolument que nous gardions contact. Je lui donnais immédiatement la carte que j'avais gardée par hasard dans ma poche depuis le début de la conférence. Ravie de cette prise, elle s'est engouffrée dans le minibus et je suis resté sur le trottoir.
Le minibus est parti et j'ai esquissé un au-revoir de la main.
Et je me suis surpris à rire nerveusement comme si j'avais dégringolé tout un escalier sans une seule égratignure.
Bien sûr, j'avais raté mon avion, mais j'avais la satisfaction d'avoir un peu aidé deux destinées exceptionnelles à se rencontrer. Je regrette simplement une chose : je ne saurai jamais s'ils ont fait des enfants.
Libellés : La carte de visite
jeudi 28 août 2008
Casse-toi pauvre con !
"Je vais m'en faire un. je vais lui péter la gueule, tous ces connards en costards avec leurs PC et leurs cravates de débiles. Je vous dis que je vais m'en faire un, je vais l'exploser, lui détruire sa gueule. "
Au début, j'avais pas entendu. J'étais plongé dans un jeu d'échecs ou un sudoku ou je ne sais quoi, un truc qu'on oublie dès qu'on est sorti du RER. Un truc qui fait juste passer le temps, qui l'abolit (d'inanité sonore, comme disait Stéphane). J'étais à l'étage de ce RER crasseux, entouré de la moitié de l'Afrique et de quelques pauvres blancs. Il y avait pas mal de monde. Normal, vers 19h00, beaucoup de gens rentrent chez eux en hiver. J'étais fatigué sans vraiment savoir pourquoi, ce qui est le symptôme de l'abandon de soi, du renoncement conscient, de la servilité acceptée. Bref, j'étais bien dans ma peau, quoi. J'avais mis dans mon oreille gauche, celle qui entend moins bien, une oreillette plantée dans le PC qui me permettait d'écouter Brassens, son Gorille et ses mégères préférées. Je n'aime pas m'isoler totalement. On ne sait jamais. Quelqu'un pourrait crier au feu, ou au loup, ou à l'aide...
De station en station, je voyais les gens descendre, affairés à rester éveillés, pressés de rentrer chez eux, peut-être plus que d'habitude. Et j'entendais toujours ce con vociférer, en bas.
"Je vais lui casser la tête à ce connard à cravate, je vais lui casser les dents"
Et puis je me suis retrouvé tout seul au premier étage. Cela m'a vaguement alerté parce que d'habitude, il reste encore un demi wagon pour descendre à Juvisy à cette heure-là. Et puis je me suis dit qu'ils étaient tous en bas, tout simplement, pressés de sortir. Et le vociférateur continuait de plus belle.
"Ce soir je vais m'en faire un, je vous jure, je vais le détruire, je vais lui faire avaler ses godasses. Tous des cons qui vont au travail et qui se prennent pour des messieurs. Je vais m'en faire un. Partez pas madame, restez vous allez voir, vous serez aux premières loges".
Cette dernière phrase a éveillé chez moi un léger soupçon. Comment ça "partez-pas" ? Ils sont combien, en bas, avec ce taré ? Juvisy se rapproche, il est temps que je plie le PC, les documents, le sac, l'oreillette, et que je descende. Je descend, dans un wagon presque vide. Et l'autre qui gueule toujours, à l'autre bout de la voiture. Je suis devant la porte. Une dame de Tunis se rapproche de moi. Elle veut descendre à Juvisy, elle aussi, dans cinq bonnes minutes. Elle est terrorisée. Du coup je prends en pleine figure une bonne dose d'angoisse et je regarde au fond du wagon. Un homme d'une trentaine d'année, tatoué sur les deux bras, crâne rasé, musculeux, l'oeil un peu injecté de sang et de folie fonce vers nous en hurlant.
"Je vais me le faire. J'attends ça depuis trop longtemps. Il va y avoir du sang. Connard !"
La dame se cache derrière moi. Je garde un air honteusement vague, lâchement détendu, un peu souriant mais pas trop, légèrement détaché, mais complètement en alerte à l'intérieur. Je suis la cible qu'il recherche. J'ai la cravate et l'attaché-case, et le costard. Je suis la victime idéale. Le wagon est vide à part la dame et un vieux qui dort de l'autre côté. Si cet abruti a une arme, si je lui présente la moindre aspérité, il va "m'éclater la gueule" et il m'aura prévenu depuis une demi-heure. J'ai été assez con pour ne pas prendre cette menance au sérieux. C'est mon heure et cela va faire mal. J'adopte la position du lapin, la tête semi-basse, le regard dans le vide, le coeur battant très fort, mais avec un sourire figé très passe-partout.
Il se met exactement sous mon nez et me demande avec enthousiasme : "qu'est-ce que tu as connard ? Je te dérange ?".
Je ne sais pas comment je fais, mais je le regarde sans effroi et je dis : "non pas du tout, je ne vous avais pas vu".
Quel lâche, je fais. Et il semble me croire, alors qu'il prend toute la place dans ce train depuis une demi-heure. Il s'installe derrière moi, comme si j'avais réussi à le surprendre et s'il cherchait un autre truc. Je fais face à la porte. Je le vois dans la vitre mais je fais tout pour ne pas le regarder. Après m'avoir laissé deux minutes de répit, il me crie dans l'oreille : "non mais tu crois pas que j'ai pas vu que tu m'observes dans la vitre, connard ? Arrêtes de me regarder dans la vitre. Je vais te casser la tête connard, cela fait un moment que je t'ai prévenu. Tu me fais chier connard."
La dame à côté de moi commence à trembler et elle s'éloigne de moi. Elle et moi nous nous attendons au pire. Ce type est musclé, hors de lui et clairement dangereux. Je repère le signal d'alarme, je prends une grande respiration en contractant les abdominaux, et je lui fais face. Je décide de lui parler lentement, en le regardant droit dans les yeux.
"Ecoutez, monsieur, vous m'avez l'air très énervé ce soir. Je sais bien que la vie n'est pas simple pour tout le monde, et vous avez peut-être envie de parler à quelqu'un. Je dois descendre à Juvisy, mais si vous voulez descendre avec moi, je vous offre un pot et on discute tous les deux. Je suis pas le Bon Dieu, mais si je peux vous aider, on peut toujours en parler, entre êtres humains. Je peux peut-être vous aider, franchement cela me ferait plaisir."
Je ne sais pas pourquoi j'ai dit ça. Ce type, il me fait peur et franchement j'ai peu d'empathie pour lui. La dame est estomaquée. Le type me regarde comme si je descendais de la Planète Mars, un rictus au coin des lèvres. Est-il satisfait de m'avoir extirpé un comportement humain ou est-il abasourdi d'avoir rencontré une oreille compatissante ? Il se calme, et me dit : "non ça va. Merci, j'ai pas besoin de toi."
Le train s'arrête. La dame descend presque avant l'ouverture de la porte. Je descends lentement en lui demandant. "Vous êtes sûr, vous ne voulez pas qu'on parle un peu tous les deux ? "
Il est prostré et radieux. Un regard effrayant mais gai. Il me dit : "non ça va, casses-toi, espèce de... de... psychologue !"
Le salaud ! je n'ai même pas eu le temps de répondre à l'insulte. Le train était déjà parti.
jeudi 19 juin 2008
L'archer léger et le maréchal-ferrand
Un Archer un peu fier avançait goguenard
Dans la rue principale d’un village campagnard
Il s’admirait fort en se voyant marcher,
Faisant moult courbettes aux inconnus croisés
Surtout aux plus jeunes femmes, d’ailleurs.
Et s’approchaient de lui tous les enfants rieurs
Car il était bien vêtu et son arc dénotait.
Ses flèches, pointes en or, taillées à même l’ébène
Avec un empennage de plumes magnifiques
Venant des oiseaux rares des confins de l’Afrique.
Satisfait de lui-même, imbu de son succès
Il passa devant l’échoppe d’un Maréchal Ferrand
Le toisant, lui lança, d’un air condescendant
« alors, comment ça va le gros lourdaud bruyant ? »
Le maréchal sourit, et ne prit pas ombrage,
Mais il dit : mon ami le minet au plumage,
D’ici la fin du jour, tu pourrais revenir
Prier un plus lourdaud à ton bon souvenir
Et riant aux éclats, il reprit sa besogne
Souffle fort, souffle, et chauffe fort et cogne !
L’Archer s’arrête enfin, arrivé sur la place,
Montre son arme, fait le beau face à la populace
Totalement conquise par ce beau phénomène,
Et à chaque fois sans effort et sans peine
Ses flèches à bout d’or se plantent comme il faut
Que ce soit dans un arbre ou même sur l’échafaud.
On demande qu’il vise le vieux cadran solaire ?
Il tire en plein milieu ses trois flèches altières
Alors qu’il s’était éloigné de plus de 200 pas !
Mais retirer les flèches, il n’y arrive pas
Du cadran, impossible de les détacher
Leur pointe en or si pur au vieux fer s’est mêlée
Les flèches donnent l’heure sur le solaire cadran
Un seul homme peut l’aider c’est le Maréchal Ferrand
C’est en effet lui son heureux concepteur !
Et la troupe lui dépose l’étonnante sculpture
L’archer a le cœur lourd… et fait triste figure
Mais le Maréchal Ferrand accepte avec grâce
De séparer l’or du reste de la carcasse
-A Dieu plaise que mes flèches tu ne casses !
-T’inquiètes pas, Archer, et je sauverai l’heure
Elle rythme du village les joies et les pleurs.
Après des heures d’efforts pendant toute la nuit,
La chaleur intense du soufflet de forge et le bruit,
Le costaud sépare les flèches et les rend à l’archer
Celui-ci très content mais très embarrassé
D’avoir été si méchant avec le Maréchal
S’excuse. Ce dernier, mansuète, lui sourit :
« Pour ta leçon, Archer, et pour ton bien aussi
J’ai un peu changé la composition de tes pointes
J’ai ajouté une infime partie de fer… à cheval !
Et de liqueur d’eau vive aussi, je les ai ointes
Cela te portera bonheur et bon moral
Mais reste un peu modeste et garde le cœur pur."
L’archer le remercie, inquiet et songeur
Il faut séance tenante quitter ce beau village
Tester les nouvelles flèches dans les profondeurs
D’une forêt. Il avance et croise un attelage
De chevaux de trait ramenant des charges.
Et autre encore tirant une grosse barge
Le paysan est à quai, il dit tout doucement
« Reviens cheval, reviens ! » et immédiatement
Le grand cheval ramène son chargement.
Tel autre paysan aux chevaux de labour :
« Reviens cheval, reviens ! » Et ses chevaux accourent .
L’archer interloqué, demande aux paysans
Le secret de tout ça. Et les bougres lui disent :
« Personne ne doit savoir, mais c’est grâce à Ferrand. »
Pensif, l’archer repart et trouve une clairière,
Il choisit un bel arbre, et y trace une croix
Recule de trente pas, aligne sa visière
Décoche ses trois flèches, regarde le résultat
Les trois flèches sont au centre. Il est très satisfait.
Ce Ferrand tient promesse, et quel artisan !
Allant quérir ses pointes, il lui vient une idée
« reviens, ma flèche, reviens ! » S’entend-il murmurer
Et les trois flèches d’or se détachent de la croix
Et viennent se réfugier… au fond de son carquois !
dédicacé à http://luc.enchanteur.free.fr sur le forum de http://www.millesaisons.fr/
Libellés : Ballade, L'Archer Léger et le Maréchal-Ferrand, Poème
mardi 17 juin 2008
Je suis un monstre Transylien
Le type en pyjama à la gare d'Evry, se lève du banc où les dames s'assoient le matin. C'est un habitué. Il a une bonne bouille. Il demande gentiment à moitié endormi si vous n'avez pas trente centimes, madame. Elle se retourne, gênée, et il se plante devant moi, débraillé comme s'il sortait de la salle de bain. Sauf que là, il sort pas de la salle de bain. Il est aimablement hagard. La journée s'annonce bien, il y a plein de clampins sur le quai. Il n'y a qu'à leur demander. Que lui dis-je à l'hagard d'Evry ? Non, je n'ai pas de monnaie pour ton café de hagard. Je suis un monstre.
Je viens de m'assoir. La roumaine enceinte avec un bébé qui bouge plus passe lentement d'alcôve en alcôve. Elle gémit un truc, elle le psalmodie. Si cela se trouve son bébé entièrement emmitouflé est factice. Peut-être qu'il est mort. Elle, elle a un teint de terre blanche. Comment a-t-elle fait pour se maquiller comme ça ? Peut-être que c'est seulement de la crasse blanche ?
Je ne comprends pas ce qu'elle dit. Elle ne cherche pas à être comprise. Elle suggère simplement la pauvreté, la saleté, la misère, l'horreur. Sa vie doit être un enfer, et je ne veux pas la voir à 7h47 du matin, alors qu'il fait glauque. Je détourne la tête. Hier je lui ai simplement dit non. Je suis un monstre.
Un quart d'heure de pseudo silence, et il arrive jovial et grossier. Son violon trompette arrache les oreilles et fait pleurer les nerfs. J'imagine le cornet gramophone de son violon trompette planté ailleurs que dans un bout de bois tendu de boyaux de chats. Je le hais pour ce qu'il fait. J'ai envie de le frapper. Pas de l'encourager à détruire le silence avec des cris rats qu'on torture. Quand il me demande des sous, j'affiche un sourire affligeant et désespéré, mais je dis "non". Je suis un monstre.
Changement de train et d'ambiance. La chanteuse s'excouse pour la moujik et lance immédiatement (elle n'a pas le temps, il faut faire tout le train !) un ampli doté d'une boîte à rythme vaguement mélodique avec une forte réverbération. On se croirait au stade de France. Sauf que je n'ai pas de tomates. Elle détruit avec méticulosité "La Vie en Rose" et "Mon amant de Saint-Jean". Plus jamais je ne les écouterai sans penser à elle. Je l'imagine la gorge tranchée, ou au moins les cordes vocales. Quand elle vient faire la quête, j'éclate de rire. Je suis un monstre.
J'arrive à l'aéroport. Je suis accueilli par deux hôtesses particulières plutôt engageantes mais qui jouent aux sourdes-muettes pour faire signer une pétition et qui demandent des sous une fois que vous avez signé. La méthode connue du pied dans la porte : si vous avez signé (ce qui est gratuit) vous augmentez vos chances de donner ensuite. Je fais mine d'être aussi sourd-muet. Je fais la sourde oreille... et je signe pas la pétition. Je suis un monstre.
Il y a aussi cette machine automatique. J'ai un goût bizarre dans la bouche. J'ai envie d'acheter des chewing-gums. Un euro 10 cts. Je mets deux euros, je choisis chlorophylle, c'est dégoutant et trop sucré, mais justement, cela change le goût...
La machine fait tourner sa vis d'Archimède (merci le vieux Grec !) et libère le paquet. Au moment de me rendre les quatre-vingt dix centimes, le paquet reste coincé entre la vitre et le présentoir d'en-dessous. Le voyant lumineux : "pas de monnaie" se met à clignoter. Je ne réfléchis même pas, je recule de deux pas et je tape comme un âne dans la belle machine rouge. Elle garde la monnaie mais rend les chewing-gums. Un étranger, habillé en "gothique", prend peur en me voyant faire. Je suis un monstre.
J'enjambe quatre à quatre l'escalier de sortie du RER. Le passe navigo déclenche le portillon mais celui-ci refuse de s'ouvrir. Cela arrive. Je saute par-dessus le portillon sous l'oeil réprobateur d'un lord anglais qui cherche le terminal 4. Il me demande où il se trouve, pardieu ! Je lui affirme qu'il n'y en a pas. Il me toise comme si je voulais lui voler son terminal, et s'éloigne, très digne. Je suis un monstre.
J'arrive enfin au travail. Je quitte l'état Transylien. Je suis tout sourires, le voyage s'est très bien passé. Juste un goût amer dans la bouche ou dans le coeur. Cette foutue chlorophylle, sans doute.
mardi 10 juin 2008
En raison d'un mouvement social...
"... le traffic est parfaitement normal. Tous les trains sont assurés à la GMF, les conducteurs en grève ne perturbent pas le bon fonctionnement des rames automatiques et leurs salaires seront intégralement reversés au trois premiers voyageurs qui composeront le 805 TRAIN 805. Bonne chance, 25 euros l'appel et 1 euro trente centimes la minute. Revenus non imposables, à consommer avec modération. Merci de votre attention ! Arrêtes de taper Josette, c'était pour rire, l'histoire des salaires. Pour une fois qu'on peut se marrer..."
Libellés : Transilien en transes tous les matins
lundi 9 juin 2008
Farce-Book
Vos amis sont au nombre de 491 ; vous faites partie de 114
groupes d'intérêts généraux et de 35 groupes privés. Vous avez
passé 34h cette semaine, de préférence entre 23h00 et 1h30 à
surfer sur les farce-books de vos petits camarades.
Vous avez écrit 209 fois "mdr" pour mort de rire, "lol" pour
"lots of laughs" et bien d'autre abbréviations hautement
finaudes sur le Mur des lamentations de chacun d'eux. Vous
avez déposé 32 photos de vous en pied et 14 assis, chacune
d'elle avec des amis, de la famille, votre chien médor et
votre tortue en latex. Vous avez même mis votre photo de
classe de CM2, celle où cette idiote de Noémie vous tire les
cheveux pendant la photo. Nous avons beaucoup ri.
Vous êtes membre des sites associés de rencontre "Patch",
"duQ", "Retour d'âges" et "Amour à Troie", ce qui nous laisse
un peu perplexes car on avait justement segmenté la clientèle
en fonction de critères objectifs. Mais c'est vous qui voyez.
Certains ont eu des problèmes...
D'après nos études, vous seriez un bon candidat pour acheter
du café Nastéo, de la mayonnaise Meyor et des billets d'avion
sur la nouvelle compagnie low-cost Noseats. C'est pourquoi
tous vos écrans sont remplis de leurs annonces.
Vous faites preuve d'une étonnante originalité : votre groupe
de musique préféré est le même que celui de 46 millions de
chinois, 14 millions d'américains, 29 millions d'européens et
31 millions d'indiens. C'est un groupe d'adolescents encore
inconnu il y a deux semaines et qui fait maintenant un tabac
avec "Tipititop", le tube de Go Moog de 1974.
Par ailleurs vous avez obtenu 7 sur 10 au Quizz de culture
générale élémentaire en partenariat avec TF1, ce qui vous
place dans le deuxième quantile en partant de la gauche et
vous permet d'affirmer que vous êtes au moins aussi
intelligent que : Madona, Joey Star, Bernard Henri Lévy,
Yannick Noah et Mimi Maty qui ont tous eu le même score que
vous, et sont d'ailleurs du même signe du zodiaque maggyar que
vous, et comble d'étonnement nagent le 50m crawl dans
exactement le même temps que vous, c'est à dire 3mn27s. Et
c'est vrai que c'est incroyable... mais c'est vrai !
Vous passez tellement de temps sur notre site que nous vous
devons quand même une petite vérité, au moins une. Bon, restez
assis et reprenez une dose de frites, une lampée de coca-cola,
et un peu de cocaïne si vous êtes friqué. Compte-tenu de votre
CSP, du montant de vos points Smiles, de vos "miles" sur
American Express et de vos points Champion, statistiquement,
vous devez vous le permettre de temps à autre, pour vous
sentir moins seul. Car, statistiquement toujours, votre foyer
contient 0,9 habitants.
Bon, alors voilà LA vérité que nous vous devons, car vous êtes
un membre ARGENT, de la Guilde des Braves de L'Automne, option
excellence PLUS :
Regardez autour de vous ! Tout cela. Oui, tout cela est FAUX.
Vous êtes sur farce-book, ne l'oubliez pas... Même vous, vous
n'êtes pas réel. Mais si vous continuez à cliquer sur nos
pubs, si vous continuez à alimenter nos recettes Gogole, nous
continuerons à prétendre que vous êtes réel, et que vous avez
une vie en dehors de notre site.
Have a nice day, et joyeux anniversaire au petit dernier !
Libellés : Farce-Book, Internet facile
jeudi 29 mai 2008
RER Désolé
- En raison d'un défaut d'alimentation électrique entre juvisy et corbeil, le trafic est perturbé sur la ligne D comme désolé ! Prévoir des suppressions et des retards. Merci de votre compréhension. Ne vous inquiétez-pas, Monsieur Sarkozy a été prévenu.
- Arrêtes Roger, le chef y va encore crier
- J'm'en fous c'est moi qu'ai le micro aujourd'hui, on peut bien rigoler, quand même
- Enfin Roger, ils sont plantés, tous ces gens sur ce quai, c'est pas sympa de se moquer
- Ben au moins ils risquent pas un accident de voiture ! Mouhahaha... de train non plus d'ailleurs... mouhahaha...
- Pardon Madame, vous pouvez couper le micro, s'il vous plaît, il y a un monsieur avec une hache qui devient nerveux sur le quai....
* * * * * * * * * * * *
Sur France Bleue Pétrole, ce matin, on m'annonçait gaiement à 8h00, 10 à 15 mn de retard sur la Ligne D de merde. J'ai hésité à prendre ma charette, mais l'idée de seller les boeufs et de les emmener brouter sur le grand parking qu'on appelle A104 m'a vite découragé. Et il faut économiser le Gazole de la planète. Et puis, grâce à la technologie qui rend plus beau, grâce au système tout nouveau d'alerte SMS (4 10 20 et tapez Evry # Juvisy). J'ai tout de suite déjoué le piège : tous les trains prévus étaient bien prévus ! C'est vraiment que des racontars à la radio. Je me suis donc tranquillement lancé à la poursuite du 8h11, ce beau train mythique qui fait rêver des générations de sidérodromophiles et de Transiliens brulants du désir d'aller travailler un jour de plus.
Je me suis quand même pressé car trois voitures au ralenti bloquaient le rond point sans raison apparente. Panne des sens, peut-être, dans ce petit matin à peine gris.
Une fois sur le quai, j'étais à l'aise pour attendre le 8h11 avec mes trois cents compagnons. Apparemment, le 7h56 avait pris un sale coup, et ne pouvait pas tenir ses promesses. Qu'à cela ne tienne, le 8h11 avait moins de 10mn de retard, apparemment. D'ailleurs ce n'était pas si sûr : l'écran de télé toujours pas cassé l'annonçait encore à 8h11, suivi du 8h26 et du 8h41... tout en donnant l'heure actuelle aux environ de 8h19...
Enfin, rien d'anormal jusque là.
C'est quand le systeme d'alerte par SMS 4 10 20 a commencé à m'annoncer le décès du 8h11 que mon sang n'a fait qu'un tour. "Non d'une pipe en terre", dit le capitaine Haddock en arrachant les poils de sa barbe : "ils me refont le coup de trafalgar ! Non seulement ils ont mis SUPPR devant le 8h11, mais ils ont volé le 8h26, ce cher 8h26 que j'aimais tant et qui m'aurait bien sauvé la mise."
Tant pis, il va falloir tabler sur le 8h41. Sauf si... et attendre 20 minutes avec mes 400 compagnons qui dans un quart d'heure seront 500... et le 8h41 sera plein de gens qui ne le voulaient même pas ! Les ingrats et les autres gras aussi ! Pas de place. Debout jusqu'à la gare du Nord... quelle perspective !
Je déroute le navire, destination Bras de Fer. Le Si Merveilleux Système SMS me dit : à 8h31, un flambant neuf cake en aluminium te conduira à Juvisy, terre promise. Je m'élance et j'arrive à 8h30. L'affichage indique "RETARD" pour la chenille en alu. Je reste perplexe le temps d'un jet de pierre. Je descends sur le quai. La poubelle en alu claque ses portes sur les doigs d'un vieux monsieur qui reste stoïque. Je l'ai reconnu, c'est Epictète. Moi aussi je reste stoïque. J'attendrai encore une dizaine de minutes pour la prochaine canette de soda cabossée. Juste avant 9h00, je suis à Juvisy. Tout le monde court autour de moi. Quelle forme époustouflante, ils ont ces Transiliens ! Des teufeurs, des grands raveurs, en fait. Peut-être est-ce l'effet de l'ectasy ou du red bull qui les rend aussi beaux, gais et rieurs le matin. Il y en a même un qui chante : TRANSILIEN, EN TRANSES TOUS LES MATINS
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
Et là, le drame se produit. En moins de 20 minutes, je suis à St-Michel par le RER C. Un vieux monsieur (qui lui n'est pas Epictète mais ressemble plutôt à Fabrice Lucchini, le chantre des idées TGV), me regarde, la larme à l'oeil :
- c'est trop injuste pour le D que le C marche si bien.
Je le regarde avec empathie et dubitathie aussi...
- Mais attention, me glisse-t-il en apparté, je fais partie du mouvement révolutionnaire de sabotage du RER C, un jour viendra où ils regretteront leur belle ponctualité, quand mon fils sera libéré.
- votre fils ? Ils l'ont attrapé ?
- oui, il fait partie du mouvement révolutionnaire anti radars. C'est un collègue de Besancenot, mais chuuut !
- et vous vous foutez de ma gueule ou vous prenez le métro ?
- les deux, jeune homme, les deux ! A deux c'est moins cher de prendre le train !
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
Cette conversation m'ayant laissé songeur, je faillis rater le train pour CDG qui lui aussi hélas, bien qu'omnibus, était parfaitement à l'heure. J'eus une pensée pour le vieux bonhomme.
Et je me suis endormi, en serrant contre moi mon cabat de pommes de terres bio. Au réveil, un peu brutal d'ailleurs, je ne saurais pourquoi, un roumain spécialiste du violon-trompette me demanda si je voulais des sous pour la Moujik. J'ai dit non. Il a dit merchi, buon zournée. Et j'ai dit : ah voilà une journée qui commence bien ! Il est même pas dix heures... et je suis déjà arrivé !
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
Non mais franchement, franchement, OU EST LE PROBLEME, MONSIEUR ELKABBACH ? Comme je disais ce matin à Carla -- elle était sur le pot mais je vous passe les détails car je suis discret maintenant, elle est pas belle la vie ?
Les français veulent voyager plus ? Nous les aiderons à voyager encore plus !
Libellés : RER Désolé, Transilien en transes tous les matins
jeudi 3 avril 2008
Mesdames et Messieurs, nous vous remercions de votre compréhension...
Suite à un acte de malveillance mon réveil est tombé de la table quand j'ai tapé dessus pour l'éteindre,
Suite à un acte de malveillance, le camion-poubelle qui bloquait l'entrée de la résidence a calé dans la montée, provoquant un bouchon de 15 mètres à 20 mètres de chez moi,
Suite à un acte de malveillance, la place de parking qui m'est toujours réservée par le ciel, près de la gare bras de fer, était prise par un véhicule inconnu, inhabité et insolent,
Suite à un acte de malveillance, la queue devant le préposé m'a fait choisir la merveilleuse machine automatique qui met un temps infini à recharger 3 octets dans une mémoire magnétique,
Suite à un acte de malveillance, la petite dame qui boite a raté le train précédent,
Suite à un acte de malveillance, le train AUPA, venant de Corbeil et destiné à rejoindre poussivement les jours fastes et incroyablement lentement les autes jours la brillante et moderne Gare du Nord à malheureusement dû être supprimé, comme d'habitude, mais qui pourrait s'en inquiéter ? Pas Huchon, pas Pépy, pas Sarkozy, pas Bruni...
Suite à un acte de malveillance, le train en aluminium taggé, dénommé joliment Japa qui suivait vers Juvisy a été annoncé avec 2 puis 5, puis 3 puis aucune minute de retard, mais il était bondé, sale et nocturne, car
Suite à un acte de malveillance, il n'était pas éclairé, et personne ne s'est plaint, personne n'a crié, même la petite dame qui boite, quand le train est entré dans le tunnel,
Suite à un acte de malveillance, le train avance à 12km/h ce qui est deux fois plus rapide qu'une bonne marche à pied, et quatre fois plus que la vitesse de la petite dame, et la torpeur du wagon nocturne me gagne, et l'odeur aussi, mais
Suite un acte de bienveillance, les passagers compréhensifs resteront résignés.
Merci de votre attention, nous approchons de Juvisy...
La petite dame qui boite prendra la correspondance d'après, de toute façon, cinq cent voyageurs l'empêchent de descendre l'escalier,
Peut-être même est-ce de la gratitude ?
dimanche 23 mars 2008
Attendre
Attendre, c'est se sentir moitié, admettre que seul, on ne peut être un tout, voir parmi les autres un peu de ce qu'on cherche, sans pourtant retrouver celui que l'on désire.
Attendre, c'est renoncer à son libre-arbitre, c'est accepter que le temps s'arrête, c'est se laisser porter par le projet futur dont on craint qu'il ne dépende pas de nous.
Attendre, c'est se nier, accepter tout. C'est aussi rencontrer, dans le regard des autres, une incompréhension douloureuse et morbide. Attendre, c'est aussi se dire : "Soeur Ame, ne vois-tu rien venir ?" et s'entendre répondre : "Qui crois-tu être, livide, pour oser m'attendre si longtemps ?".
Attendre, mais pourquoi faire ? Pour se croire important ou pour se satisfaire d'un rôle d'exécutant ? Attendre pour donner ou attendre pour prendre ? Attendre pour écouter ou attendre pour s'entendre ?
Attendre dans l'extase puis dans l'indignation puis dans la crainte ultime qu'on ne veut exprimer. Laisser passer les heures, à l'autre dédiées, comme un dernier hommage, un dernier sacrifice.
Attendre, c'est enfin renoncer, renoncer à ses rêves, regarder faner son bouquet de pensées, et se dire tout bas :
"Aujourd'hui, je n'attends plus rien ; j'attendrai mieux demain. "
Suzie one
Mon premier amour s'appelait Suzan. Une bien belle Allemande, en
vérité. Je l'ai rencontrée pendant des vacances linguistiques à
Eastbourne, Angleterre. Eastbourne était une ville merveilleuse
pour les jeunes continentaux comme moi car elle était, pendant
les mois d'été, entièrement cosmopolite : des hordes d'Italiens,
d'Espagnols, de Français, de Scandinaves, de Germains allaient
bruyamment y suivre de vagues cours d'anglais et métamorphosaient
complètement cette adorable station bien plus charmante que la
vaste et classique Brighton, sa voisine. Son petit port, ses
plages de galets et ses criques nombreuses, ses parcs verdoyants
et son golf ensoleillé, la jeunesse de tous ces envahisseurs
saisonniers faisaient de Eastbourne un inoubliable petit Eden
européen. Les quelques Night-Club ne désemplissaient pas et le
mélange des cultures donnait un tout autre sens au discours des
adolescents amoureux.
Je vivais dans une famille d'autochtones très sympathiques, les Fisher, qui, contrairement à certaines familles hôtes de mes camarades, ne me pleuraient ni les petits gâteaux ni les corn flakes du matin. Toutes les deux heures, il était l'heure du thé... assorti de biscuits au fromage. Je
comprends mieux, maintenant, pourquoi je traversais le séjour quasiment sans dormir, l'esprit toujours en éveil aux nombreuses expériences que ces semaines de liberté totale m'offraient.
Ayant poussé l'hébergement du stagiaire linguistique au niveau
d'une institution, sinon d'une industrie, les Fisher avaient,
en plus de leurs trois enfants - dont je n'ai aucun souvenir
marquant à part peut-être qu'ils avaient tous les trois le
sourire plein de dents de leur maman - entre quatre et cinq
étudiants étrangers en permanence. Je n'avais jamais eu de
chance auparavant, et je me demande encore si ce fut une chance,
mais cette fois-là, en plus d'un Français et moi, deux jeunes
Allemandes, à peine plus âgées que nous, arrivèrent le même
jour. Elles s'appelaient Suzan toutes les deux, ce qui me
prouvait clairement une fois de plus (j'étais - et je suis
toujours - un anglophile convaincu), que les allemands manquaient cruellement
d'imagination. Monsieur Fisher décida de les
appeler Suzie one et Suzie two. En toute objectivité, il eût le
bon goût d'appeler "Suzie one" la plus jolie d'entre elles, ce qui
me satisfaisait pleinement et me confortait dans l'opinion que les
Anglais sont des esthètes.
Quand je dis la plus jolie, je veux dire (mes souvenirs
embellissent peut-être un peu la réalité) que Suzie one était
la soeur d'Aphrodite alors que l'autre Suzie sortait tout droit
d'une brasserie de Munich et n'aurait pu renier une certaine
parenté avec la méduse au sept têtes que l'on peut voir dans
tous les livres de contes de la mythologie grecque.
Heureusement, Suzie two n'avait qu'une seule tête et son franc
et large rire, rythmé par une poitrine déjà trop lourde, la
rendait très supportable. Suzie one, en revanche, cachait en
vain ses formes de déesse sous un charmant Tee-shirt rose et
un Jean's moulants ainsi que ses yeux bleu ciel derrière de fines
lunettes, ce qui lui donnait, de plus, un air franchement
intellectuel. Je ne pouvais pas ne pas fondre. Bien qu'un peu
gringalet pour mes seize ans, j'avais, en plus de mon allure de
blondinet bien sage, moi aussi une certaine propension à passer
pour un "homme d'esprit". Nous parlâmes donc longtemps - elle
avait un anglais parfait - de la vie, des études, de psychana-
lyse, de films, et même d'aller danser ensemble... ce que nous
fîmes assez vite. Je me souviens d'après-midi lumineuses,
exaltantes, dorées. Sa main et la mienne ne se quittaient
jamais et nous devisions gaiement, contemplant la mer ou
traversant les parcs, regardant, comme dit Saint-Ex, ensemble
dans la même direction... Un jour, je remarquai qu'elle portait
superbe penditif en or. Une médaille de la Vierge sur l'envers
de laquelle était gravé un grand C arrondi. Je demandai
- pour faire de l'esprit - si ce C était l'initiale de Suzan.
Elle répondit, en s'éclairant, quelque chose comme "non c'est C
comme Charly". Son Germain boyfriend, compris-je assez vite...
Ce fût mon premier coup en plein coeur.
Je me dépéchai de m'inventer une demi-douzaine de copines
françaises pour faire bonne mesure, moi qui n'avais été jusque
là qu'un amoureux transi et assez en retard pour son âge...
Mais bien vite, nos courses sous la pluie et son sourire
bleuté me faisaient oublier qu'il pouvait y avoir d'autres êtres
humains - en particulier cet abominable Charly - à part nous
deux. On peut considérer que Suzie one est la première femme
avec laquelle je suis "sorti", ce qui, à l'époque, pour moi,
ne voulait pas dire grand chose... sinon que j'en étais
complètement fou, au point de la guetter à chaque détour de la
maison pour la couvrir de baisers. Des moments inoubliables...
.
Mais Suzie one était plus âgée que moi, et conséquemment, plus
expérimentée. Etant encore "puceau", comme on dit, je n'avais
aucune idée de la façon dont j'allais m'y prendre pour rester à
la hauteur de l'estime qu'elle me portait. Un jour de pluie ou
nous n'avions de cours d'anglais ni l'un ni l'autre, c'est elle
qui vint me rejoindre dans ma chambre, avec l'intention avouée
d'aller un peu plus loin que nos flirts de bancs publics...
J'étais, bien sûr, tout à la fois très gêné et très impatient de
voir ce qui allait se passer et aussi entièrement en adoration
devant cette future initiatrice aux jeux interdits, d'autant
qu'elle avait prestement enlevé le fameux Tee-Shirt, me
laissant dans un état de contemplation infini. Seule l'affreuse
médaille restait pendue à son cou de porcelaine et le C de
Charly semblait me narguer, comme si l'amant de Suzie one
comptait se rincer l'oeil pendant nos ébats amoureux. Nous nous
embrassions pendant quelques instants quand Suzie se mit à me
demander à quoi ressemblaient mes copines françaises... Cette
requête était particulièrement malhonnête car je n'avais pas
tous mes esprits, ni donc celui de broder des dentelles
de pacotilles. Je finis par avouer rapidement qu'elle était ma
seule, unique et première amie... Je pensais qu'elle n'en serait
que plus douce et compréhensive et cela lui fit l'effet
exactement contraire. Non qu'elle ne m'aimât plus, tout d'un
coup, mais mon aveu lui rappela immédiatement Charly -
probablement son premier amour à elle - à qui elle
devait avoir promis une légitime fidélité, et je sentis qu'un
remords intérieur mêlé de tendresse pour moi la figeait, dans
son port de statue grecque, immobile sur mon lit, les deux mains
dans les miennes. A mon grand regret (j'en ris enfin, mais je fus
bouleversé), elle décida qu'il était plus raisonnable de
renoncer à son entreprise et s'excusa gentiment, renfilant son
Tee-shirt, disant qu'elle n'avait pas été raisonnable, et tout
et tout. Elle quitta la chambre sur la pointe des pieds, et ce
fut mon deuxième coup au coeur.
.
J'ai volontairement oublié tout ce qui s'est passé ensuite. Nous
avons, c'est vrai, passé encore quelques bons moments, mais
lorsque je tenais la main gauche de Suzie, je savais que l'ombre
de Charly tenait la droite. Nos adieux furent d'un romantisme
exacerbé, et tout cela me laissa un petit goût amer en ce qui
concerne les femmes.
.
Je finis donc par quitter Eastbourne, la mort dans l'âme, mais
riche de ces nouvelles expériences. Les Françaises allaient voir
ce qu'elles allaient voir... Suzie avait eu la bonté de se lever
pour me voir partir dans la brume, vers le bâteau qui mettait
fin à mes rêves et à mes vacances linguistiques. J'avais dit à
Suzie one : "on se reverra peut-être un jour..." et à Suzie two :
"Bonne chance"... et j'étais parti dignement, comme le cow-boy
solitaire, mais bien décidé à forcer l'avenir...
Désireux de revoir Suzie tôt ou tard, j'avais rassemblé toutes
les informations que je connaissais d'elle : elle venait de
Hambourg - ville qui me fit longtemps rêver - et s'appelait
Suzan Reinhold. J'avais appris son nom, le plus simplement du
monde, un jour de distribution de courrier où, haletant, je lui
avais apporté une lettre trouvée dans la boîte des Fisher et qui
venait de Hambourg. C'était élémentaire.
.
Depuis, bien des lacs ont coulé sous le Pont Mirabeau et je n'ai
jamais oublié Suzie one. Lorsque je me sentais seul ou lorsque
mes histoires sentimentales tournaient mal, c'est elle qui
souvent m'a remonté le moral, en rêves. Prenant de l'âge, et
peut-être, qui sait ? de la raison, j'avais fini par m'interdire de la
revoir. D'une part, j'avais compris son désir de fidélité à
ce Charly qui ne devait certainement pas être si abominable et
je savais aussi que nous ne devions, après toutes ces années,
plus avoir grand chose en commun. Mais tout de même, parfois,
j'étais tenté de rompre ce serment que je m'étais fait - après
tout - unilatéralement. Suzie aurait peut-être été très contente
de me revoir...
.
Un jour de grande déprime sentimentale, je décrochai le
téléphone et demandai les renseignements internationnaux. Je
savais que mes informations étaient d'autant plus maigres que le
temps pouvait avoir fait déménager, marier, ou même mourir Suzie. Je
craignais aussi que Reinhold à Hambourg soit
aussi courant que Dupont à Paris. Je fus étonné de la rapidité
avec laquelle un sympathique standardiste allemand me rappela
pour m'indiquer qu'il n'y avait qu'une seule Suzan Reinhold à
Hambourg. Il me donna son adresse : 21, Lothringer Strasse.
Je sus immédiatement que c'était elle. Elle était visiblement
toujours seule et accepterais sûrement de me parler. Lui parler
ou lui écrire ? Je décidai d'appeler, me disant qu'il y avait
peu de chance qu'elle soit chez elle un dimanche après-midi.
.
J'entendis une voix claire, un anglais impeccable, et j'exposai
mon cas, d'un ton enjoué qui lui fit prendre mon histoire
pour une bonne blague. Elle finit par me comprendre et confirma
qu'elle avait passé un mois à Eastbourne en séjour linguistique.
Elle nia, en revanche, se souvenir du petit blond français. Je
fus interloqué. Je me demandai si l'ami Charly n'était pas avec
elle et je m'excusai platement, en laissant - à tout hasard -
mon numéro de téléphone, pensant qu'elle rappellerait plus tard
si c'était le cas. Je passai la fin de l'après-midi dans les
transes. J'attendais un coup de fil, pétrifié sur place.
Je commençais à imaginer des tas de choses invraisemblables.
Elle était amnésique. Charly la tenait en otage. Pire, je
n'avais été qu'une passade, une erreur, un point noir
volontairement oublié dans sa vie ultérieure. Au bout d'un
supplice moral assez long, je repris le téléphone avec la ferme
intention de lui poser quelques questions précises auxquelles
elle ne pourrait que répondre la vérité.
Je l'obtins rapidement. Elle était vraiment disponible !
Je lui demandai si elle avait eu un pendentif avec un C gravé dessus. Elle
répondit que non. N'y tenant plus, je lui demandai la couleur de ses cheveux.
Ils étaient roux et frisés. J'avais retrouvé Suzie two.
Libellés : Suzie One
jeudi 28 février 2008
How I Became Published and stayed broke
Years of writing, brilliant wit, passion but no book
Is it my fault, if this pen, shaking, is my hook ?
Concealed in my lugubrious vault, for hungry lengthy days
I have Alchemysterized the beauties of the hays,
I have turned into gold my strenuous thoughts
And yet, nobody has ever entered my boat.
Except for that Halloween day when I read this oracle :
Poets wanted ! Send Poems ! Prizes, Cash !!! Agents ! Cars !
We shalt publish Ye in an embroidered way !
I got into fire and exited from my tabernacle...
I stared, I dreamed. I felt neutron waves from the stars
My holly hands shone like a glamorous highway.
I foresaw my fame, I envisioned a new pair of cashmere socks
And I trembled while slipping half my heart into the mail box.
There passed again many a lengthy hungry day.
And suddenly, in a clear sky morning sun, came the answer :
<< style="font-weight: bold;">YOU ARE A WINNER !
Our New Volume : POETS of the WORDL Will comprise your Wokr !
Don't be surprised, such thrilling moments occur !
Alas ! Due to Paper Shortage
And Handling, and Postage,
We shall ask Ye
For a tiny small fee...
Which is NOTHING compared to the Proud Excitation
Of reading Your Own Poem Printed ! Congratulations !
In our brand new Unique Hard-Cover Premium Limited Edition !
Its only fifty bucks. Have a nice day. >>
Libellés : Poem, We'll publish Ye
jeudi 21 février 2008
Sacrozy en mâle de sens
"Le Vingt et unième siècle sera spirituel ou il ne sera pas..." ou il ne sera pas drôle, car comment être drôle si l'on n'est pas spirituel...
Le président sacré alias sacro-zy va réintroduire les nouvelles religions. Les sectes seront rebaptisées églises et autorisées à condition qu'elles soient V-R-P-éisées par des acteurs célèbres accessoirisés par Rolex et Prada.
L'église de Scatologie, ou de Chiantologie, du Grand laxatif Ron Rhubarbe, cette belle cause qui épuise, ruine et harcèle ses fidèles en les passant à la gégène à mensonge
sera enfin ENFIN réhabilitée et même encouragée fiscalement et Tom Cruise pourra se prendre pour son aviateur d'inventeur, pour le Gourou des Loups-Garous, pour le CLAIR, celui qui sait que les zôtres c'est que des gerbilles, qu'on méprise et qu'on nargue aussi... après les avoir humiliés.
Ah ces nouvelles religions qui sont si belles qu'elles ne demandent même pas de savoir (qui on est), ni de comprendre (les autres), ni même d'être cultivé. Ah si, il faut avoir lu le Da Vinci Code et peut-être aussi les éditoriaux de BHL, mais à part ça, il suffit d'afficher son bonheur matériel, et HOP on est un SAINT, un DIEU, un NOMBRIL du monde spirituel.
Afficher brusquement et bruyamment son bonheur : c'est exactement ce qu'a fait l'ami Tom pour rendre son église plus belle au supermarché. Et c'est ce qu'a fait l'ami Nico, avec la même pudeur scientologique, pour nous super charmer.
L'Eglise du Grand Nombril, l'église du petit nombre, du petit n'hombre, du Saint Mandril, voilà le XXIème siècle, avec sa musique tectonique à 3 plaques, ses raisonnements à deux temps trois mouvements, et son président effervescent, celui qui fond sous la langue, le Lyoc instantané qui vous guérit de tout, sauf du vague à l'âme ou de l'âme-née-zy.
Le XXI ème siècle sera donc une poubelle magique pour le sens que les stupides rechercheront dans le non-sens, dans l'inexpliqué, dans le non-révélé des religions nouvelles inventées par des nombrils peu inspirés mais bien intégrés dans le luxe et la volupté.
Libellés : Chiantologie, Sacro-zy
vendredi 11 janvier 2008
Les Belles Histoires de Père Costard (IV)
- Père Costard, Père Costard, racontes-nous une histoire !
- Tiens j'en ai une bonne à vous raconter, et celle-là elle est plutôt courte, pour une fois.
Alors voilà il fallait communiquer autour d'un superbe projet dont je me suis occupé pendant quelques temps. C'est pour un grand journal de l'entreprise. Il fallait faire une interview. Au début, ce n'est pas moi qui devais être interviouvé mais c'est toujours pareil, les journalistes, cela agace les collègues parce que c'est toujours pressé, alors on m'a refilé la corvée. Ceci dit, parler d'un sujet qui m'intéresse à un journaliste sympathique, voilà qui n'est pas pour me déplaire. Donc voilà, une collègue qui devait s'en occuper m'a dit :
- j'en ai parlé avec le Chef, il veut que cela soit toi.
- Ah bon, très bien ai-je répondu, et je fais quoi ?
- La Responsable de la Communication du Siège t'enverra un email
- bien bien, j'attends...
Et j'ai reçu le fameux email dès le soir. Il stipulait qu'il fallait que je donne immédiatement mes disponibilités pour répondre au journaliste. C'était un mardi. Je proposais donc tout le mercredi et tout le jeudi matin. Comme taille de créneau cela me semblait raisonnable, et puis difficile de répondre plus vite ! Je précisais bien que le vendredi je ne pouvais absolument pas. Dans la foulée, après avoir pris contact avec le journaliste, on me fixait rendez-vous à 10 heures, le jeudi matin. C'était donc parfait, j'avais même le temps de me préparer psychologiquement... Le Mercredi soir, vers 19h, le journaliste me proposait de m'appeler plutôt jeudi en milieu d'après-midi ou vendredi. Comme je ne pouvais pas lui parler le vendredi, je décidais de faire de la place parmi mes réunions du jeudi, à partir de 16 heures. Il me rappela pour me confirmer que 16h30 serait plus adapté. J'acceptais dérechef, en me disant que ce journaliste décidément était très occupé ! J'attendais le jeudi avec impatience.
- Alors, vous l'avez rencontré le journaliste, Père Costard ?
- Ah non, il n'avait pas le temps de se déplacer, bien sûr, alors on a fait ça par téléphone, c'est beaucoup plus rapide. J'ai commencé à attendre son appel vers 16h30 et il m'a appelé en s'excusant vers 17h00. J'étais très impressioné par une telle activité. Je devais avoir affaire à un pro. Mais, comme il ne connaissait rien au sujet, j'ai essayé d'être le plus clair possible, comme si je m'adressais à un public très général. Et il a été ravi. Il m'a annoncé qu'il allait me faire parvenir l'interview sous forme de trois questions auxquelles il allait répondre en utilisant les éléments que je lui avais donnés. Il a terminé par votre projet est très important, il faut faire un bon papier. J'étais ravi !
- Eh bien c'est vraiment rapide, alors, Père Costard !
- Oui, à peine un quart d'heure, et dès le lendemain matin je recevais son "papier". C'est là que j'ai commencé à déchanter un peu. D'abord, sur les trois questions, je n'en comprenais qu'une seule : j'aurais vraiment eu du mal à y répondre, s'il me les avait posées en direct. Pas que je sois idiot, mais c'était un peu comme la question de Coluche : "quelle est la différence entre un oiseau ? Est-ce un train ?"
Ensuite, ce qui m'a surpris, c'est que je retrouvais mes mots mais dans des phrases qui ne voulaient pas dire grand chose. En plus, pour qu'il comprenne bien certaines choses, je lui avais un peu caricaturé certains aspects en lui disant bien de ne pas répéter cela mot pour mot... et c'est exactement ce qu'il avait fait... Hum, j'étais un peu embarrassé, mais comme on m'avait dit que je pouvais modifier le texte, à condition que la contrainte des 1543 caractères soit préservée, et que je garde 3 questions pour la forme, je me suis dit qu'il fallait être bienveillant et je m'attelai à réparer les dégâts.
- Alors, vous avez renvoyé votre nouvelle version, Père Costard ?
- Eh bien j'ai pas eu le temps. À peine avais-je terminé d'écrire que le téléphone a sonné. La responsable de la Communication du Service me dit : bonjour, c'est Aline, cela va pas du tout ce papier du journaliste, je m'y attendais, il faut qu'on le réécrive tout de suite. Je lui dis alors que je l'avais modifié et je commençai à le lui lire au téléphone. Apparemment, elle devait faire la moue parce qu'elle me dit un truc comme : tu sais, ton projet est très important, il faut faire un bon papier. Donnons-nous rendez-vous et faisons-le ensemble. D'ailleurs le Chef y tient beaucoup. Ah, je me dis. C'est le Chef qui lui a donné la mission de réécrire le papier, pas la peine de combattre. Je vais plutôt l'aider à le faire.
Je la rejoins donc à 14h, dans son bureau. Là, elle me sort quelques documents très bien fichus qui parlent de choses qui ont un rapport avec mon projet. On décide alors de trois nouvelles questions, on y répond, et comme je suis particulièrement arrangeant, tout cela ne prend qu'une heure. Mais elle fait toutes les corrections au crayon sur le texte de départ. Elle a donc repris la propriété du texte et elle promet de me l'envoyer séance tenante après modifications.
En effet, à peine une heure plus tard, un super papier de 1543 caractères arrive dans mon dossier de courrier. Je le lis, je le trouve parfait, je le lui dis et je l'envoie, pour information au chef de mon service ainsi qu'à mon adjoint. Et je passe enfin à autre chose, me disant qu'Aline allait renvoyer le document au Service Général de la Communication, ce qu'elle fit peu de temps après, en me mettant en copie.
- Mais alors Père Costard, votre histoire est finie ?
- Ah non, les enfants, et vous allez voir pourquoi. En l'espace d'une heure, mon adjoint d'un côté et le chef de service viennent me voir pour m'expliquer : tu sais, ton projet est très important, il faut faire un bon papier.
Chaque fois, je les regarde un peu médusé, impressionné par l'importance de mon projet, et je prends des notes sur les modifications qu'ils proposent. Je rappelle Aline qui me dit : je m'en doutais, je t'ai laissé écrire cela et cela, mais je savais qu'il ne fallait pas le faire, d'ailleurs c'est pour ça qu'il faut laisser faire les spécialistes pour la communication. Ah bon, dis-je, ben je te laisse tout modifier, d'accord, parce que j'ai quelques vagues trucs à faire sur mon projet très important. Trois heures plus tard, alors que je suis rentré chez moi, je reçois sur mon Blackberry la dernière version du fameux papier. Je me dis d'abord : bon je ne la regarde même pas, je m'en fiche complètement, maintenant.
- Et c'est ce que vous avez fait Père Costard ?
- Non, bien sûr, j'ai fini par le regarder ce fichu texte, une dernière fois, et bien m'en a pris : sur la troisième ligne il y avait une coquille énorme dans le nom du projet !
- Et alors, vous lui avez dit, Père Costard ?
- Non, j'ai préféré changer le nom du projet, et personne ne s'en est jamais aperçu... et on ne m'a plus jamais rien demandé.
Libellés : Les Belles Histoires de Père Costard
lundi 7 janvier 2008
Car la brue nie toute implication...
Car la brue nie toute implication... dans la perte du mari de la fille du philosophe.
Les maris, c'est bien connu, sont bien marris quand ils s'évaporent au lit avec les taupes qui les modèles. Et les cons joints aussi qui se croient propriétaires des sentiments et des serments pour la vie.
Quand aux présidents, c'est évident, ils s'évident avec le temps, ils s'usent vite, ils se délitent avec ou sans délits, et même parfois au lit. L'abus de pouvoir est éphémère jusqu'à la lie...
Mais qui saura un jour le fin mot de la fable ? La véritable héroïne est-elle une endorphine, une ocytocine, une narcisso-strip-teen ? Pourquoi le mâle béat nous donne-t-il ce malaise béant ?
Pourquoi la joie intense d'un homme hélas enfin comblé nous effraie-t-elle autant que les cris d'orfraies frayant au hasard de rencontres altières ?
Pourquoi lui, pourquoi elle, et pourquoi nous ? Monaco ne suffisait pas ? Qu'importe... plutôt se demander : et après ? Comment vont-ils rompre leur coup médiatique sans se rompre le cou ? Après la fuite en avant, la Fureur de vivre, et enfin la Nuit américaine ?
Quelqu'un m'a dit -- ce doit être Brassens à propos de Fernande -- qu'elle était vierge avant son premier amant. Vierge de tout soupçon, de tout remord, de tout scrupule. Et pourtant, quel remugle de morue... avant la publication des bans...
mercredi 19 décembre 2007
Pour les gens pressés
Si le temps c'est de l'argent
Ce n'est pas pour autant
Qu'il faille perdre son temps
À gagner trop d'argent
Pour racheter à prix d'or
Ce temps précieux et sonore
Avec un mauvais rendement
Car si le "return on investment"
Est négatif en temps
Il l'est aussi en argent
C'est là la vérité sans fard
Et ceux que cette loi effare
Sans aucun doute,
Se mentent
Et se lamentent
Autant !
Libellés : Le Temps et l'argent
mercredi 5 décembre 2007
Ecrire
Ecrire
Ecrire pour fuir, pour mieux en finir, pour mieux disparaître sous le poids des mots, pour mieux achever l'élan qui s'affaiblit, pour mieux exterminer l'ennui qui vous enlace, pour oser se lire dans sa propre glace, pour laisser venir les idées qui vous pèsent, pour oublier les heures qui ne servent à rien, pour dire ceux qu'on aime et pour les faire revivre, pour rompre le silence d'un coeur sans musique, pour noircir des pages d'idées transparentes,
pour laisser courir une main trop fébrile.
Courir
Courir pour mieux respirer l'herbe et les arbres, pour mieux se confondre avec les roseaux, pour mieux rêver la Terre comme un tableau, pour mieux saisir le sens du Temps et du Beau, pour traverser la vie comme un oiseau, pour s'épuiser sans but mais avec élégance et s'effondrer soudain, sans mémoire, sans souffle et sans regrets, courir après soi-même en croyant se battre, courir après son ombre et la voir immobile et narquoise, qui vous attend.
Attendre
Attendre que la vie et la mort ne fassent qu'un, que le Bien et le Mal ne se distinguent plus, que les espoirs déçus n'aient plus de raison d'être, que la sagesse même soit de ne plus penser, de ne plus oser, de ne plus bouger, attendre que la nuit, que la neige, que le jugement et que le sens tombent, et contempler...
Contempler
Contempler le présent, l'avenir et le passé, sans échelles, sans mesures, sans origines, contempler le dedans et le dehors, le plein et le vide, abstraitement, distraitement, sans être, sans respirer, sans vivre et sans mourir, sans attendre, sans courir et sans écrire.
lundi 12 novembre 2007
Les belles histoires de Père Costard (III)
- Père Costard, Père Costard ! Raconte-nous une histoire !
- Bon d'accord, les enfants, mais après, dodo ! D'accord ?
- Oui Père Costard ! C'est quoi ton histoire de ce soir ?
Oh, c'était à l'époque où j'étais américain... une histoire qui m'a bien fait réfléchir sur la vanité de certaines ambitions... mais bon. Voici ce qui s'est passé.
J'étais arrivé tout jeune "Post-Doc" dans ce laboratoire flambant neuf du Tennessee. Je croyais à l'époque qu'ils y faisaient de l'optimisation. En fait, c'était de la robotique. Ils travaillaient sur des robots intelligents.
- Cela existait des robots intelligents, Père Costard ?
- Non, cela n'existait pas, mes enfants. L'intelligence c'est la capacité à s'adapter à des situations inhabituelles. C'est exactement le contraire de ce que savaient faire les robots, à l'époque, même si l'on essayait de les rendre intelligents artificiellement. Je ne suis même pas sûr que cela existe actuellement, mais entre les rêves des pseudo-inventeurs et la réalité, il n'y a parfois qu'une caméra vidéo...
- Une caméra vidéo ?
- Oui, je me souviens qu'après des mois de recherches pour apprendre à un robot à se déplacer en évitant des obstacles, les membres de mon laboratoire avaient fini par filmer le robot comme on filme un dessin animé, en déplaçant le robot eux-mêmes en le poussant, et en lui faisant éviter "intelligemment les obstacles"...
- Mais pourquoi ils ont fait ça ?
- Oh simplement pour convaincre ceux qui payaient les recherches que l'on pouvait rendre un robot intelligent. Et comme toutes les tentatives avaient terminé dans le mur, avec même un peu de casse pour le robot, afin de LE "préserver", ils ont filmé une "proof of concept", c'est à dire une simulation de ce qui aurait pu se passer... si tout marchait bien...
- mais c'est pas honnête, ça, Père Costard !
- non, c'est vrai, mais l'honnêteté déserte parfois les laboratoires de recherches, outre-atlantique, lorsque c'est la saison des contrats de subventions... Mais ce n'était pas le sujet principal de mon histoire. Je vais vous parler de mes brevets.
- Père Costard, vous avez des brevets ?
- Oui, enfin disons que je suis l'heureux papa de deux brevets qui ont failli révolutionner l'univers...
- Sans blagues ?
- Ecoutez plutôt. Mon premier brevet a été publié à peine six mois après mon arrivée au laboratoire. Et le second, un an après mon départ. Je ne vous parlerai que du premier ce soir, l'histoire est déjà assez longue...
Après ma thèse, désireux de comprendre pourquoi j'étais si intelligent, j'avais étudié de près les méthodes liées aux réseaux de neurones pour l'optimisation.
- C'est quoi les réseaux de neurones, Père Costard ?
- Les réseaux de neurones, c'est un modèle inspiré de la biologie pour simuler l'intelligence humaine : on suppose qu'un système intelligent est constitué d'un ensemble de petites boîtes noires, comme des interrupteurs, qui disent oui ou non en fonction de l'intensité du signal d'entrée. Ces interrupteurs améliorés sont reliés entre eux en un réseau un peu compliqué où les "oui" et les "non" s'additionnent en entrée d'autres interrupteurs... bref, tout ça pour simuler des neurones réels et des connections synaptiques entre ces neurones...
- Et ça peut marcher pour faire de l'intelligence, Père Costard ?
- Franchement depuis 20 ans que cela existe, et vu les millions de dollars investis là-dedans je crois que cela se saurait, les enfants... Bref, à cette époque, fin des années 80, des gens pensaient qu'ils avaient trouvé la panacée : il suffisait d'imiter la structure du cerveau pour imiter son intelligence... un peu comme s'il suffisait de dessiner un cheval dans les moindres détails pour qu'il se mette à hennir...
- Mais ça c'est possible, Père Costard !
- Ok les enfants, ça c'est possible, avec un peu d'imagination, mais pour le cerveau c'est un tout petit peu plus compliqué.
Donc, comme je me passionnais pour l'optimisation, j'ai lu un article d'un éminent savant, Monsieur Hopfield, et de son collègue Monsieur Tank, qui prétendaient fabriquer des réseaux de neurones qui résolvent les problèmes les plus durs de la Création, comme par exemple, le problème du voyageur de commerce.
- Le Voyageur de commerce ? C'est compliqué d'être Voyageur de Commerce ?
- Oui, quand on est mathématicien, on aime bien les problèmes difficiles et en voilà qui n'est pas à piquer des hannetons : supposons que vous vendiez des confitures dans toutes les préfectures de France. Vous devez visiter un magasin par ville et en un temps minimum car la nouvelle collection des confitures vient de sortir. Quel itinéraire devez vous prendre ?
- C'est facile, Père Costard, il suffit de passer dans chaque préfecture une seule fois et de revenir à la maison.
- Eh bien exactement, sauf que trouver ce fameux chemin le plus court qui passe par toutes les préfectures n'est absolument pas facile, vous devriez essayer... sur une carte de France. Toujours est-il que Hopfield et Tank, dans un papier publié à l'Académie des Sciences américaines annonçaient avoir résolu ce problème en un tour de main, avec un réseau de neurones. D'ailleurs, il leur "suffisait", disaient-ils, pour résoudre un tel problème à N villes de NxNxNxN interrupteurs (ou neurones). Par exemple, avec 100 villes, la bagatelle de 10 millions de neurones "suffisait". Ce qu'ils ne savaient pas, car ce n'était pas leur domaine, ils étaient physiciens-biologistes, c'est que, d'une part les vrais chercheurs (mathématiciens) du domaine résolvaient couramment des problèmes avec 10000 villes (ce qui aurait nécessité 10000 x 10000 x 10000 x 10000 neurones avec leur approche... je vous laisse compter les zéros...) et d'autre part que leur algorithme ne marchait pas dès qu'on l'essayait sur une vingtaine de villes... ce que de nombreux chercheurs ne manquèrent pas de noter deux ans plus tard, quand ils eurent le droit de contester cette grande découverte...
- Mais votre brevet, père Costard ?
- Alors voilà, en essayant les méthodes de Hopfield et Tank, je me suis aperçu qu'elles permettaient de résoudre des problèmes beaucoup plus faciles que celui du Voyageur de Commerce. En simplifiant un peu les méthodes de réseaux de neurones, on pouvait résoudre des problèmes dits d'affectation.
- C'est quoi un problème d'affectation ?
- Supposons que le cinéma du quartier projette pour Noël 10 dessins animés et que le directeur du Cinéma décide d'offrir une place pour chaque film à un groupe de 10 enfants qui ont gagné un concours. Plutôt que d'attribuer arbitrairement les films aux enfants, il décide de leur demander leurs préférences et essaie alors d'attribuer les films en fonction de ces préférences. Avec un peu de chance, il y aura encore plus d'heureux que si les lots avaient été arbitraires, non ?
- Oui, Père Costard ! Et c'est un problème plus facile que celui du Voyageur de Confitures ?
- De commerce ! Oui, beaucoup plus facile... d'ailleurs j'avais montré que pour N films et N enfants, il suffisait de N+N neurones seulement.
- Et vous avez déposé un brevet pour ça ? Alors que le problème est facile ?
- En fait, non. J'ai expliqué tout cela à mon chef, puis au chef de mon chef, puis au chef du chef de mon chef. J'ai fait un beau papier, puis plein d'essais numériques en langage Fortran, en langage C, en Mathematica... Et puis le chef du chef de mon chef, un certain Chuck est parti au Jet Propulsion Laboratory, le JPL, un laboratoire très sérieux pour la recherche spatiale...
- Et alors ?
- Et alors après avoir bien tourné le problème dans tous les sens, l'avoir testé sur des tas d'exemples, j'ai dit à mes chefs que même si cette méthode était intéressante, elle ne méritait pas qu'on y consacre plus de temps et il fallait passer à autre chose, des méthodes plus efficaces sans réseaux de neurones me semblant plus adaptées et moins instables.
- mais alors, votre brevet ?
- Ah oui, c'est vrai, le brevet, eh bien c'est Chuck qui l'a déposé, au nom du JPL, en se basant sur les notes que je lui avais données...
- mais c'est incroyable, ça !
- non, c'est normal, j'imagine. Cela explique un peu pourquoi je n'ai pas été surpris quand j'ai découvert que j'étais le papa d'un deuxième brevet... mais ça c'est une autre histoire ! Je vous la raconterai un autre fois.
Alors bonne nuit les enfants et souvenez-vous : seules vos pensées vous appartiennent vraiment, mais c'est déjà pas mal, non ? Un réseau de neurones ne pourra jamais en dire autant !
- Bonne nuit Père Costard ! Merci, nous on va éteindre les interrupteurs !
Libellés : Les Belles Histoires de Père Costard
jeudi 8 novembre 2007
Sim et Flo font un carton à la Main d'Or
mercredi 31 octobre 2007
Et en plus, il pleuvait, Barbara
Barbara, ton prénom sonne, étonnamment
Comme le cri des sirènes qui perdent le marin.
Tu es fraiche et fragile, rose et romarin
Et je rêve si fort que je suis ton amant.
Quand tu danses, l'Univers n'a plus qu'un centre, Toi
La musique n'est là que pour rythmer l'adieu
Du tableau éternel que tu offres à mes yeux.
C'est pour te voir si belle que je danse avec toi.
Si toi tu as vingt ans, je suis en quarantaine,
Vieux marin ébahi d'effleurer de ses doigts
La plus claire, la plus sage, précieuse porcelaine
Que la terre et le ciel aient porté sous leur toit.
Ta voix claire, tes élans, tes sourires contenus
Ta pudeur si chère qu'elle vaut tous les discours
Tous ces traits, ô mon cœur, je les ai retenus !
Deux jours que tu m'existe, et je t'aimerai toujours.
Je suis parti à peine, Tu me manques déjà
Un stupide rail de fer s'en va, crevant mon cœur
Et à ce vent mauvais qui m'emporte, je pleure.
Amour, Ô Dieu Amour qui parfois protégea
Les amants les plus purs de l'éternel oubli
Transforme notre absence en un superbe fruit
Que nous croquerons à Brest, la prochaine escale
De notre Bateau Ivre, pour le bien et le mal.
Libellés : Et en plus il pleuvait Barbara, Poème
mardi 30 octobre 2007
Fougère au vent...
Fou j’erre
De feuille en feuille
À la recherche d’un autre air
D'un autre œil
D’un autre chant
Où je le trouve, je le cueille
Mon amant
Fou j’erre
Au pied d’une colline
Tournant en rond l'artère
Eclose des tes épines
De mon jardin des sens
Où je la vois, je la dessine
Ton absence
Fou j’erre
Au vent Je me plie
Comme la page impaire
Que lentement je lis
De mes mains fébriles
Où je le sens, je revis
Ton nombril
...
Libellés : Fougère..., Poème
mercredi 24 octobre 2007
Le Jour où...
Le jour où le mathématicien devient poète
Les angles droits roulent à gauche comme en Angleterre
Et les droites avant si stupidement parallèles
Se mettent à danser la rumba et la tarentelle
Et voilà que les corps, finis et infinis
Perdent leurs unités et leurs zéros au poker
Et qu'ils s'algébrisent toutes les nuits
Au son éraillé de pauvres vieilles équerres
Les courbes s'arrondissent et les coniques se dissipent
Avec les points de fuite et les lignes d'horizon
Et voilà que les images planes ressuscitent
Dans un florilège coloré en quatre dimensions
Ce jour-là, il est temps d'opérer une transformation,
d'itérer en point fixe une application réflexive
peut-être même d'envisager la lobotomisation,
à moins qu'on ne préfère qu'une autre Vie s'en suive...
Libellés : Le Jour où, Poème
lundi 22 octobre 2007
Nouvelles du passé
Nom d'une Pie-panthère !
Nom d'un petit baba au rhum !
Si tu t'imagines l'espace d'un demi-soupir
Que tu va me laisser sans comm'
sans nouvelles de ta personne
Eh bien tu te trompes d'éléphanteau
le matin et tard le soir
Et Slava pas spasmer comme ça !
Parce que je vais tard-seulé
Je vais te bigorneauphoner
à toute heure de la sieste
Je vais écouter ton répondeur
dix fois dans la sainte journée
Et je vais lui raccrocher au pif
Et cela va l'épuiser ton répandeur
de fausses excuses et d'abstinence
Je parie qu'il a pas l'habitude
De se faire écourter la jactance
Il va s'enrouer de la cassette
Et après je réponds plus de rien !
Alors voilà je te préviens,
Après cinq ans d'absence,
J'avais oublié ton nom
Encore cinq ans de silence
Et j'oublie ton numéro !
Libellés : Nouvelles du passé, Poème
mercredi 17 octobre 2007
C'est pas moi...
C'est pas moi
C'est aile
dit l'oiseau
c'est la jouvencelle
qui a dit
t'es pas beau
C'est pas moi
c'est icelui
dit la marmotte
c'est le damoiseau
qui a dit
t'es qu'une grosse motte
C'est pas nous
c'est les zot's
disent les panoupanous
c'est les gens d'en face
qui zont dit
vous zêtes malpolis
C'est pas moi,
C'est pas aile
C'est pas l'oiseau
ni la demoiselle
ni les panoupanous
ni même les zot's
ceux d'en face
qui n'ont rien compris
c'est juste la Vie
dit l'âne gris
Libellés : C'est pas moi..., Poème
dimanche 7 octobre 2007
Roman Policier
Ceci est un roman policier
La victime est dans un sale état
Bien plus loin que l'Ohio,
Genre plutôt la Géorgie
pas celle des amériques,
celle qu'est près d'la Russie
Capitale Tbilissi
Oui la victime, parlons-en
Elle peut plus s'exprimer
Depuis la chute du mur,
sur son pied
Ou alors elle pourrait parler bulgare
bien sûr sous la torture
tout le monde peut parler bulgare
Ah oui, à propos, quel mur ?
pas celui de Berlin
le mur du hangar
qu'est près du canal
qui donne dans les égouts
à côté de l'arsenal
Aha, voilà peut-être une piste...
Mais le coupable, me direz-vous ?
Le coupable ?
C'est toujours un notable
C'est mieux comme ça
ça fait plus communiste
ou Chabrolien
On va dire en somme
que c'est un cru bourgeois de polar,
un qui se déguste en costard,
sur le sofa du billard.
Un notable,
c'est bien vague me direz-vous.
Bon d'accord,
disons qu'il est chirurgien
comme ça c'est plus facile
pour tous les ustensiles
et puis aussi le billard
celui où l'on s'allonge
et les drains que l'on plonge
dans les plaies pas très jojo...
Bon, je vous avais prévenus
Passez votre chemin
si vous êtes sensibles
ça va dégommer à mains nues
Bref, retournons à la cible.
Il nous faut un héros
Un inspecteur qui craint un max
du genre à qui on la fait pas
un as de carreau
fagoté comme l'as de pique
qui sirote son Drambuie
en jouant du saxo
Un vrai mec quoi,
privé dans la vie
et public quand il faut.
On va lui donner un nom qui cloaque
On va l'appeler Alec Mainard
Lecteur, devant vos yeux ébahis
Vient de naître le nouveau Harry
Regardons de quoi il est capable...
Alec Mainard
S'allume une cigarette
La blonde du bar
Comme une majorette
Lui a laissé un mot
Qui le laisse perplexe
Le talentueux Pêpê-le-môkô
L'as des accents circonflexes
et du bistouri
A dessoudé Moktar
Le tchétchène du quartier
(En fait de tchétchène,
comme vous le savez déjà
Il était Georgien...
mais il le savait pas,
mais si c'est moi qui vous le dit...)
Et l'a enfoncé dans un placard
À coups de fox-terrier
Bon ça c'est pas facile,
Respect, faut l'admettre
parce qu'un fox-terrier
c'est pas très préhensile
mais ça défonce bien,
côté projectile
Mais alors vous allez me dire
Pêpê le Môkô, c'est pas un chirurgien
et il est pas notable
c'est juste un caïd en ire
("en ire" ça veut dire en colère
-- pour nos lecteurs oussigouriens)
En fait si, dans son genre c'en est un
et il est assez notable comme garçon
enfin suffisamment pour qu'on s'incline
devant ses quatorze années de prison
mais pas trop évidemment
évitons de ramasser la savonnette...
ou alors discrètement...
Bref pourquoi donc qu'il l'a dessoudé ?
D'ailleurs c'est un bien grand mot,
il est qu'à moitié mort le Moktar.
Juste salement assommé
En fait même Alec qui n'est pas né
de la dernière couvée se demande,
pourquoi ils se sont frottés
vu qu'ils étaient pas sur le même business
Alec est fatigué
Cela fait au moins deux heures
qu'il a pas dormi
Il divague un peu en sirotant son Perrier
que la majorette a coloré
avec des trucs pour la toux
Que faire ? Demander à Pêpê où est le problème ?
Çà c'est un truc pour mettre le feu au quartier
et jamais savoir pourquoi tant de haine
et puis Moktar n'a pas porté plainte, après tout.
Mais quand même, jamais Alec
ne laissera une énigme sans solution
c'est plus fort que lui, c'est sa passion
Garçonne ! demande-t-il à la majorette
vendeuse de cigarettes
sers-moi un Jack Daniels
J'ai horreur de ça
Et ça me fiche mal à la tête
Mais ça m'aide à réchéflir
d'avoir mal à la tête
Et il se plonge dans ses idées
douloureuses...
Une heure plus tard
toujours au bar,
Alec est complètement fait,
Mais faut dire, c'est quand il est saoul
qu'il assure, le Mainard
C'est lui qui a trouvé l'assassin du parloir
de la poste du boulevard
mais c'est une autre histoire
Alors bon, Voyons voyons
Pêpê vendait de la came
Et Moktar louait des gonzes
Ils s'ignoraient superbement
Sur les trottoirs de Paname
et côté moralité, c'était des Bonzes
Pas un mot plus haut que l'autre
Tout en délicatesse
Jamais une trace de coup
Jamais un client fâché
Tous dithyrambiques
(cela veut dire "très élogieux"
-- pour nos lecteurs ouzbeks)
Sur la qualité et le service
Aucun souci avec les flics
Aucune bavure, aucun sévice
Alors franchement, là, je colle
Garçonne, remets-moi un verre de...
c'est quoi déjà ? euh... d'alcool
Dis-donc la majorette
faudrait penser à te raser
il se fait tard
comme dirait Moktar
j'me souvenais pas que t'avais de la barbe
au petit matin
ce serait pas ta frangine
que je vois d'habitude
toi t'as plutôt l'air d'être son frangin...
Mais je te reconnais
t'es le chauffeur de Pêpê ?
À ce moment, là, Alec
se prend un coup sur la tête
Oh c'est pas un gros coup
vu qu'il suffit d'une pichenette
pour l'écraser par-terre
mais bon c'est quand même un sale coup.
Et il se réveille trois heures plus tard
Dans la Passat de Pêpê.
Soyons plus précis, il se réveille
dans le coffre de la Passat de Pêpê
Et c'est là que juste au moment
d'être jeté dans les égoûts
il entend Pêpê menacer :
"Moktar, tu vois ce privé ?
Si tu retouches à ma Passat
Je te tèj aux égoûts comme icelui !"
Et en tombant lentement,
Alec entend Moktar
qui dit en rigolant,
et en Bulgare,
car il était polyglotte
Poisson d'avril, Alec !
Libellés : Poème, Roman Policier
vendredi 5 octobre 2007
Salut l'ange
Salut l'ange
à l'arc
qui dérange,
qui démange
qui raisonne
et explique
le pourquoi du comment
de l'oblique
Pour qui nous prends-tu
mon ange ?
Que m'annonces-tu
Michel, Gabriel, Raphaël
La fin d'un monde co(s)mique ?
La naissance d'un or meilleur ?
La revanche des orpailleurs ?
Le plongeon ultime
Des otaries
Dans l'eau tarie
que la vie décime ?
La naissance d'un espoir
Timide et trop tard
et trop bavard
Qui s'arrogerait le droit
et le divin devoir
De faire le Prince de sang
et le bâtard
De dire le bien le mal
l'a peu près
et le superflu
de parler de Dieu,
du Diable
et des pâtes Lustucru ?
Désolé Gabriel
tu m'ennuies
mon grand clown
avec tes avatars
J'attends mon amant
ce n'est pas un sur'homme
ce n'est pas le Messie
Ce n'est pas mon enfant
mais il sait scier
chapuiser, lambourder
et tambouriner
et quand il me toise
et m'allonge et hésite
à me raboter de ses mains calleuses
c'est moi qui lui dis
mais si mais si
mon ange
Libellés : Salut l'ange
dimanche 30 septembre 2007
Zêtes tous nuls !
Mes chers enfants
Qui avez la chance immense
d'être en classe préparatoire
dans notre beau Lycée
c'est avec des trémolos
très très molos
que j'ai le plaisir
immense et narcissique
de vous asséner que...
Vous êtes nuls, naïfs,
pas cultivés,
que dis-je encore plus incultes
comme dirait Vargas Llosa
que des albanais
ou des argentins,
cela dépend du support médiatique
Vous êtes poussifs,
ramollis du bulbe,
attardés mentaux,
et même pas drôles
quand vous faites les beaux.
Ah vous étiez les premiers
Eh bien vous êtes les derniers maintenant
Mais les derniers parmi les initiés...
Cela se mérite !
Tout cela je le sais,
C'est pour ça que je vous l'éructe
je suis votre pro-fes-seur.
Cela devrait se prononcer
pro-fes-sueur.
Car c'est à l'aune de la surface
humide de votre front
bas et vaguement plat
que se mesurera votre réussite
au Con Cours.
Vous avez été sélectionnés rudement,
pour souffrir longuement
et vous entendre dire
dans la stupeur :
"même pas mal, j'en pleure".
Ou bien encore
Vive le hasch
Sou(f)fre et Potasse à mort
S+KOH
Vous êtes des bêtes
à Con Cours,
vous êtes des éléments largables
en mai ou juin,
bardés de savoirs divers
et de techniques apprises
à la va-vite
que vous devrez
restituer
dans l'heure,
dans le bonheur
et j'espère, pour la plupart
d'entre vous, dans le malheur.
Sinon à quoi ça me sert
de vous humilier ?
Mais si je fais ça, moi
c'est juste par charité
Moi je suis très gentil avec les chats
et aussi la boulangère
elle croit que je suis clerc de notaire
elle ne sais pas que je fais pleurer
les hypo-khâgneuses
à coup de coups-bas de bas-latin
ni que je m'escrime sur les blondes têtes
de linottes que vous êtes
parce que je suis chauve, et mal-aimé
depuis que moi aussi je l'ai passé,
le Con Cours
Et que je l'ai décroché pour perpétuer
Notre belle tradition
Et puis pour faire partie
de l'élite de la pensée
il faut bien un peu souffrir
et surtout éviter
d'avoir de nouvelles idées
qui pourraient nuire
à votre place au Con Cours
Alors,
Ne faites pas les marioles
N'oublions pas que vous êtes trois mille
et qu'en arrivant au port
s'il en reste trois cent,
ça ne sera pas la mort
Et de toute façon il n'y a que trente places
alors pas de rêves inutiles !
Commencez tout de même
À préparer un plan B...
Au cas où mon enseignement
ne ferait pas mouche cette année !
Libellés : Poème, Zêtes tous nuls
samedi 15 septembre 2007
Les Belles Histoires de Père Costard (II)
- Père Costard, Père Costard ! Raconte-nous une histoire !
- Bon d'accord, les enfants, mais une courte et après vous
allez au lit, je suis fatigué par le RER, ce soir.
- Oui Père Costard ! Alors c'est quoi ton histoire ?
Cela s'est passé dans la grande Entreprise qui transformait la matière grise en or noir. Oh c'était il y a bien longtemps, j'étais encore tout jeune, presqu'autant que vous aujourd'hui...
A l'époque, j'avais fait un diplôme spécial de mathématiques qui servent et je m'étais même lancé dans une thèse d'Optimisation.
- C'est quoi l'Optimisation Père Costard ?
- Ah, l'Optimisation, c'est l'art et la manière de faire mieux les choses avec moins de moyens.
- Et il faut des mathématiques pour faire ça, Père Costard ?
- Disons que les mathématiques, justement, cela permet de le faire mieux, avec moins d'effort... mais n'anticipons pas !
Ce jour-là, comme j'avais l'air brillant aux yeux de mon patron, un excellent photographe amateur mais un patron un peu dilettante, il m'avait envoyé dans nos charmantes provinces pour rendre visite à un directeur d'usine. Il croyait sincèrement que je pouvais aider ce dernier et comme il m'avait à la bonne, il voulait me donner une bonne occasion de me faire valoir.
Mon patron avait la naïveté et la bonne humeur d'un éternel touriste.
Il faut dire à sa décharge qu'étant étranger dans notre pays, il était difficile d'imaginer qu'il puisse être venu parmi nous pour travailler... C'est souvent le cas pour les étrangers, on les prend systématiquement pour des visiteurs : pourquoi donc viendraient-il travailler chez nous ?
Moi aussi j'étais un peu naïf, car j'avais lu bien des livres écrits eux-mêmes par des gens naïfs. Mais revenons à notre sujet. Le Directeur d'usine me reçut avec une élégance rare, me faisant visiter les moindres recoins de son domaine. Nous visitâmes les entrepôts, les salles principales de l'Usine, où se trouvaient toutes les machines, et même les salles de repos des ouvrières. C'est là que je fis ma première découverte.
- Ah bon, quelle fût-elle Père Costard ?
- Eh bien, c'est incroyable mais après avoir vu des dizaines d'ouvrières assises courbées sur leur ouvrage répéter tout le temps le même mouvement pour construire des cartes électroniques : un composant à gauche, un composant à droite, un composant à l'endroit, je retourne la carte, un composant à l'envers... je revis les mêmes un quart d'heure plus tard pendant la pause, assises courbées sur leur ouvrage répéter tout le temps le même mouvement : une maille à l'endroit, une maille à l'envers...
Elles avaient remplacé un mouvement saccadé et répétitif par un autre, elles tricotaient ! Voilà qui me laissa songeur pendant un bon moment.
Je demandais alors : mais combien de temps dure la pause ? Oh un bon quart d'heure me confia le directeur de ces dames. J'en fus ébaubi...
Dans son souhait de transparence, le Directeur me fit rencontrer toutes les personnes qui comptaient dans l'Usine. Il n'y en avait que deux, en fait : le contre-maitre et l'Ingénieur.
J'eus le droit de parler une bonne heure avec chacun. Mais avant cela, le Directeur m'expliqua l'objet de ma venue. "Vous voyez cette longue chaîne de construction de cartes ? Eh bien elle me permet de produire 70 cartes par heure. J'ai besoin d'en produire 100. Or je sais qu'avec vos méthodes de mathématiques qui servent, en dimensionnant aux bons endroits des stocks intermédiaires entre machines, éventuellement en parallélisant des tâches ou en les faisant dans un ordre différent, vous pouvez gagner beaucoup. J'ai lu ça dans le magazine Usine du XXème siècle. Voilà, vous avez carte blanche, mais je suis pressé, vous avez un mois...
Fort de cet objectif d'une grande clarté et que je pris comme un défi personnel, j'eus une pensée amicale pour mon patron qui m'avait envoyé ici et je me mis immédiatement à la tâche. Je remerciai le Directeur et lui parlai de mon patron, en soulignant que c'est lui qui avait eu la brillante idée de me mettre sur cette intéressante affaire. Il s'esclaffa et me dit : "de vous à moi, jeune homme, avec ce patron-là vous perdez votre temps, ce gars-là ne comprend rien aux usines... Dans la suite de votre travail, n'hésitez pas à me contacter directement, mais franchement, laissez-le en dehors de tout ça..."
Un peu perturbé, j'allai voir en premier l'Ingénieur, comme me l'avait conseillé le Directeur. Celui-ci, assez jeune, un peu introverti, issu d'une école très spécialisée que je ne connaissais pas (mais j'étais bien inculte) semblait parfaitement au courant des techniques de programmation des machines. Il m'expliqua même comme elles avaient été construites ! Ensuite, il m'expliqua que les cartes que faisait l'Usine n'avaient pas un grand intérêt, pouvaient être largement améliorées en performance et en fiabilité si l'on changeait les composants, mais malheureusement le bureau d'étude ne comprends rien, et ne parlons pas du centre de recherches, quand aux fabricants, on se demande pourquoi ils fabriquent une pareille cochonnerie qu'il faut trier avant la production pour ne pas perdre en fiabilité. Je lui demandais les documentations des machines, les cycles de chacune, les tailles des stocks intermédiaires, et il me donna tout cela sans difficulté et aussi sans la moindre illusion. Pour augmenter le nombre de cartes, lui, il avait la solution : refaire la conception des cartes avec moins de composants, des composants plus fiables et des machines plus simples. Il se faisait fort de doubler la production avec un investissement ridicule, moins d'un mois de production de l'Usine.
Je le quittai perplexe et impressionné, lui indiquant par ailleurs que j'allais de ce pas voir le contre-maitre. Il s'esclaffa et me dit : "Ecoutez, Costard, vous perdez votre temps, ce pauvre gars ne comprend rien à rien... Dans la suite de votre travail, n'hésitez pas à me contacter directement, mais franchement, laissez-le en dehors de tout ça..."
Beau joueur, il m'emmena quand même voir son collègue. Celui-ci était vraiment très avenant, humain un peu bourru, certes un peu limité en électronique, mais il savait comment paramétrer les machines, comment ajouter des stocks en urgence (il allait lui même faire les approvisionnement si nécessaire), comment réparer les pannes d'alignement, comme relancer des portions de lots de productions en cas de pépins, et il savait aussi convaincre les ouvrières de venir le samedi, organiser un tour de garde de contrôle pour la fiabilité, faire les plannings de travail des ouvrières en tenant compte de leurs congés et de certains de leurs souhaits, bref, gérer la fameuse ligne de production avec ses aspects humains et matériels. Comme il m'était très sympathique, je lui parlai des idées de l'ingénieur. Il s'esclaffa et me dit : "Ah mon vieux, vous perdez votre temps, ce gars-là ne comprend rien à rien... Dans la suite de votre travail, n'hésitez pas à me contacter directement, mais franchement, laissez-le en dehors de tout ça...". Il me dit aussi, d'un air très convaincu : si le Directeur voulait mon avis, moi je lui dirais qu'en modifiant les rythmes de travail en fonction de la production souhaitée et non le contraire, on pourrait améliorer la production d'au moins 30 %, mais bon, pour lui, je suis juste bon à faire tourner la machine...
Avant de quitter cette belle usine où régnait clairement un consensus très fort sur la clairvoyance des uns et des autres, je regardais fonctionner la fameuse ligne. Je notais combien de temps prenait un paramétrage de carte, je mesurai des distances de déplacement, des temps des cycles, les tailles des stocks intermédiaires. Moi qui ne sais pas dessiner je m'escrimai à faire un plan à peu près fidèle de la ligne, et je notais tout ce qui me passait par la tête que l'un ou l'autre avait pu me dire. Je récupérais évidemment toutes les spécifications des cartes à produire. Hum, pas facile de réduire suffisamment les temps pour produire plus, mais peut-être qu'en intervertissant des tâches et en ajoutant des stocks intermédiaires, il serait possible de gagner 30 à 50% d'efficacité quasiment sans bourse délier, en comparaison aux investissements courants de l'usine.
Je revins à mon bureau coquet de la capitale et je commençais à me creuser la tête, à lire de nombreux articles sur l'optimisation des lignes de production que me procurait chacune jour notre charmante bibliothécaire. Je fis des modèles, des simulations, des programmes, et même des démonstrations mathématiques pour dimensionner des files d'attentes...
En deux semaines, samedi et dimanche compris, mon rapport était bouclé. On pouvait, en organisant tout cela intelligemment gagner plus de 40% de production avec un faible investissement, et plus de 50% avec un investissement plus significatif. J'étais très FIER de moi. Mon patron aussi, bien sûr. j'envoyais alors mon rapport au Directeur, copie à l'Ingénieur, et copie au contre-maitre...
À l'époque, on utilisait le courrier postal, et donc il n'était pas surprenant qu'un dossier mettre trois jour pour atteindre la province. Je n'avais donc pas à m'inquiéter de ne pas avoir de réponse en moins d'une semaine. Au début de la deuxième semaine, je pris mon téléphone et ne pus joindre le Directeur, justement en réunion avec l'Ingénieur et le contre-maitre, m'apprit sa secrétaire... Tout cela était d'excellente augure, mais j'aurais préféré qu'ils m'invitent à présenter mes travaux plutôt qu'ils en parlent entre eux sans moi, mais bon, cela devait être la règle...
Mais pas de nouvelles après cette réunion au sommet.
À la fin de la deuxième semaine je commençais à être passablement inquiet de ne pas avoir de nouvelles. Je parvins à joindre le Directeur qui me dit tout simplement :
- Ah Costard, merci pour votre rapport, très très bien !
- Oui ? Tant mieux, je suis content qu'il vous plaise... alors ?
- Alors ? On a beaucoup réfléchi ici, vous savez, bon on fait pas des maths, nous, vous comprenez, mais c'est un sujet sérieux, vous savez...
- Bien sûr, je comprends...
- Non non vraiment, on est très content de votre travail, mais on a décidé de faire mieux...
- Mieux ? Ah ben c'est super alors, vous allez faire quoi ?
- On va simplement doubler la ligne de production. On sait qu'elle marche, on sait la gérer, on sait combien elle coûte, alors on double le coût et on double la production... c'est pas malin, ça ?
- Ah oui, Monsieur le Directeur, ça c'est très malin. Eh bien merci pour cette belle leçon d'optimisation !
- À l'occasion, venez nous voir quand la nouvelle ligne sera en place !
- Oui, merci, je n'y manquerai pas...
Bien sûr, je ne suis pas retourné dans cette Usine, mais je n'étais pas fâché pour autant... voilà les enfants, ma première expérience d'optimisation.
- Mais Père Costard, c'est un échec total, votre histoire ?
- Mais non, les enfants, j'ai encore appris là un truc très important : quand on n'a qu'un mois pour prendre une décision très importante, c'est pas la peine d'essayer de faire le mariole. On fait ce qu'on sait faire voilà tout. Et on reste dans la course. En gros, ils ont préféré un "tiens !" à deux "tu l'auras"... Ce n'est pas à moi de leur jeter la première pierre !
- Bonne nuit Père Costard !
- Bonne nuit les enfants, et qu'elle vous porte conseil...
Libellés : Les Belles Histoires de Père Costard
dimanche 9 septembre 2007
Dédicace : à mon ami Pascal...
Mon cher Pascal, mon ami,
Je ne sais pas si tu me liras,
mais si tu as gagné ton pari,
tu le pourras,
et tu risques alors de bien rigoler...
Et sinon, de toute façon,
c'est moi qui rigole...
il fallait bien qu'un jour
un médiocre penseur sur Gogole
adhère à la cabale
qui t'a persécuté.
Mon cher Pascal,
tu es un joueur invétéré
Tu n'arrêtes pas de parier
Ici et là sur les horaires des calèches,
(celles qui t'ont bourré de tunes
-- mais la légende c'est vrai
te veut humble et détaché)
et aussi, excusez du peu,
sur l'existence de Dieu
Voilà un pari qui a plutôt fait
ta bonne fortune
chez les bien penchants...
Mais était-ce bien raisonnable
pour une tronche géométrique comme toi ?
Toi qui a réinventé
c'est invraisemblable
les éléments d'Euclide
tout seul comme un grand.
Lui qui ne l'avait pas fait seul évidemment...
Pour ton pari dosé
"Osez le Paradis !"
T'aurais pas confondu espérance mathématique
et trouillomètre métaphysique ?
Tu avoueras que toute ton humble vie
tu t'es pris pas mal au sérieux...
Je ne parle pas de la courbe Brachistochrone
Pour laquelle tu étais plutôt de mauvaise foi
En prétendant que les mathématiciens
que tu avais défiés avaient manqué de temps pour te répondre,
Et du coup, pas de prix !
Mesquin ou radin ?
Bref passons à ce dernier pari,
Le seul qui pouvait te rendre enfin célèbre
Cabotin !
D'ailleurs tu as misé quoi en fait ?
Quelques jours ternes de ta vie malade
A faire semblant de croire en Dieu
Quelques envolées prosélytique
A faire se lever les paralytiques
Et ça y est tu gagnes le Paradis ?
Mais dis-donc c'est un vrai couillon
ton Dieu tout puissant !
Au Poker, on dit, "c'est un client !"
Tu pense qu'il l'a pas vu venir ton pari à la con ?
Tu crois qu'il te croit
Quand il te voit faire ainsi le dévot ?
Ah mon vieux il doit se marrer doucement
Quand tu nous la joues grandiose
avec "joies pleurs de joies"
on dirait une overdose
d'amphétamine ou simplement de jaja...
C'est mathématique, Pascal, si Dieu existe,
Quand il t'a entendu éructer ton pari,
son fou-rire a dû être retentissant !
Tu paries qu'il existe parce que c'est gagnant-gagnant...
Et supposons que moi je parie qu'il n'existe pas,
crois-tu alors qu'il m'enverrait en enfer
alors que de nous deux, c'est moi le plus sincère ?
Mais s'il n'existe pas, Saint Pascal,
Toi l'homme qu'à vu l'homme qu'a vu Dieu
Que dis-je ? Toi qui l'a vu en personne
avec tes plaies bien béantes,
bien couchées
sur des petits bouts de papiers
comme dans la chanson de Régine
Puissent-ils un soir papier buvard
t'avoir consolé
de tes humeurs chagrines
Mon ami, beaucoup t'ont admiré
mais personne ne t'a vraiment aimé.
C'est peut-être cela que tu cherchais depuis le début,
simplement du réconfort.
Alors, voilà, c'est tout ton cinoche
qui m'a déplu
Tu pouvais bien la porter en gémissant
ta robe de bure
cousue de tes pensées épileptiques
Pendant que la servante vidait ton pot
mais bon... on ne se refait pas
quand on a été enfant gâté.
Et puis si Dieu n'existe pas,
-- mon Dieu quelle misère --
je ne vais pas t'accabler
ton idée était jolie,
c'est juste la manière
qui ne m'a pas plu
Mais après tout, d'un ami
j'en ai déjà supporté plus...
Libellés : A mon ami Pascal..., Dédicace, Poème
vendredi 7 septembre 2007
Le temps des patates…
Tu es là, je le sais. Je t'ai vue entrer. Tu dois être dans ta chambre, au premier.
Je chantonne "Plaisir d'Amour", perché sur mon vélo, du haut du petit pont de pierre qui surplombe les voies de chemin de fer. Je me sens bien. Et pourtant…
Depuis bientôt deux heures,
Je contemple ta demeure...
Une petite maison blanche, recouverte de lierre, entourée d'un jardin de rosiers. Ma petite rose, à qui je déclamerais bien du Ronsard, que fais-tu ? Tes devoirs, sans doute. Moi, je ne fais pas les miens. J'improviserai, comme d'habitude. De toute façon, je suis premier partout. J'en ai souvent honte quand je te vois t'appliquer à ne pas pleurer lorsque tes notes ne sont pas à la mesure de tes efforts... Je t'imagine doucement penchée sur ton bureau, pinçant nerveusement ton si joli nez à la recherche d'une solution si simple que tu ne peux la voir
Cesse de martyriser
Ce trait de ta beauté !
Si au moins je pouvais t'aider, cher ange ! Malheureusement, je n'oserai jamais te le proposer ! Je ne sais même pas si tu connais mon amour.
Je t'aime et toujours t'aimerai,
mais jamais je ne l'avouerai.
Comment pourrais-tu deviner que je ne pense qu'à toi, que chacune de mes compositions françaises t'appartient, que c'est à toi qu'elles sont toutes dédiées ? J'ai au moins une chance. Le prof de français lit toujours les meilleures copies à la classe. Il lit donc toujours la mienne. Mais que je suis triste alors quand tu as l'air de t'ennuyer à la lecture de ma prose !
Ah, cruelle, tu me décimes
Lorsque ma prose tu mésestimes...
C'est pour toi que j'écris, tu es ma Muse et pourtant, tu ne me regardes même pas ! C'est moi qui te regarde. Des heures durant. On me croit attentif. On croit que je participe ! C'est pour toi que je parle ! J'en ai développé un torticolis… Je te consacre toutes mes heures de classe. Placé derrière toi, à quelques bancs d'intervalle, un peu décalé, je tue les heures en regardant de côté ta nuque blonde et ton profil de reine. Quand on étudie les ensembles, le prof de maths dessine des patates et des flèches, et moi, je pense à celles de Cupidon… les flèches, bien sûr. Je voudrais être en bijection avec toi, mon petit ensemble chéri. Si, par hasard, tes yeux gris croisent les miens, je me noie, je souris bêtement. Je me regarde bêtifier. Alors que je devrais me béatifier…
Tu es mon sujet de dévotion, tu es la statue de la Vierge Marie de l'église de mon village natal. Je me souviens d'un moment éternel. Ton sourire. Rien que pour moi. À la suite d'une vague composition française. Un délire romantique inspiré par tes yeux. L'ode passionnée d'un homme sur la forêt meurtrie par la civilisation. Une histoire d'amitié profonde entre un homme d'âge mûr et le vieux chêne préféré de son enfance, voué aux tronçonneuses de la civilisation moderne et meurtrière... C'était poignant, mais un peu facile. Je devrais avoir honte. Toute la classe avait les larmes aux yeux - je n'y étais pas allé de main morte ! - y compris toi qui, prise comme une libellule dans les toiles de mon rêve m'as dit : "C'est très beau". J'ai répondu, l'air totalement niais : "J'aime les arbres". Tu m'as dit, solennelle, lumineuse et sincère : "Moi aussi". Notre plus longue conversation... Combien j'eus aimé te dire plutôt : "Je t'aime !" Tu n'aurais même pas eu à changer la réponse pour me combler...
Un mot de Toi, un mot...
mais je ne suis qu'un sot !
Ca y est, la nuit tombe. C'était prévu, il va falloir que je rentre. Pourtant ma planète préférée cligne de l’œil. Est-ce un doux présage ?
Vénus, fille du matin et du soir
Me lance quelques lueurs d'espoir
Comme j'aimerais t'apprendre les étoiles, compter avec toi celles, filantes, qui traversent la nuit, belles et intouchables. Et comme je voudrais te montrer les planètes, si différentes par leur éclat, si rondes, si vagabondes. Comme ce serait merveilleux de t'enlever quelques heures pour le ciel du Sud,
Là-bas où les cigales
Vibrent au son des étoiles...
Quelques lustres s'allument chez toi. Une fenêtre s'ouvre. Vas-tu, nimbée de lumière, apparaître ? Non hélas, c'est encore ta sœur qui ferme les volets. C’est injuste pour elle et pour moi !
Pourquoi est-ce elle, toujours
qui ferme l'écrin de mes amours ?
Et à quoi me sert-il de fredonner "Le Temps des Cerises", maintenant ? Triste aubade inaudible et sans public... Tant pis tant mieux, je m'en vais, le cœur léger. Je ne suis pas pressé. Je reviendrai demain, après l’école.
Je chanterai plus fort et peut-être
Est-ce toi qui ouvrira la fenêtre...
JC CULIOLI 1987-2007
Libellés : Le temps des patates
mercredi 5 septembre 2007
Monsieur Rapin
Monsieur Rapin
Vous êtes convoqué chez le patron
Votre dernier rapport
était complètement bidon
Vous avez mélangé
Les choux et les carottes
Et je vous exprime ma consternation
Bien sûr je ne vous ai rien demandé de précis
Bien sûr je ne vous ai pas donné de moyens
Mais c'est la règle, ici
Vous devez deviner pourquoi vous travaillez
Vous devez vous débrouiller
Et vous devez aussi
Faire preuve de bonne volonté
Sinon c'est l'augmentation
De votre insécurité
Allons Monsieur Rapin
Nous avons été bien aimables avec vous
Nous vous avons écouté demander instamment
Le pourquoi du comment
Bien sûr nous n'avons pas répondu !
Nous vous avons accueilli
C'est tout de même exquis
Nous avons même essayé de vous expliquer
Que votre travail était de ne rien changer
Mais voilà vous n'en faites qu'à votre tête
Sous prétexte qu'on vous écoute, Vous parlez !
Et vous émettez des idées...
Saugrenues !
Jamais, écoutez-moi bien Jamais
On n'a fait de soupe ici
En mélangeant les carottes et les choux
Cela a certainement très mauvais goût
Alors ne croyez pas qu'on va commencer
Monsieur Lapin,
Euh monsieur Rapin
Vous avez bien de la chance en tout cas
Que l'on ne vous demande pas
De devenir végétarien !
Libellés : Monsieur Rapin, Poème
mardi 4 septembre 2007
Les Belles Histoires de Père Costard (I)
- Père Costard, Père Costard ! Raconte-nous une histoire !
- Bon d'accord, petits chenapans, mais après vous me promettez que vous
allez au lit ?
- Oui Père Costard ! C'est quoi ton histoire de ce soir ?
Oh, c'était il y a bien longtemps, j'étais encore tout jeune frais émoulu
de l'Ecole, la Grande Ecole...
Cela faisait une bonne année que je travaillais dans cette entreprise
fameuse qui fabrique de la matière verte, et j'avais trimé tout l'été et
tout l'hiver aussi, sur des modèles très compliqués pour optimiser la
production de cette matière verte à moindre coût. C'était compliqué
techniquement mais aussi humainement parce que dans cette entreprise-là,
rien ne se décidait simplement.
Bref, mon petit chef était venu me voir, peu avant la date prévue des avancements et m'avait dit : "tu sais, Costard, je crois bien que tu n'auras pas d'avancement cette année... enfin, si, juste un tout petit peu, pour tenir compte de l'inflation, mais tu sais, ce n'est pas grave, tu es promis à un brillant avenir. Il faudra rester patient !"
J'avais été abasourdi par ce diagnostic, et un peu découragé, mais je
repris très vite mes esprits et me persuadai que mon petit chef avait perdu
la boule. J'avais tellement bien travaillé et obtenu tellement de
résultats satisfaisants pour l'Entreprise que cela ne pouvait être qu'une
blague, ce qu'il me racontait !
Toujours est-il que deux semaines plus tard, je fus convoqué le matin pour
présenter mes travaux au Grand Chef du Couloir, et celui-ci me félicita
chaudement. Retournant dans mon bureau, je croisai mon petit chef un peu
gêné, et lui décochai un sourire narquois, persuadé qu'il était simplement
vert de jalousie.
Le lendemain, le Grand Chef du Couloir me convoqua, cette fois pour parler
de ma carrière. J'exultai et me précipitai avec l'enthousiasme du jeunot
dans le bureau de Sa Secrétaire, une dame très sympathique qui me fit
remarquer avec un ton de reproche que j'étais cinq minutes en avance, et
que si tout le monde faisait comme ça, on n'arriverait plus à s'en sortir
avec l'agenda qu'on avait quand on était Grand Chef du Couloir.
Après avoir patienté debout à côté de la porte jusqu'à ce qu'elle consente
à appeler le Grand Chef du Couloir à l'heure dite, il m'accueilla avec un :
"ah, Costard, cela fait un moment que je vous attends !"
J'étais un peu embarrassé mais je ne pouvais décemment pas me plaindre de
Sa Secrétaire, surtout que dès mon arrivée, il a commencé à faire mon
éloge. Un jour je prendrais sa place, un jour, même, je pourrais monter
peut-être plus haut, car je venais de la Grande Ecole, comme lui mais en
plus j'avais fait des mathématiques qui servent. Bien sûr, il faudrait en
parler au Syndicat, mais le Syndicat sait repérer les bons éléments pour
l'Entreprise.
Je buvais du petit lait, comme on dit. Soudain, dans un moment de silence
un peu long du Grand Chef du Couloir, je sentis le vertige de l'absence de
mots qui vous prend parfois, ce vertige qui fait que vous allez dire des
choses même si vous devriez vous taire. Vous avez certainement déjà connu
cette situation mes enfants... le silence devient une apnée. Pour respirer
vous devez absolument parler... Et donc, j'ai dit, timidement : "alors, je
vais avoir de l'avancement cette année, si j'ai si bien travaillé, comme
vous dites...?"
Le Grand Chef du Couloir me regarda alors d'un air triste, malheureux,
presque honteux, en tout cas assez douloureux, et il dit, me tutoyant
brusquement : "écoute Costard, je ne vais pas te raconter d'histoire, tu
es le meilleur élément que j'ai jamais eu. Mais voilà, il y a trois jeunes
dans le département, toi, qui a été très performant, Roger Rabbit, qui n'a
rien foutu mais est rentré au Syndicat, et Gaffounet, qui est très
méritant, a beaucoup travaillé les deux premiers mois et s'est complètement
découragé. Il accumule les bourdes, empêche les autres de travailler et ne
fait rien de constructif depuis six mois, mais je vois qu'il souffre. Tu
sais, Gaffounet est rentré chez nous parce que c'est une tradition dans sa
famille de travailler dans l'Entreprise. Et nous l'avons pris à l'essai."
J'écoutais sans mot dire, dubitatif, me demandant vraiment ce qu'il allait
me raconter ensuite.
"Alors voilà, je vais te parler comme si tu étais toi-même Grand Chef du
Couloir à ma place. Mis à part la correction statutaire pour la prise en
compte de l'inflation, je n'ai droit qu'à trois points d'avancement au
total. À qui dois-je les donner ?"
Je fis alors un effort d'abstraction énorme et je me représentai le
problème : un fumiste, Roger Rabbit, un acharné du boulot qui semble
réussir et veut faire progresser l'Entreprise, moi-même, et un incapable
dépressif entré sur piston, et encore à l'essai, Gaffounet.
Dans ma grande naïveté, je me dis que la sanction était claire.
Il fallait m'accorder les trois points, probablement recadrer un peu le
fumiste protégé du syndicat et l'avoir à l'oeil pendant qu'il était encore
temps, et remercier l'incapable. Je lui fis part de mon verdict, en
expliquant bien que si j'avais été moi-même le fumiste ou l'incapable,
j'aurais accepté le jugement.
Il me regarda alors avec une infinie douceur et me dit :
"mon cher Costard, je me suis trompé sur ton compte, tu n'as rien compris.
Tu n'as pas la maturité que je croyais... Si je ne donne rien au fumiste
Roger Rabbit, le Syndicat va me pourrir toute l'année. Autant dire que je
n'ai qu'à m'en aller. Donc je lui donne un point d'avancement. Par
ailleurs, si je ne donne rien à Gaffounet, il va vraiment se décourager
mais je n'aurai pas le coeur de le virer. C'est presque une affaire de
famille, tu comprends ? Il faut que je le garde et que je lui redonne
confiance. Avec du temps, beaucoup de temps, et de l'amour aussi, il peut
progresser. Il va aimer l'Entreprise et se dévouera pour elle. Je vais donc
lui donner deux points d'avancement."
Ebaubi, je le fus clairement, avec mes grands yeux écarquillés, je lui
demandai alors : "euh, et moi, je fais quoi dans votre histoire ?"
La réponse me rassura immédiatement : "mais toi, mon cher Costard, tu es
brillant et plein d'avenir, tu n'as pas besoin de points d'avancement, et
même si je te les donne, je les perds, car tu es tellement performant que
tu ne vas pas rester dans l'Entreprise ! Mais je ne suis pas inquiet pour
toi, tu t'en sortiras toujours ! Si tu veux de l'avancement, en tout cas,
en restant chez nous, sois patient, cela viendra !"
Rassuré, je le fus en effet, je le remerciai vigoureusement pour cette
belle leçon de chose, et donnai ma démission trois semaines plus tard après
avoir trouvé un meilleur poste ailleurs...
- mais alors Père Costard, c'est quand même une drôle d'Entreprise ! Et il
était fou ce Grand Chef du Couloir ?
- eh bien figurez-vous, mes enfants, que dans sa logique, il avait raison
et il a fait exactement ce qu'il fallait faire !
En effet, alors que j'en étais à ma quatrième entreprise, ayant enfin trouvé l'intérêt et la reconnaissance du travail que je recherchais, je suis retourné dans cette Entreprise qui fait de la matière verte, car finalement je travaillais
indirectement pour elle. Dans mon ancien département, j'ai retrouvé Gaffounet, et au Comité d'Entreprise, j'ai retrouvé Roger Rabbit.
Roger était comme un poisson dans l'eau dans ses fonctions d'organisateur de loisirs et il me chanta les louanges du Grand Chef du Couloir que nous avions eu l'heur de connaitre ensemble.
Quand à Gaffounet qui ne savait rien sur rien dix ans plus tôt, il était devenu, lui, l'as des as : aucun dossier ne lui échappait, aucun programme informatique n'avait de secret pour lui. D'humeur égale, totalement épanoui, serviable, enjoué, satisfait de lui-même et de l'Entreprise, c'était un vrai exemple pour les jeunes recrues et un précieux réconfort pour les anciens. Sans parler du Syndicat avec lequel il avait d'excellents rapports...
Voilà, mes enfants, une belle leçon que la vie m'a apportée, sachez investir sur les ressources qui ne vous quitteront pas.
Et maintenant, au lit !
- Merci Père Costard ! Maintenant, on peut faire de beaux rêves !
Libellés : Les Belles Histoires de Père Costard
lundi 3 septembre 2007
Jusqu’au coude...
***** À MAP *****
Pour Toi
Je me couperai un doigt
Jusqu’au coude
Je m’arracherai une oreille
Tout seul
Avec les dents
C’est pas facile
Et ça prendra du temps
Le temps d’avoir un dentier
Je me laverai plus les dents
Pour Toi
Je marcherai à genoux
Avec les chaussures lacées autour du cou
Je ne sais pas où j’irai
Mais j’irai d’un bon pas
N’importe où
Pour te trouver là
Où tu n’es pas
Et que tu ne me voie pas
Approcher
Pour Toi
Je porterai une enclume
Plus lourde que moi
Mais plus légère que celle
Qui me noue qui me broie
En dedans
Je t’en ferai un autel
Dans les bois
Un totem en fonte
Qui ne rouillera pas
Et sur lequel
Je cognerai des heures
Pour me calmer
Avec les bras
Pas avec les coudes
Pour Toi
Je me ferai couper les cheveux
Que j’ai à l’intérieur de la tête
Et qui me chatouillent si fort
Quand je te vois
Quand tu souris si bien
Et je souris si mal
Pour Toi
Je marcherai en canard
Et j’aboierai comme une grenouille
Et je descendrai les Champs-Elysées
En rollers
Ce sera le plus difficile
J’aime pas les Champs-Elysées
Et ça descend vachement
Pour Toi,
Je nagerai à quatre pattes
Avec un poisson
Entre les dents
Et un casque en entonnoir
Et un collier de fleurs en corail
Et tu rira tellement
Que tu oubliera
Tout ça
Mais pour Toi
Je crois
Que je m’enfonce déjà
Le doigt dans l’oeil
Jusqu’au coeur
Jusqu’aux pleurs
Et je m’enfonce
Et ça fait très mal aux cheveux
Et aux genoux
Et aux coudes
Alors je ferai tout le reste que j’ai dit
Sans réfléchir
Et sans respirer
Cela me reposera
Et m’évitera de penser qu’à force de te gêner
Tu puisse simplement vouloir m’éviter
Pour te sauver
Pour me protéger
De l’amour que j’ai pour Toi
Et que je ne te dirai plus.
Any Nomous, 2005.
Libellés : Jusqu'au coude, Poème, À MAP
dimanche 2 septembre 2007
Le Lion n'est pas mort ce soir...
Tournebroche et Manivelle
S'égosient à tire d'aile
Pendant que Mandibule et Vermifuge
Rampent en quête d'un refuge
Le Lion est là, il rugit fort
Et chacun y voit sa propre mort
Mais le hasard, ce soir est magnanime.
Ce n'est pas la rage de tuer qui l'anime
Le Lion est poète ce soir,
Et s'il joue avec l'idée
D'agacer Gaston le léopard masqué,
Ou Armelle la panthère métallisée
Ce n'est vraiment pas par méchanceté
C'est uniquement par attention, par gentillesse
D'ailleurs son coeur de lion, il est en liesse
Amélie la Lionne lui a fait promesse
D'être sienne,
Et Richard, le Lion,
ne tuera pas ce soir...
Libellés : Le Lion
jeudi 30 août 2007
Vous avez un message de Connector
Cher Monsieur Dupndt Fraçois,
Nous avons le plaisir de vous informer que vous êtes maintenant connecté
avec
- 435 567 349 personnes sur votre réseau Connector de cinquième niveau,
- 2 875 132 personnes sur votre réseau Connector de quatrième niveau,
- 167 349 personnes sur votre réseau Connector de troisième niveau,
- 8 121 personnes sur votre réseau Connector de deuxième niveau,
- 49 personnes sur votre réseau Connector de premier niveau, y compris votre papa, votre maman et votre chien Toby.
Statistiquement aucun être humain ne peut désormais échapper à votre mise en relation. Notre système de traduction MultiBalbelPizza (TM)vous permet de communiquer avec tous les membres de ce réseau grâce à nos icônes personnalisables sous formes de galettes colorées.
Nous avons calculé pour vous simplifier la vie, c'est notre métier, que vous pouvez mettre moins de 143 ans 11 mois 24 jours pour contacter toutes ces personnes, alors qu'il vous aurait certainement fallu vivre plusieurs vies pour les rencontrer toutes il y a moins de 10 ans. Tout cela grâce à la technologie BuzzTechnoZap (TM) qui vous permet de chatter simultanément en quelques clicks de souris avec plus de 1024 personnes en même temps.
Grâce à Connector, vous pouvez publier des annonces et lire celles que nous avons sélectionnées pour vous !
Ci-dessous, Monsieur Dupndt Fraçois, vous avons réuni 17 543 422 annonces qui sont susceptibles de vous intéresser directement.
CLIQUEZ ICI pour les LIRE ! (21 Teraoctets de données à télécharger)
Merci de votre attention et de votre fidélité.
Restez Connecté, Restez CONNECTOR !
----
POST SCRIPTUM !
Cher Monsieur Dupndt Fraçois pour vous prouver la puissance de notre technologie, encore quelques mots : entre le début et la fin de la lecture de cet email, votre réseau Connector vient d'augmenter automatiquement de 23 875 personnes au niveau 5. Parmi ces personnes,
11237 souhaitent entrer en contact avec vous suite à vos annonces de
- vente de frigidaire, bon état général CLIQUER ICI POUR LES CONTACTER
- recherche édition érotique du petit livre rouge CLIQUER ICI POUR LES CONTACTER
- souhaite me faire des amis Belges CLIQUER ICI POUR LES CONTACTER
- offre images Panini de la coupe du monde de Curling CLIQUER ICI POUR LES CONTACTER
3521 aimeraient être recommandés par vous pour le poste d'assistant stéganographiste à la Commission Européenne (Annonce 2007-SEPT12-14256-BRU-CEE-INFO)-- CLIQUEZ ICI pour LIRE les CV et les lettres de motivation.
14 vous envoient une photo nue dédicacée. CLIQUEZ ICI pour les télécharger.
76 vous indiquent où trouver la recette du lapin à l'oignon --- votre demande globale publiée sur le Connector Global Bulletin Board le 13 juillet 2005 sous la référence CGBB-2005-0713-DUPNDT-FR-WRX12ZT
Au total, 17 624 membres ont répondu à cette annonce. CLIQUEZ ICI pour la liste complète.
4365 ont décidé de vous blacklister. Pour connaître les raisons, veuillez cliquer ici.
3 ont porté plainte contre vous pour usurpation d'identité. Nos avocats sont à votre disposition pour vous défendre. CLIQUER ICI pour les tarifs.
Merci de votre attention et de votre fidélité.
Restez Connecté, Restez CONNECTOR !
**** Ceci est un courrier électronique automatique. Merci de ne pas répondre à cette adresse. Pour tout problème avec votre abonnement veuillez contacter le service commercial. Pour obtenir son numéro, veuillez composer le 0899 699 399 (tarifs selon conditions) ****
Libellés : Connector, Internet facile
vendredi 24 août 2007
Penser
Penser
ça lie les mains
et parfois
ça lie les pieds aussi
et des fois
c'est même les yeux
que ça salit
Les yeux
ça les plisse
ça les fronce
les oreilles aussi
ça les fronce de penser
avec l'âge
sans parler du nez
je veux dire que le nez aussi
il peut se rider quand on pense
je ne dis pas que l'on parle du nez
en pensant qu'on le plisse
c'est déjà assez compliqué comme ça
alors prenez des notes
sinon vous n'allez rien comprendre
Bon j'explique avec les mains
penser parfois sa lie les mains
mais ça délie la langue
même si on l'a pas pâteuse la pensée
la langue peut être chargée
dites aaaaahhhh pour voir
et ne pensez à rien
c'est bon vous n'avez rien dans les mains
vous pouvez passer
sans y penser
mais videz vos poches
sous les yeux
oui, sous les miens, bien sûr
quand vous êtes passé au portique
cela a sifflé dans ma tête
n'imaginez même pas entrer ici
avec une pensée ressassée
qui vous a miné
au point de vous plisser
de vous froncer
de vous lier à votre passé
ici, on est libre
on ne pense plus
on rêve
Libellés : Poème
mardi 21 août 2007
Tavédi
Anne
mon Anémone
C'est moi
ton poisson clone
ton poisson clown
T'avais dit
Qu'on s'rait deux
T'avais dit
a pas peur !
Et pis t'avais dit
Moi ici tu craindras rien
Et pis t'es partie
À l'ouest,
Toujours plus à l'ouest
Mon Capitaine
Ah c'est malin ça
c'est malin !
Et je fais quoi, sans personne ?
Je parle à qui ?
Je souris à qui ?
Je Teriyaki ?
Je Teppanyaki ?
Ah, j'en ai bien
du Sushi maintenant !
Tiens si ça continue
Je vais prendre le Maki.
---- Némo
lundi 20 août 2007
No smoking
Cigarette,
Tu fumes trop.
Tu n'en fait qu'à ta tête.
Regardes comme le feu te ronge le haut.
Si tu n'écoutes pas mon message,
Avec ton air vaporeux de nuage
Tu ressembleras au mieux
Et très bientôt
À un vieux
Mégot.
Libellés : No smoking, Poème
dimanche 12 août 2007
Ecriture Automobile
Mon feutre lent
Se meut
Sur le ciel bleu.
Ma page
Est mon visage
Sans ramages.
Je conduis
Sans permis d'écrire
Un turbo feutre mou
A mourir de rire.
Plus de sens interdits
De non-dits
Ni de freins
Au bord du vide
Ma plume se jette
avide
Comme le poids
D'airain.
Point.
Libellés : Ecriture Automobile, Poème
samedi 4 août 2007
Parlez-moi !
Vous êtes seul, ce soir. Je le sens bien, et vous le sentez aussi. Je ne veux pas dire que vous n'avez pas d'amis ou de famille qui pense à vous, non... bien sûr, puisque tous vos amis sont justement là, ce soir, auprès de vous. Chez vous... Depuis plusieurs heures. Mais quand vos amis seront partis, quand les personnes qui vous sont chères se seront éclipsées, vous ressentirez quelque chose d'indicible, une sorte de manque, un vide. Je le sais très bien, cela m'arrive aussi. Cela arrive à tout le monde...
Oh, évidemment cela ne viendra pas tout de suite. Mais je sais que
cela viendra. À moins que vous ne soyez de la race de ceux qui ne
pensent pas, de ceux qui vivent leur vie sans y penser. Mais vous, vous
pensez. Vous vous en vantez assez. Vous pensez trop, peut-être.
Avouez que vous pensez votre vie au lieu de l'habiter de plein pied.
Vous n'êtes pas de ces gens - que vous méprisez - qui s'enfoncent,
jour après jour, dans les racines de leur réalité. Vous êtes de ceux
qui lèvent le front et veulent vivre en homme... Libre, penseur, seul.
C'est difficile. C'est plus intense...
Ah ! Ecoutez ! Vous avez entendu ? ça y est ! Quelqu'un a dit "il
se fait tard.". Moi non plus, je ne sais pas qui a dit ça. Cela peut être n'importe lequel. Observez vos amis. Ils sont contents. C'est amusant, on ne sait
jamais comment cela se passe, mais le premier départ - souvent
discret - déclenche tous les autres. C'est ce qui va se
produire... Déjà un couple se lève, d'un mouvement calme et bien
orchestré. Les autres vont les suivre. Oui, ils se congratulent, ils
vous remercient... Ils s'en vont, heureux, repus, gris d'alcool,
saouls de discussions et pâles de sommeil. Vos amis s'en vont.
Aucun ne restera avec vous. Aucun... Vous ne pensez pas encore
que vous êtes seul. Vous vous répandez en souhaits paisibles :
"bonne nuit", "bonne route", "rentrez bien". Vous risquez un "à
bientot, j'espère" à l'adresse de ceux qui vous sont les plus
chers. Vous les raccompagnez à l'ascenseur...
Vous allez voir comment le petit vide s'installe, comment il se
transforme, grâce à vous - car c'est bien vous le seul responsable -
en un gouffre effrayant. Vous vous ferez bientôt peur...
Tout d'abord, lorsque le dernier de vos amis a franchi la porte,
vous vous dites : "C'était vraiment une excellente soirée. Nous
nous sommes bien amusés. Quel bout-en-train ce Gonzague... Elodie
avait mauvaise mine... Patrick est de plus en plus vaniteux...".
Bref, autant de réflexions qui meublent toutes ensemble ce
premier silence qui suit le vacarme des conversations croisées.
Pendant ce temps, assez court mais suffisamment intense pour que
vous le croyiez long, vous ne pensez pas que vous êtes seul. En
effet, vous ne l'êtes pas encore. Vous vivez toujours dans ce proche
passé. Vous prolongez un peu la ligne de toutes ces destinées qui
se sont rencontrées avec tant de plaisir chez vous ce soir. Votre
imaginaire est là pour pallier à ce manque que vous ne sentez pas,
mais qui va vous atteindre, immanquablement.
Vous rangez, distraitement, les reliefs du repas, les verres, les assiettes, les
serviettes sales. Vous videz les cendriers en pensant : "qu'est-ce qu'on a fumé !". Vous rassemblez les bouteilles vides - excellent ce Rosé de Provence - dans un panier et vous souriez en pensant que la petite Annick était bien "pompette"...
Vous ouvrez les fenêtres, et vous vous arrêtez à l'une d'elles,
l'espace d'une inspiration fraîche et profonde, devant les rares
lumières des maisons où la fête n'est pas encore terminée.
Il fait frais. Un léger frisson vous prévient. Une courte quinte de
toux vous prouve que vous - en particulier - avez trop fumé.
Vous fermez cette fenêtre, et c'est à ce moment-là, face à la
vitre noire, que vous pensez à vous. Oui, vous.
Ca y est, vous êtes seul. La maison est vide. Les ombres encore
tenaces de vos amis se sont évanouies. La musique d'ambiance vous
paraît ridicule. Pourtant, c'est votre air préféré. Il n'y a plus
d'ambiance, il n'y a plus que vous. Tout à l'heure, cette
musique couvrait agréablement le vacarme des conversations
enjouées de vos amis. Tout juste à l'instant, elle meublait
encore vos rêveries. Maintenant, elle rend votre solitude plus
criante. Elle vous révèle la différence. Vous êtes seul, dans une
grande pièce vide et vous entendez votre air préféré. Cette musique
vous dérange. Vous voudriez la partager... Agacé, vous éteignez
la chaîne haute-fidélité. Vous restez debout, songeur.
Votre main se dirige, sans même que vous y pensiez, vers un fond de bouteille,
vodka ou gin. Vous ne meublerez pas votre solitude en buvant, vous
l'amplifierez. L'alcool ne fera qu'accroître votre tristesse.
Vous avez dépassé le cap des quelques gouttes qui repeignent la vie
en rose...
Vous cherchez un peu partout s'il ne reste pas une cigarette.
Peut-être au fond d'un tiroir ou dans les fentes du canapé ?
Oui, il en reste une ! Une seule. Ce n'est pas votre marque
préférée de cigarette. Tant pis. Vous allez la fumer. À quoi bon la fumer ?
Vous avez trop fumé déjà, et ce n'est pas un nuage laiteux qui
vous fera revivre cette belle soirée... Quelqu'un a oublié son
briquet. Quelqu'un que vous aimez beaucoup. Vous le revoyez,
allumant sa pipe, et vous vous sentez un peu moins seul. Un peu
de cette personne que vous aimez est resté chez vous. Vous tendez
la main vers ce briquet... Je vous le déconseille. Laissez-le là
ou il est. Ne le touchez pas. Vous risquez de détruire cette
illusion de souvenir, cette présence positive, cette marque
d'amitié.
Vous le prenez quand même ? Dommage. Vous jouez avec, le regard dans le vague. Bientôt, ce briquet va vous appartenir. Reposez-le, sinon, il sera trop tard... Trop tard ! Ce briquet n'évoque plus rien pour vous. Vous ne savez déjà plus à qui il appartenait. Et vous êtes à nouveau seul. Un peu plus...
Non, n'allumez pas cette cigarette ! Une fois fumée, il n'y en aura
plus d'autre. Gardez-la. Conservez une lueur d'espoir. Cherchez
plutôt à savoir qui fumait ces cigarettes. Un homme, une femme ?
Ne brûlez pas vos souvenirs... Vous l'allumez ? Vous ne
m'écoutez jamais, décidément...
Alors regardez les volûtes qui s'élèvent à mesure que
vos pensées s'effilochent. Pourquoi restez-vous prostré sur vous-même comme ça ?
Vous avez la larme à l'oeil ? Ca y est, je sens que vous allez
pleurer. Ne gardez pas votre chagrin pour vous, confiez-le moi.
Vous savez très bien que moi, je reste avec vous. Je vous suis
fidèle. Je vous observe parfois d'un oeil critique, mais je vous
aime bien, vous le savez... Je vous parle, mais vous ne m'entendez
guère. Vous pourriez alléger vos peines en vous exprimant, au lieu
de boire et de fumer ainsi. Vous pourriez crier, vous pourriez
chanter. Ne pleurez pas, je vous en prie... Parlez-moi !
Une fois de plus, vous ne m'écoutez pas. Vous restez muet. Vous
m'ignorez. J'ai compris... Je n'insiste pas. J'ai l'impression
d'avoir fait assez de mal comme ça. Je vais m'éloigner quelques
instants. Je reviendrai...
Je me lève, je referme les autres fenêtres, je fais la vaisselle et c'est promis, j'arrête de me parler tout seul.
Libellés : Parlez-moi
Choisissez !
Grande, belle, brune, blonde, rousse, gaie
Lascive, sucrée, douce-amère, acide, basique
Chinoise, américaine, tropicale, aérienne, volage,
Violente, passionnée, fragile, légère, câline, douce
Rapide, lente, posée, humoristique, intelligente,
Electrique, lumineuse, inspirée, réflexive
Cultivée, érotique, pornographique, sensuelle,
Sur-mesure, calibrée, conforme, standardisée,
Bon chic bon genre, Neuilly Auteuil Passy et Lycée de Versailles,
Profonde et pénétrante, réfléchie et pensée,
Charmante mais stupide, idiote ou superficielle,
Accidentelle ou maquillée, suicidaire ou imprévisible,
Vous pouvez choisir !
Venez vite à la grande braderie !
Avec les progrès de la technique actuelle,
Vous pouvez choisir votre mort.
Libellés : Choisissez, Poème
Avec style...
Avec style
Tu distille
Une passion
Qui instille
Ma raison
Futile
Et perce mon coeur
D'un style
Connaisseur.
Pourquoi
Ma raison
distille-
t-elle
Cette oraison
de malheur ?
Parce qu'avec ton style
Baroudeur
Tu ravages
les îles
sauvages
De mon Bonheur.
Libellés : Avec style, Poème
vendredi 3 août 2007
Petites Annonces
Alpha-Roméo cherche Juliette.
Pussy-cat échangerait ronron contre zizigougous
Médor ne ferme plus l'oeil sans toi !
Alice attend Lapin depuis bientôt une plombe.
Je sous-loue cette annonce. Ecrire au journal qui transmettra. Urgent. Merci.
J'aimerais revoir la jeune fille qui m'a gentiment tenu la porte au métro Charles de Gaule Etoile la semaine dernière. Je porte des lunettes. Ecrire au journal. Merci.
Je n'avais pas de ticket et tu m'as secouru. Merci à toi, contrôleuse.
Vend pas cher ordinateur en panne toujours sous garantie. Ne tardez pas !
Achète ou loue brouette de 2 à N roues. Les déplaceurs de dunes, Inc.
À vendre chien de garde très efficace : 10 euros.
Pancarte en métal "je monte la garde" et muselière en cuir : 200 euros.
Doublez votre salaire sans travailler ! Contact : Association les amis de la Logique.
Grand marabout vous soigne même si vous n'êtes pas malade. Résultats garantis par paiement bancaire.
Hier, je vous ai vue et je me suis dit je l'aime. Si vous vous reconnaissez, écrire au journal qui transmettra.
Capricorne : attention, non seulement vous allez faire une rencontre, mais si Mars continue à fricoter avec Saturne, le choc pourrait être frontal.
Balance : fermez votre gueule, cette fois-ci !
Taureau : si vous voulez dormir sur vos deux oreilles, évitez le sud-ouest en ce moment.
Cancer: on vous avait dit d'arrêter de fumer, non ?
Vierge : vous pensez vraiment qu'on va vous croire ?
Poissons : évitez le marché, ce vendredi.
Libellés : horoscope, petites annonces
mercredi 1 août 2007
Déclaration
Elle le regardait
Avec ces yeux tendres
Légèrement bordés de rose
Qui caractérisent le petit matin.
Ses yeux profondément noisette
L'enveloppaient avec douceur.
Elle lui disait, le tenant par la main
Je t'aime, mon amour, mon lendemain,
Je t'aime, je ne puis vivre sans toi,
Tu es tout pour moi
Sans ton regard, sans ton contact,
Sans ton écoute, je ne suis rien.
Il l'observait absorbé,
Souriant d'un air entendu,
Son casque mp3 sur ses oreilles velues
Et moi je voulais juste l'assommer.
Libellés : Déclaration, Poème
jeudi 26 juillet 2007
Duel
L’un était très adroit, l’autre plutôt gauche. En fait, chacun pouvait l'être plus ou moins, suivant les circonstances.
Ils étaient inséparables, et pourtant ne pouvaient s’empêcher de se quereller à tout bout de champ, comme deux frères ennemis.
Le premier était artiste. Profondément romantique et facilement influençable, il se laissait emporter par des lubies subites, par des passions parfois futiles, par des images qui le bouleversaient lui seul, par des sensations fortes à la recherche desquelles, il passait le plus clair de son temps, sous le regard moraliste du second. Il était adroit à cheval, plutôt bon peintre, beau-parleur avec les femmes, immanquablement infidèle à cause de son succès et de son inconstance, mélodiste à ses heures, gracieux sans efforts, poète sans y penser. Il jouait avec les mots comme l’on joue avec des plumes d’oiseau, avec des petits chatons, avec un bouquet de fleurs au printemps.
Le second était plus posé, ou plutôt, il restait posé, là, pendant des heures, à la recherche du sens d’une idée incomplète, ou d’une situation qui le laissait perplexe. Ou alors, il devenait volubile et aimait expliquer tout aux enfants. Parce que les enfants, cela écoute. Et il leur parlait lentement, choisissant le mot juste, vérifiant à chaque instant qu’on le comprenait bien, s’adaptant aux regards interrogatifs et songeurs de son auditoire. En toutes choses, il avait horreur de l’ambiguïté, du flou, de ce qui ne s’énonce pas clairement. Quand il dirait « je t’aime », il ne le dirait qu’une fois et il ne l’avait encore dit, et ce serait après avoir longuement pesé le pour et le contre, le vrai et le faux, le ressenti et le pressenti, et aussi mesuré les conséquences, prévu les réponses possibles et construit par avance les chemins d’histoires auxquelles ces réponses pouvaient conduire. C’est pourquoi il passait pour un grand timide auprès des femmes, ce qui ne manquait pas de charme non plus, mais réduisait logiquement le champ des possibles. Quand il dessinait, c’était plutôt un géomètre. Il lui fallait des épures, des constructions à la règle et au compas, un rapporteur, et d’autres artifices que le premier aurait qualifié d’instruments de tortures pour l’art. Il lui fallait aussi une bonne théorie bien solide sur les points de fuite, la projection cavalière et les rayons lumineux.
Dans leur rapport aux autres, le premier se souvenait immanquablement du nom des gens, et d’une foule de petits détails sur les maladies des enfants, les peines de cœur, les petits problèmes au boulot, tous ces détails que l’autre jugeait totalement sans importance et sans épaisseur. Le second, lui, se rappelait immédiatement de leur visage, et aussi de leur numéro de téléphone, mémorisé à l’aide d’un calcul mental auquel le premier ne comprenait rien ou ne voulait rien comprendre. Bien qu’apparemment complémentaires et bien sût inséparables, ils ne se privaient pas de se faire des cachotteries, de jouer à celui qui a oublié lorsque l’autre avait absolument besoin de se souvenir. C’était d’ailleurs là l’un de leurs jeux favoris.
Cela allait plus loin. Quand l’un pouvait aider l’autre, visiblement embarrassé dans une tâche qui n’était pas faite pour lui, il le regardait narquois à l’œuvre, ne le remettant parfois dans la bonne voie qu’in extremis, histoire de prouver sa force ou son talent à lui… Un autre jeu très agaçant pour leur entourage rendait une conversation avec les deux presque impossible. Lorsque l’un commençait une phrase assez longue, c’est presque toujours l’autre qui la terminait en riant, avec une chute qui lui donnait un sens totalement contradictoire. En bref, des plaisanteries d’éternels adolescents.
Autre différent notoire, l’écriture. Chacun préférait la sienne, et de loin, prétendant ne pas réussir à lire celle de l’autre. Et jamais il n’aurait laissé l’autre écrire quoi que ce soit à sa place. « L’écriture est le reflet de l’âme » est l’un des rares adages qu’ils avaient tout deux noté au début de leur journal.
Il leur arrivait d’être d’accord sur d’autres sujets. Par exemple, à la vision inopinée d’un cercle parfait, le temps d’un éclair, ils se rejoignaient sur la définition du beau et de l’absolu. Mais très vite, le premier imaginait un coucher de soleil rougeoyant sur une mer d’huile bleutée, alors que le second commençait à mesure le rayon avec précision, s’interrogeait sur les transformations polaires et les triangles inscrits. L’un souriait à l’astre nocturne venu baigner de sa clarté bienfaisante les âmes qui reposent, l’autre se persuadait lentement que la surface enclose dans ce périmètre sans angles était la plus grande possible. Seule cette fraction de seconde de perception commune qui précède la pensée pouvait les réunir dans ce double émerveillement, si intense, si éphémère, si communicatif.
C’était donc une relation assez prenante, sans cesse empreinte de cette émulation des enfants qui ont, à chaque instant, besoin de tout se prouver à nouveau, parfois en niant l’autre pour mieux exister. Ils avaient bien sûr de l’estime l’un pour l’autre, du respect et un peu d’affection, n’ayant pas trouvé ailleurs le répondant subtil, complice, ludique et exigeant que chacun offrait à l’autre. C’est pourquoi ils se supportaient tant bien que mal, malgré ces différences, ces disputes violentes et ces facéties énervantes qui agaçaient tant leurs amis communs. Ceux-là trouvaient même parfois très dommage de les voir habiter ensemble, dans le même crâne.
JC CULIOLI 2007
Libellés : Duel
dimanche 22 juillet 2007
Le Baiser
Une mouche insouciante virevoltait autour de la lampe basse posée sur le tabouret. La chambre peu éclairée, renvoyait faiblement de ses murs gris la clarté souterraine de cette lampe.
À un coin opposé, l'homme fumait, pensif, mi-allongé sur un lit bas, en retrait, sous le plafond mansardé. L'air était tiède et moite. L'homme venait de s'ouvrir une bière et s'apprêtait à se glisser sous les draps humides une fois la bière terminée. Le bout de sa cigarette grillait lentement, en émettant de petites étincelles après chaque bouffée un peu trop vive. Une goutte de buée coulait lentement le long du verre fumé de la bouteille de bière, et la mouche poursuivait son manège de bzzz bzzz, s'approchant puis s'écartant, en cercles concentriques morcelés, de la lampe basse à la bouteille et parfois aussi près de la cigarette. L'homme avait sommeil. Avant de dormir, il fallait traverser la moiteur de la pièce humide et éteindre la lampe. Pour dormir, il fallait aussi chasser cette mouche. C'était une petite lampe vacillante et une assez grosse mouche virevoltante. L'homme enleva son maillot de corps. La bouteille d'une main et le maillot tenu comme un torchon dans l'autre, il s'approcha de la lampe et aussi de la mouche.
On ne dira jamais assez comme c'est rapide, une mouche. Impossible de l'assommer, elle avait toujours une longueur d'avance. La chasse durait plus longtemps que prévu et s'avérait difficile. L'air, de moite, devenait liquide. L'homme, de vaguement endormi et assez amorti par cette chaleur pesante devenait peu à peu férocement excité. N'arrivant pas à ses fins par une méthode loyale, il se mit à tendre des pièges, en éteignant et en rallumant la lampe, en baladant aussi dans l'espace noir une nouvelle cigarette destinée à servir d'appât. Il avait reposé sa bière sur le tabouret et moulinait son torchon d'une façon saccadée essayant tant bien que mal de s'adapter aux manoeuvres chaotiques de l'insecte.
En vain. La mouche faisait toujours la fière, voletant ici et là, se posant sur la lampe, piquant du plafond vers la cigarette, puis, contournant habilement avec une bonne demi seconde d'avance les larges moulinets du torchon trop lent. L'homme avait soif, sommeil, et il avait déjà écrasé cent fois la mouche sous son pied, entre ses mains, contre le mur, en plein vol... mais en pensée seulement. D'un geste plus brusque que les autres, il renversa la bière. Sans jurer, après avoir inspiré lentement et serré les poings, il fronça les sourcils et se remit en chasse, malgré la lourdeur de l'air et son désir croissant de se coucher en laissant finalement cette mouche tranquille.
Celle-ci, tour à tour rieuse, rageuse, enjoleuse, continuait à lancer des bzzz bzzz entre deux coups de torchon. L'homme avait décidé de ne pas rouvrir de bière avant d'être débarrassé de l'intruse. Moins de cinq minutes après, anéanti par la chaleur, transpirant et mourrant de soif, il alla s'en ouvrir une autre, rompant sa promesse. Il but une large rasade, et repartit en guerre. On ne se rend vraiment pas compte comme c'est résistant une mouche. De petires gouttes de transpiration luisait sur les épaules de l'homme. Cela intéressait beaucoup la mouche. Par deux fois, elle se posa sur le cou musclé et aussi sur son épaule droite. La gauche était plus risquée, le torchon étant dans la main droite. L'homme commençait à se sentir vraiment épuisé et commençait à se demander s'il voulait vraiment se débarasser de cette p... de mouche. La mouche, elle, le trouvait assez séduisant, bien qu'un peu gras. Il était aussi assez mou, mais son odeur un peu forte le rendait charmant. Ses gestes ralentis, avec une pièce d'étoffe à la main et cette immense bouteille verte de l'autre rendaient son attitude tout à fait grandiose. Il était clairement sensible à son charme à elle, et il le lui montrait sans détours. Pensive, elle se posa délicatement sur le rebord de la bouteille. Elle se tut. Une demi-seconde auparavant, le torchon avait encore claqué dans son sillage, et cette fois l'homme jubila. Il la chercha avidement. Pas de mouche au plafond. Pas de mouche sur les murs. Plus de bzzz bzzz agaçant. Il regarda longuement le torchon en poussant un soupir d'aise qui ressemblait pas mal à un grognement. Soupçonneux, il jeta quelques regards furtifs par-dessus son épaule, toucha ses cheveux humides, rien ! Morte ou pas morte, écrabouillée ou coincée quelque part, elle avait disparu et n'émettait plus de bruit. Après tout, c'était aussi bien comme ça. Il éteignit la lampe, avança lentement vers le lit dans la pénombre, et se laissa glisser, en prenant garde de bien tenir la bouteille verticale pour ne pas la renverser.
Il approcha ses lèvres du goulot, avec un vif plaisir anticipé, et réalisa qu'il souriait. Après tout, il ne voulait pas de mal à cette mouche qui était d'ailleurs -- il avait eu le temps de l'observer -- assez jolie, finalement, avec ses reflets bleus et verts. Il voulait seulement qu'elle le laisse dormir en paix , et surtout en silence.
La mouche ne résista pas à la beauté de ces larges lèvres viriles entrouvertes et pulpeuses. Elle embrassa la lèvre supérieure avec tendresse, tout en se lissant les ailes. Immédiatement après, elle fut aspirée par le vide provoqué par le passage du liquide et se retrouva, grise de plaisir et d'alcool, dans le fond de la bouteille.
L'homme senti à peine un picotement. Il se décontractait enfin et allait dormir du meilleur des sommeils, dans cette nuit calme, humide et tiède. Il reposa sa tête, et tous deux s'endormirent pour longtemps, l'homme à la bière et la mouche tsé-tsé.
JC CULIOLI 1990
Libellés : Le Baiser
jeudi 19 juillet 2007
Haltère-Ego

Moi qui vous parle...
Vous m'écoutez ?
Bon, alors je disais : Moi qui vous parle,
Je suis culturiste.
On m'appelle l'Haltère Ego.
Oui, c'est un joli nom.
Vingt ans que je pratique ;
Un cœur en béton,
Des manières en brique,
Un regard d'acier...
Non mais tâtez-moi ce regard !
Vous voulez que je durcisse mon coeur ?
Facile, il Me suffit de penser à Moi.
Les autres ?
Comment ça les autres ?
Il n'y a pas d'autre Haltère Ego.
Je-suis-le-seul.
Comment, Seul ?
Oui, je suis seul…
Enfin ,juste un peu seul, hein,
Je me suffis à Moi-Même
Pas de quoi être blême
Pas de problème !
Ce qui me manque, en fait,
C'est peut-être bien un ami,
Comme vous dites.
Qui me ressemble, bien sûr !
Un cap, un pic, un roc,
Avec une force d’auroch !
On serait inséparables
À la vie, à l'armure !
Libellés : Haltère-Ego, Poème
mercredi 18 juillet 2007
Pendules

Au troisième top, il sera l'heure de mon Malheur.
Au troisième top, ils brancheront leurs écouteurs
Et je devrai me dépêcher de leur servir
Sur un plateau, tous mes restes de souvenirs.
Au troisième top, je vais encore serrer les dents.
Je vais devoir, leur avouer, en bafouillant,
Qu'il est trop tard, qu'il est trop tôt, que j'en ai marre,
Que la navette est partie, en rompant ses amarres.
Au troisième top, il vont crier : alors ? comment ?
Pourquoi ? pour qui ? comment c'était ? parles ! Tu mens !
Tremblant, désolé, désespéré, je vais dire :
Prenez un autre fou, je préfère en finir.
Plus vous me faites voyager, plus je rajeunis
Plus mes souvenirs s’évaporent dans la nuit
Au troisième top, ils vont encore s'exciter,
Bousculer leurs voisins, disséquer mes pensées,
S'arracher l'électroencéphalogramme
Et s'exclamer, néo-pathétiques : c'est un drame !
Un top, deux tops, et quinze ans passent, encore je rajeunis !
Je vole, je vois la mort et le soleil brunit,
J'observe la nacelle, d'un coup mes yeux se voilent :
Une vitesse folle, me colle, au plafond des étoiles.
Ca y est ! c'est l'affreux troisième top, où suis-je ?
Dans le miroir, j'ai treize ans, mais qu'y puis-je ?
J'ai rien vu, j'ai rien fait, c'est pas moi, c'est ma soeur.
Qui bat l'beurre. Avec un vélo à moteur. J'ai peur.
Ils disent : on n'a plus de centenaires pour nos expériences !
Elle est bien bonne !
Demandez à mon grand-père, il les fête à l'automne.
Il y en a un qui verdit. Dieu qu’il fait chaud par ici.
Ils parlent d'étoiles sans lunes. Ils se font du souci.
C'est bizarre, J'ai déjà vu cette histoire quelque part.
Des étoiles noires ? Oui, dans mon rêve de ce soir.
Il y avait une fusée, des amarres, c'était étrange.
J'ai crié. C'est la paille qui brûlait dans la grange.
C'est à cause du soleil dans loupe de grand-père.
Ils s'excitent et s'acharnent sur la paroi de verre.
Encore un effort, parlez, qu'avez-vous vu ?
Alors ? Vraiment rien ? Retournez-y ! Ne revenez plus !
mardi 17 juillet 2007
Les liaisons dangereuses

C'était un pot-t-en terre
Qui avait très mauvais caractère.
Un vrai potentat, pour vous plaire,
Orgueilleux, fier,
Et un peu pervers pépère
Sûr de lui, il affichait partout
Sa bouille rebondie, « dix de der’ ! »
Ah ! les belles chevilles, mon loup,
Qu'il avait, le pot-t-en terre !
Même les fiers à bras parmi les pots d'fer
Chaussés de peaux de phoques en hiver
N'osaient skier sur les mêmes hémisphères
Que le grossier personnage (et vulgaire !)
Ventripotent pot-t-en terre...
Un jour, pourtant, il alla trop loin.
Oyez, bonnes gens du pot-t-en terre la fin :
Comme dit la chanson du matin - Chagrin,
Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse
À pied, à cheval ou en première classe...
Avec ses marmots, sa pension alimentaire,
Et les vieilles soupières de sa grand-mère.
Un jour, donc, il rencontre une pote d'enfer.
Un sacré carafon qui a l'heur de lui plaire
La croupe galbée, les cheveux incendiaires,
L'oeil qui perd le mâle, fût-il de pierre.
C'est devant une banque qu'il se télescopèrent.
Lui, carte bleue ; Elle, le blues bancaire.
Toujours vantard, déjà fou d'Elle
Il donne son numéro confidentiel.
Le sang d'icelle ne fît qu'un tour :
C'était l'homme de sa vie, son nouvel amour.
Quant à lui, les bras lui en tombèrent,
Sa tête résonnait creux, ce fût le crash...
Mais la carafe, pas cruche,
N'assista pas à la mise en bière.
Ce qu'elle fit, tout simplement,
C'est d'empocher les trois mille francs,
Laissant là le pauvre pot-t-en tas...
Moralité. Ecrivez-moi cinq cent fois :
Je ne donnerai jamais mon numéro de carte bancaire
Fût-ce à une blonde cruche aux yeux verts...
Libellés : carte bancaire, Les liaisons dangereuses, Poème
dimanche 15 juillet 2007
Gentil Bobo

Gentil Bobo est un curieux personnage
Gentil Bobo ne sait pas son âge
Mais il sait, ce malapris,
Tout ce qu'on ne lui a jamais appris.
Il sait l'heure et le temps,
Il sait l'oiseau des champs
Et jamais, de mémoire d'homme,
On ne l’a vu tromper personne.
Gentil Bobo n'est pas d'ici.
Il n'est pas né de la dernière pluie,
Mais certains pensent que c'est tout comme.
Gentil Bobo est un drôle d'homme.
Une fois, le Maire, dans sa belle voiture,
Baissa la vitre pour lui parler :
Vous devriez prendre un métier, je vous assure.
Bobo répondit : je préfère marcher.
Un jour, Bobo s'était fait mal.
C'était écrit dans le journal.
Mais il a ri comme un enfant :
Gentil Bobo est un savant.
On lui a dit : avez-vous peur de mourir?
De ses yeux clairs, il a souri.
A l'hôpital, il n'avait que des amis.
Gentil Bobo ne sait pas souffrir.
Une autre fois, dans la montagne
Bobo prit un pomme dans un jardin
Le garde forestier le menaça du bagne
Alors, aussitôt, il lui rendit les pépins.
Une autre fois encore, Bobo, sur la plage
Faisait des châteaux d'eau, avec des coquillages
Une vague passa et brisa l'édifice
Bobo s'écria : toi aussi, mon fils ?
Gentil Bobo est aimé des enfants.
Il traîne ses vieux jeans à tous les vents
Et c'est lui qui répare les cerfs-volants.
Gentil Bobo est un vilain garnement.
Malgré tout ça, Bobo vit toujours.
Certains disent : il est increvable !
Lui, dit : c'est inconcevable
Comme la vie est belle, chaque jour !
JC CULIOLI 1990
Libellés : Gentil Bobo, Poème
vendredi 13 juillet 2007
Echec !
Une dame, toute puissante, partout présente
Magnifique, rapide, impériale, ardente.
Un roi, bien lent et bien malade, fragile
Ombre de puissance au talon d'argile.
Deux fous jumeaux amis, l’un blanc, l'autre noir
Prêts à clouer l'ennemi sur la place.
Deux cavaliers, agiles coups de grâce.
Deux tours, places fortes, casernes d'espoirs.
Huit pions, vertèbres ou remparts ou faiblesses,
Illusoires instruments de prouesses.
Et toi, minable, souffrant de la tête et du cœur
Gérant force, espace, temps, et bonheur,
Pour mater en dix coups le meilleur ami
Que tu avais gagné au grand jeu de la vie.
mardi 10 juillet 2007
Tentation

Remarquer un livre sur un étal.
S'arrêter de marcher, pensif.
Revenir sur ses pas, comme si son chemin faisait une boucle sur lui-même.
Regarder le livre sans oser y toucher.
N'y tenir plus et approcher sa main.
Effleurer de ses doigts la couverture rugueuse
Et sentir un picotement de plaisir intérieur.
Caresser le livre comme un chat nouveau-né
Et se dire qu'il faut l'apprivoiser avant qu'il ne se livre.
L'ouvrir, tout d'un coup, comme on ouvre un trésor
Et rester l’œil fixe sur un texte sacré.
Dévorer un image de ses yeux de voyeur
Et sentir une fontaine de plaisir
Couler dans ses veines battantes.
Etre stimulé dans ses rêveries secrètes
Et porter à sa bouche les pages initiatiques.
Respirer cette odeur de mots, de sons, de lettres,
De couleurs et se voir allongé dans un pays sans lieu
Dans un espace sans durée, à consommer l'extase.
Sentir un besoin effréné de possession.
Prendre des deux mains l'objet convoité
Et se diriger d'un pas ferme
Vers le lieu de conversion.
S’arrêter net.
Réaliser que le passage à l'acte
Transforme l'Inestimable en vulgaire bibelot.
Penser que c'est trop facile
Et s'apercevoir que le plaisir
Est déjà mort, la séduction abolie.
Reposer sur l'étal la chose qui a un prix
Et s'éloigner d'elle,
Lui laissant, à regret, un peu de soi-même,
et marchant, pensif, avec un peu d'elle.
vendredi 6 juillet 2007
Voyage à travers le temps
Confortablement installé dans mon rocking chair colonial, plongé à esprit perdu dans le "Voyage à travers le Temps" de Jules Vernes, je réalise qu'il fait bien noir dehors, sur les champs de tourbe de ma belle Irlande du Sud. Cette fois, j'entends très distinctement trois coups secs sur la porte. Même Japy sursaute. Il doit y avoir quelqu'un. Qui peut bien venir dans cet endroit perdu un soir d'orage ?
Mon visiteur est un homme de petite taille à la physionomie asiatique. J'ai l'impression de l'avoir déjà rencontré quelque part, peut-être dans un film.
"Peut-être à Cork ?" me dira-t-il plus tard.
De cet homme étrange, vétu d'un ciré noir, se dégage un charme sympathique. Il commence par s'excuser.
- Bonsoir, Monsieur, j'espère que je vous dérange pas... j'ai frappé au carreau, tout à l'heure, mais vous ne m'avez probablement pas entendu...
- Ah si ! J'ai bien entendu un bruit. C'était vous ? Excusez-moi, j'ai ouvert la fenêtre, mais je ne vous ai pas vu...
- Je me présente, mon nom est Sun, je me suis, depuis peu, porté acquéreur de la petit maison de la plaine.
- Ah oui ? Enchanté, dis-je, surpris d'avoir un voisin. Ici, on m'appelle Jessy. Je suis français, mais j'habite dans cette région le plus clair de mon temps. Vous vous êtes installé quand ?
- Il y a quelques heures seulement, dit-il en riant de bon coeur, mais le temps n'est pas propice aux déménagements... En visitant mon jardin, j'ai trouvé ceci. C'est probablement à votre chien ?
- En effet, c'est sa balle bleue, je croyais qu'il l'avait perdue dans le lac. Mais entrez donc, cher voisin, bien que n'étant pas irlandais, j'ai un excellent whisky à vous offrir ou une Guiness, si vous préférez.
- Je ne veux pas vous ennuyer longtemps, mais comme la plaine est grande et l'orage se déclare, j'accepte volontiers votre invitation. Un thé fera l'affaire pour
moi.
Bien sûr, j'aurais dû y penser, me dis-je. Je lui prépare rapidement un Lapsang Souchong qu'il accueille avec beaucoup de cérémonial. Ce vieux monsieur est fascinant. Je prend plaisir à le regarder savourer sa tasse de thé. Japy s'est calmé et n'a plus d'yeux et de dents que pour sa balle bleue.
- Vous étiez en pleine lecture ?
- Oui, je relis Jules Vernes.
- Ah, Jules Vernes ! Le "Voyage à travers le
temps", peut-être ? Un bien beau livre !
- Mais, c'est exact ! Comment avez-vous deviné ?
- Une intuition, cher voisin. La situation atemporelle de votre petite maison perdue dans la plaine, cet orage qui nous coupe du monde, le sentiment d'éternité qui se dégage de cette heure particulière, entre chien et loup, tout ça m'a fait deviner que vous ne pouviez lire autre chose...
- Vous êtes médium ?
Il rit aux éclats. Un long frison me parcourt le dos. Un éclair filtre à travers la vitre de la porte. Un coup de tonnerre le suit immédiatement. Japy aboie puis se calme. Un craquement que je connais bien m'annonce que le vieux chêne vient encore d'être touché par la foudre. Je sors rapidement et constate que le coup n'a pas été très rude. Une haute branche vient de tomber dans le jardin. Plus de peur que de
mal. Monsieur Sun poursuit.
- La foudre n'est pas tombée loin ! Eh bien, cher voisin qui
me faites l'honneur de m'accueillir avec un si bon thé, je
ne suis pas médium ! Je suis simplement professeur de logique à
l'Université de Cork. Mais aimer la logique ne veut pas dire se départir de
son intuition naturelle... J'ai trouvé que cette campagne me ferait le plus
grand bien pendant les vacances...
- Oui, certainement, dis-je, plus rassuré.
- Le voyage dans le temps, c'est un sujet passionnant, non ?
Vous avez souvent été tenté de voyager à travers le temps ?
- Qui ne l'a été ? Qui ne voudrait revivre certaines
périodes heureuses de sa vie ? Qui refuserait de visiter
les civilisations anciennes ?
Stimulé par la lecture récente de mon roman, je pars dans
une envolée sur l'immortalité du voyageur du temps. Docteur
Sun sourit. Je prends une cigarette et cherche du feu.
Il me tend un briquet en argent. Je le lui rends.
Souriant toujours, il pose délicatement le briquet sur la
table.
- Mais, pour voyager dans le temps, dit-il d'un air
malicieux, encore faudrait-il que le temps soit comme une
route ?
- Certes, Dr Sun, mais ce n'est pas à vous que je vais
apprendre que la physique moderne considère le temps comme
une coordonnée au même titre que la position dans l'espace !
Il n'y a donc pas d'absurdité à considérer le temps comme
un axe sur lequel on pourrait se déplacer.
- Un axe, pourquoi pas ? Mais, réfléchissez, pourquoi pas
non plus un cerle ? Savez-vous que certaines civilisations,
les Grecs, par exemple, ne mettaient ni origine ni fin à
notre "axe" des temps. Ce ne pouvait donc être qu'un cercle,
analogue à celui de l'Olympe. D'ailleurs le cercle n'est-il
pas plus parfait que la ligne droite, toujours incomplète,
dont vous ne pourrez jamais tracer les extrémités
puisqu'elle n'en a pas ? Et si, d'ailleurs vous considériez
le temps comme un axe, où mettriez-vous le début et la fin
des temps ?
Ces remarques de logicien me laissent songeur quelques
instants. Je trouve alors la faille de son argumentation.
- Mais supposons que le temps soit circulaire. Dans ce cas,
il n'y a pas non plus ni début ni fin, puisque les deux
sont forcément sur le même point. La conception circulaire
ne tient pas plus. Les astronomes, eux, parlent d'un Big-
Bang originel. Voilà un bon point de départ. Disons que le
temps est un demi-axe et plaçons le zéro à l'instant de ce
Big-Bang !
- Et comment voyagerez-vous sur une route qui est barrée ?
Votre curiosité ne vous donnera pas envie, tôt ou tard de
faire sauter la barrière ?
- Si déjà nous savions remonter un peu le temps, je crois
que cela me suffirait... Quelques minutes, quelques années, quelques
siècles, je n'en demanderais pas plus ! Imaginez tout ce que l'homme
pourrait faire en remontant le temps. Un pouvoir tout à
fait...
- diabolique ?...
Docteur Sun me regarde d'un air mystérieux.
- J'aimerais revenir sur la conception circulaire dont nous
parlions. Qu'est-ce qui vous empêche de penser qu'un point
particulier du cercle est à la fois le début et la fin des
temps ? Faut-il beaucoup d'imagination pour penser que
n'importe quel point pourrait être cette origine et cette
fin ?
- Mais votre théorie ne tient pas debout, dis-je surpris.
Nous veillissons tous et ne rajeunissons jamais. Les datations au carbone
14 des planètes, les photographies, la vitesse de la lumière que l'on sait
bornée depuis Einstein, autant d'éléments qui prouvent que votre théorie ne
tient pas debout ! À moins, peut-être de considérer que votre cercle est tellement grand qu'une fois parti du point origine, il faudra des milliards d'années avant de le retrouver à nouveau. À notre échelle, cela n'a pas d'intérêt... et votre
cercle est, à notre échelle, une droite !
- Vous oubliez un point dans ma thèse, cher voisin. Je dis que le temps est un cercle et que chaque point de ce cercle est le début et la fin du Temps.
- Oui, et alors ?
- Imaginez simplement que vous êtes né il y a quelques
minutes seulement, lorsque nous avons entendu le tonnerre
frapper ce vieux chêne...
- Alors là, excusez-moi, Docteur Sun, mais je ne peux pas
vous suivre...
- Qu'est-ce qui vous prouve que vous ne venez pas de naître
à l'instant, mais avec votre mémoire déjà constituée ?
- Mais toutes les choses qui m'entourent, les rides que
j'ai sur le front, Japy que j'ai vu grandir en quelques
mois, que sais-je encore, les photographies de mon mariage,
tout cela me prouve que votre hypothèse est absurde !
- Mais vous n'êtes pas seul au monde ! Imaginez simplement
que le monde dans sa totalité, l'univers visible et
invisible, tout cela vient tout juste d'être créé, avec sa
mémoire actuelle ! Et vous verrez que j'ai raison !
Je reste perplexe, mais peu convaincu. Je pense que sa
théorie est bien farfelue.
- Votre théorie est indémontrable Docteur Sun !
- Dieu aussi est indémontrable, dit-il dans un sourire, et
pourtant beaucoup de gens y croient... Mais je vous laisse
une chance de vous en rendre compte par vous-même. Supposez qu'un objet que vous croyez perdu depuis longtemps réapparaisse tout d'un coup là où vous ne l'attendez pas. Seriez-vous sûr qu'il s'agit bien du même objet ? Seriez-vous sûr d'avoir réellement vécu tout ce que vous croyez avoir vécu pendant tout ce temps où vous l'aviez perdu ? Vous verrez que ce n'est pas aussi évident que cela !
Il se mit à rire doucement.
Mais laissez-moi vous remercier pour votre excellent thé, dit-il en se levant.
Il regarde sa montre et, la pluie ayant cessé, il décide de
prendre congé.
- Je dois m'en aller, il se fait tard. Il est déjà dix neuf
heures trente. Ma maison m'attend.
Je me dit que sa montre doit être arrêtée. Il était déjà dix neuf heures
trente tout à l'heure. Mais je ne veux pas l'inquiéter plus en lui donnant
l'heure exacte. Je suis un peu déçu qu'il s'en aille déjà, mais il me
promet de revenir bientôt. Je le raccompagne vers la porte et je rentre
pensif. J'allume une cigarette et remarque que Docteur Sun a oublié son
briquet. Je me dépêche de rouvrir la porte et tente de le rappeler, alors
qu'il s'éloigne.
- Docteur Sun ! Votre briquet !
- je ne fume pas, cher voisin ! Dit-il en riant, vous ne reconnaissez pas
ce briquet ? Il est à vous pourtant ! Au revoir !
Je regarde le briquet en argent. Il ressemble beaucoup à celui que ma femme
m'a offert pour nos fiançailles. Je croyais l'avoir perdu. Facile de
vérifier : si c'est le mien, mes initiales sont gravées dedans.
Elles le sont. Pas de doute, c'est le mien. Je ne comprends pas bien
comment ce voisin inattendu a pu le trouver dans cette pièce où je l'ai moi-même cherché pendant des heures...
Je regarde Japy jouer avec sa baballe en cuir bleu, heureux comme un roi devant la
cheminée. On dirait qu'il ne connaît plus qu'elle. Il l'avait perdue chez
le voisin, dans la petite maison de la plaine, me dis-je.
Pourtant, à ma connaissance, il n'y a qu'une seule maison dans la plaine : la mienne. Je n'ai pas de voisin possible à moins de plusieurs miles d'ici, enfin, je croyais...
Amusé par cette discussion avec Docteur Sun, je me replonge dans mon livre
avec délectation. Mon rocking chair se balance régulièrement, au rythme des
lignes et des pages.
J'entends brusquement trois coups secs à la fenêtre. Peut-être Docteur Sun
qui revient ? J'ouvre les volets et ne vois personne. Dans un éclair, je
reçois en plein front une petite branche qui tombe du vieux chêne. Plus de
peur que mal. L'orage est à son comble et je me dépêche de refermer la fenêtre,
luttant contre le vent. Japy aboie soudain puis se calme.
Je regarde machinalement l'heure : il est dix-neuf heures trente.
Libellés : Voyage à travers le temps
jeudi 5 juillet 2007
Roméo et Juliette

Une grande pièce vide, une chaise sur laquelle est assise Juliette.
Un coussin aux pieds de Juliette. Roméo est à genoux (un seul) sur le coussin. Roméo porte un poignard à la ceinture. Il est en chemise blanche. Juliette porte une superbe robe espagnole. Ils se tiennent les deux mains et se regardent droit dans les yeux.
Roméo (ton très doux) : Je t'aime.
Juliette (" " " ) : Je t'aime.
(Silence. Ils paraissent tous deux entièrement absorbés par leur amour).
Roméo (plus violent) : Je t'aime !
Juliette (même ton) : Je t'aime !
Roméo (ton doux) : Je t'aime.
Juliette (violent) : Je t'aime !
Roméo (doucement, perdu dans l'azur) : Je t'aime.
Juliette (très violent) : Je t'aime !
Roméo (ton très très doux) : Je t'aime.
Juliette (n'y tenant plus) : Oui, mais moi, je t'aime !
Roméo (surpris, un peu moins rêveur) : Bien sûr, moi aussi je t'aime, ma chérie !
Juliette (parodiant Roméo) : "Bien sûr, moi aussi je t'aime, ma chérie !".
Roméo (doucement) : Je ne comprends pas. Tu te moques de moi ?
Juliette (déçue) : Tu ne m'aimes pas comme je t'aime. Cela se voit bien. Aucune conviction dans tes déclarations.
Roméo : Comment ça ? Que veux-tu dire par là ? Tu ne vois pas que je t'aime ? Les choses ne sont-elles pas simples ? Comment le même mot, aimer, peut-il avoir deux sens différents, l'un dans ta bouche que j'adore et un autre dans la mienne ? Je t'aime, voilà tout !
Juliette (faisant la moue) : C'est bien ce que je disais ! Tu "m'aimes-voilà-tout".
Alors que moi, (passionnée) je t'aime ! Tu ne sens pas la différence ? Tu n'es jamais allé au théâtre ?
Roméo (dubitatif) : Non. Il y a une différence ? Je ne veux pas dire que je "t'aime-voilà-tout". (en disant la suite lentement, il lui
secoue doucement les mains) Je dis simplement, franchement, sincèrement, pieusement, que je t'aime...
Juliette (un peu narquoise et "mauvais genre") : Ah ouais ? Je vais croire ça, tu crois ?
Roméo (un peu inquiet) : Je n'ai jamais aimé quelqu'un autant que toi, je...
Juliette (victorieuse) : Je le savais ! Tu compares ! Quand on aime, il n'y a pas de degré, mon grand. On aime ou on n'aime pas ! (amusée) Alors tu m'aimes plus que les autres ?
Roméo (fervent) : Les autres je m'en moque. J'ai tout oublié. Je suis fou de toi ! Je t'ai dans la peau. Je ne vis plus sans toi ! Je t'aimeuuh ! Que veux-tu que je te dise de plus ?
Juliette (narquoise et déçue) : De plus ? Oh rien de plus. Tu en as assez dit. Tu en as même trop dit.
Roméo (effaré et perplexe, puis agacé) : Excuses-moi, mais je ne comprends plus rien. (il retire une main et commence à se gratter la tête) On était là, tranquillement à se dire qu'on s'aimait et tu viens tout foutre en l'air avec des idées saugrenues...
Juliette (vexée) : Saugrenues ? Ah évidement, si tu le prends comme ça, il est clair que tu ne peux pas me comprendre. Je vais essayer de t'expliquer quand même. La passion, ça te dit quelque chose ?
Roméo (rêveur) : Oui, la passion, c'est quand on ne peut plus vivre sans la personne aimée, quand rien n'existe à part elle, quand on se sent transporté dans le ciel à chaque regard, quand...
Juliette (amusée) : Tu ressens ça pour moi en ce moment ?
Roméo (penaud, pudique) : Eh bien, oui, je crois.
Juliette (inquisitrice) : Tu crois ou tu le ressens ?
Roméo (ennuyé, il lui reprend la main) : Ecoute, c'est exactement ce que je ressentais tout à l'heure et j'aimerais bien le ressentir à nouveau. (plus tendre, presque charmeur) Alors, reprenons au début et oublions cette discussion qui ne sert à rien. Ne vois-tu pas que nos paroles nous trompent alors que nos sentiments ne nous trompent pas ? Ne vois-tu pas ma fidélité, n'entends-tu pas mes soupirs ? Ma main ne te serre-t-elle pas avec passion ? À quoi bon épiloguer sur ce que nous vivons ? Vivons-le sans arrière-pensées et ce sera merveilleux !
Juliette (convaincue) : Excuses-moi, mon chéri, je t'en demande peut-être trop. Embrasses-moi, mon amour.
(Ils s'embrassent passionnément)
Roméo (violent) : Je t'aime !
Juliette (violent) : Je t'aime !
Roméo (violent) : Je t'aime !
Juliette (violent) : Je t'aime !
Roméo (doucement, embrassant les mains de Juliette) : Je t'aime...
Juliette (violent) : Je t'aime !
Roméo (ton doux) : Je t'aime.
(léger silence)
Roméo (ton doux) : Je t'aime...
Juliette (très lucide) : Parles-moi des autres.
Roméo : Les autres ? Quels autres ?
Juliette : Celles que tu aimais autant que moi.
Roméo : Mais il n'y en a jamais eu !
Juliette : Si, tu l'as dit, tout-à-l'heure.
Roméo : J'ai dit ça, moi ? Mais non, c'est impossible. Je n'ai jamais aimé quelqu'un comme je t'aime !
Juliette : Alors parles-moi de celles que tu as aimé moins que moi.
Roméo : Mais cela n'a aucun intérêt, voyons. C'est du passé et cela ne sert à rien d'en parler. Ca t'intéresse vraiment ?
Juliette : Bien sûr !
Roméo : Mais c'est toi que j'aime, c'est toi qui m'intéresse, et tout ce qui te touche m'intéresse. Toi seule et pas une autre !
Juliette (tendant un piège) : Tu es un amour... Mon passé aussi t'intéresse ?
Roméo (l'esquivant) : Ton futur et ton présent sont les deux choses les plus importantes pour moi...
Juliette (retendant le piège) : Est-ce qu'on peut aimer quelqu'un sans s'intéresser à son passé ? Ce que j'ai fait avant de te connaître, tu t'en moque ?
Roméo : Non, pas du tout. Racontes-moi ton passé, cela me ferait plaisir.
Juliette : Je vais te raconter mon passé, mais avant tu peux me répondre à une question ?
Roméo : Oui, ma chérie, c'est quoi ta question (il lui embrasse tendrement les mains)
Juliette : A quoi ressemblaient celles que tu as aimé moins que moi ?
Roméo : Mais Juliette, cela n'a pas d'importance, tu le sais bien !
Juliette : Pas du tout ! Tu viens de me dire que l'on ne pouvait aimer quelqu'un sans s'intéresser à son passé. (séductrice) Ton passé m'intéresse, mon bel amant...
Roméo (piègé) : J'ai dit ça, moi ? C'est toi qui l'as dit ! Et puis cette histoire commence à me fatiguer. Tu ne crois pas qu'on aurait mieux à faire que de se torturer ? Je ne vois pas en quoi des moments lointains que j'ai passé avec d'autres pourraient apporter quelque chose à notre couple.
Juliette : Pourquoi tu les aimais ?
Roméo : Mais je ne les aimais pas vraiment, tu le sais bien. Tu es mon premier, mon vrai, mon grand amour. Juliette, s'il te plaît, ne gâche pas tout !
Juliette : C'est toi qui gâche tout ! Si tu n'avais rien à te reprocher, tu me répondrais simplement et tu ne ferais pas autant d'histoires. Je n'aime pas les cachotteries. Si tu m'aimes, tu dois tout me dire !
Roméo : Mais il n'y a rien à dire, ma belle ! Tu veux que je m'invente des liaisons passées et que je te les décrive ? Ce n'est pas sérieux ! Embrassons-nous, ça c'est plus sérieux !
Juliette (enjouée) : Tu ne penses qu'à ça !
Roméo (insistant) : Embrasses-moi !
(Ils s'embrassent langoureusement ; silence un peu plus long : une minute environ)
Juliette (douce) : Je ne voulais pas te fâcher, tout-à-l'heure.
Roméo : Mais je ne suis pas fâché, tu sais. Je n'ai rien à me reprocher. Je t'aime et je suis tellement bien avec toi.
Juliette : De toute façon, chacun doit garder un petit jardin secret, sinon l'amour devient une aliénation totale, n'est-ce pas ?
Roméo ( amusé ) : Tu as un petit jardin secret ?
Juliette ( fière ) : Evidemment, comme tout le monde ! Tu n'en as pas, toi ?
Roméo (sincère) : Ben non, je ne crois pas. Tu peux lire à livre ouvert dans mon coeur. (Il ouvre sa chemise) Regardes !
Juliette : Tu ne veux pas l'avouer, mais tu as forcément un petit jardin secret. Ce n'est pas grave, c'est ce qui te donne ton charme.
Roméo (ravi) : Peut-être bien, mais tu sais, il n'y a que toi dedans !
Juliette (changement de ton) : Alors ça, ça m'étonnerais !
Roméo : Comment ? Qu'est-ce que tu veux dire ?
Juliette : Je veux simplement dire que c'est dans ton jardin secret que tu caches celles que tu as aimées avant moi !
Roméo : Mais ce n'est pas vrai ! Qu'est-ce que c'est que ces histoires ? Oublies un peu mon passé, enfin ! Je suis né le jour ou je t'ai vue ! Je t'aime et toi seule et pour la vie !
Juliette : A d'autres !
Roméo : Hein ? Tu ne me crois pas ? Tu n'as pas confiance ?
Juliette (faisant la moue) : Si si, mais je sais très bien que tu ne me feras jamais visiter ton petit jardin secret, alors...
Roméo (déboussolé) : Mais je ne sais même pas ce que c'est, un jardin secret. Ecoutes, je t'assure, je te jure que je ne pense qu'à toi, tout le temps, et je n'ai qu'une envie... t'embrasser tendrement toute ma vie...
Juliette : Tendrement ? Pas passionément ?
Roméo : Oui, passionément, de toutes mes forces, à la folie, je veux t'embrasser à en mourir !
Juliette : Embrasses-moi à en mourir !
(ils s'embrassent de plus en plus passionnément)
Roméo : J'ai cru mourir de plaisir !
Juliette : Moi aussi ! J'aimerais mourir pour toi, mon beau Roméo.
Roméo : Je ne t'en demande pas tant, ma belle Juliette ! Je préfère te voir vivante et gaie, t'embrasser et rire avec toi plutôt que de te savoir morte pour me prouver ton amour.
Juliette : Tu ne le ferais pas, toi ?
Roméo : Quoi ?
Juliette : Mourir par amour.
Roméo : Tu veux savoir si je mourrais si tu me quittais ?
Juliette : Oui, ou si je ne t'aimais plus ?
Roméo : J'en mourrais peut-être, je ne sais pas. Heureusement, tu es vivante et moi aussi, nous nous aimons et tout va pour le mieux...
Juliette : Tu ne te tuerais pas pour moi, alors ?
Roméo : Si, pour te défendre, j'affronterais tous les dangers (il sort son poignard et le brandit comme une épée).
Juliette (admiratrice) : Mon beau chevalier !
Roméo (enjoué et cérémonial) : Ma belle princesse, si votre honneur est en jeu, je suis votre homme !
Juliette (elle poursuit, sur le même ton) : Mon beau chevalier, mon honneur est en jeu.
Roméo ( ) : Ah bon ? dites-moi chère princesse !
Juliette ( ) : Je veux que vous mettiez à l'épreuve l'homme que j'aime. Je veux savoir s'il m'aime vraiment.
Roméo ( ) : Facile, Madame, je vais le provoquer en duel en prétendant qu'il ne vous aime pas. S'il vous aime, il acceptera de se battre à mort avec moi.
Juliette (enchantée) : Un combat à mort pour l'amour d'une dame, c'est exactement cela que je veux !
Roméo : Ce sera fait, Madame. (Il se met à rire et il l'embrasse sur le front, et remet le poignard en place) Je t'adore !
Juliette (déçue) : Tu ne fais pas de duel ?
Roméo : Contre qui, mon chou ? contre moi-même ?
Juliette (voix geignarde) : Tu ne veux pas me prouver que tu m'aimes ?
Roméo : Mais tu sais bien que je t'aime, que je t'adore et que je ne vis que par et pour toi !
Juliette : Prouves-le moi !
Roméo : Mais comment, ma chérie ?
Juliette : Défies-le en duel !
Roméo : Mais qui ça ?
Juliette : Celui qui aimait les autres femmes.
Roméo : Mais il est mort, celui-là.
Juliette : Non, il vit encore en toi. Je le vois bien. Tu ne veux pas me prouver que tu m'aimes.
Roméo : Tu veux peut-être que je me tues pour toi ?
Juliette : Tu as dit tout à l'heure que tu étais prêt à mourir par amour pour moi...
Roméo (pensif, puis décidé) : J'ai dit ça, moi ? Bon d'accord, je me tues pour toi. Comme ça, tu verras bien que je t'aime. (il attend qu'elle l'en empêche... Elle est sous le charme et ne fait rien. Elle le regarde, comme dans un rêve). Tiens, voilà mon poignard, je vais me le planter en plein coeur et je vais mourir pour toi... (il prend le poignard, hésitant...) Tu veux que je meure pour toi ?
Juliette : Oui, meurs pour moi, mon beau, mon grand, mon superbe Roméo.
Roméo : Tu ne voudrais pas qu'on vive heureux tous les deux, plutôt ? On pourrais acheter une petite maison à la campagne...
Juliette (exaltée) : Prouves-moi que tu m'aimes ! Quand tu seras mort, je me tuerai aussi. Je sauterai par la fenêtre. Et personne ne pourra nous voler notre amour.
Roméo : Non, ne fais pas ça ! Je veux bien mourir pour toi, mais je t'en prie, ne mets pas fin à tes jours ! S'il te plaît, ma chérie, ne sautes pas !
Juliette (rêveuse) : Rien ne pourra m'en empêcher. Ce sera le plus beau jour de notre vie à tous les deux.
Roméo : Juliette, tu sais bien que je t'aime, à quoi bon vouloir m'éprouver ainsi ? Je suis prêt à mourir pour te montrer ma loyauté et pour que mon amour pour toi soit éternel, mais je t'aime trop pour supporter la pensée que tu doives me suivre dans ce sacrifice. Tu es trop belle et trop jeune. Tu trouveras un autre garçon. Ne sautes pas, s'il te plaît. Tu me promets ?
Juliette : Je t'aime ! Comment pourrais-je ne pas me tuer si tu te tues pour moi,
mon Roméo chéri ?
Roméo (désespéré) : Ah, je n'en peux plus... Adieu, Juliette et j'espère que nous nous reverrons un jour au Paradis !
Juliette (solennelle) : Adieu, mon amour. Je t'aime !
Roméo (ton très doux) : Je t'aime plus que la vie, Juliette. (il se plante le couteau dans le coeur) Je t'aime ! (il s'effondre et ne bouge plus)
Juliette : Je t'aime ! Mon dieu, il s'est tué pour moi ! C'est merveilleux ! C'est magnifique ! Quel Amour ! Comme dans les livres ! Quelle belle histoire d'Amour ! Comme il est beau ! Comme il m'aime ! Comme je l'aime ! Ah Roméo, comme tu es beau, allongé là, le poignard dans le coeur. Comme tu es valeureux et chevaleresque. C'est merveilleux, tu m'as vraiment aimée (elle le regarde, entièrement conquise... puis affolée) Mais il est mort ! Malheureuse que je suis ! Qu'ai-je fait ? J'ai tué mon amant ! Je suis folle ! J'aurais dû le retenir ! Je suis folle ! Je ne peux pas vivre sans lui, ce n'est pas possible ! (elle se dirige vers la fenetre, ôte ses chaussures comme si elle allait plonger dans une piscine, monte sur le rebord et crie, en sautant) Roméo, mon Amour, me voilà ! (On entend le choc puis un bruit de carambolage, enfin une sirène d'ambulance qui s'amplifie).
Roméo (se relevant, il n'est pas mort) : Juliette ! Juliette ! Non, ce n'est pas possible ! Juliette où es-tu ? Je ne suis pas mort, c'était une blague ! C'était un poignard de théatre ! Mais je me suis assommé en tombant ! Où es-tu ? Aïe ! La fenêtre ! Juliette ! Pourquoi as-tu sauté ? Fallait-il que je meurre pour te prouver que je t'aimais ?
(Il va vers la fenêtre et regarde en bas. Silence)
Roméo (décidément, très las) : Cette fille était complètement folle.
Et je l'ai été aussi. Seuls les gens raisonnables devraient avoir le droit de s'aimer à la folie.
JC CULIOLI 1989
Libellés : Roméo et Juliette
mercredi 4 juillet 2007
Le Contrat - IV (fin)
(...)
Pendant quelques heures, le lendemain du jour où Doral était venu m'ouvrir les yeux, des bouffées de vengeance m'avaient obscurci l'esprit. J'aurais pu accepter le contrat, me montrer parfaitement efficace et dévoué, tenir scrupuleusement des dossiers sur toutes les malversations que l'on m'ordonnerait, établir des fiches précises sur les membres de l'organisation, leurs habitudes et leurs travers, les séduire un à un et les manipuler lentement jusqu'à conquérir, avec le temps et mon professionnalisme, la tête de l'Organisation et la décimer systématiquement par le haut, concevant cette fois moi-même les scandales qui auraient fait tomber Lapeyre, Doral et tous ces politiciens véreux. Je savais que j'en étais capable. Mais en avais-je vraiment envie ? Ce long travail de sape ne m'intéressait pas. Tous ces hommes d'argent et de combines me dégoûtaient. Que de temps perdu pour de si noirs desseins ! Quelle impression aurais-je eu, à l'issue de cette monstrueuse mascarade qui m'aurait pris plusieurs années de mensonges ? Pourtant, il me semblait ne pas y avoir d'autre alternative si je ne voulais pas passer de longues années en prison pour un homicide que je n'avais pas commis.
Comme je commençais à me reconstruire sur des bases qui me
semblaient - cette fois - inébranlables, une certitude naissait lentement en moi. J'avais une bonne étoile et celle là, personne ne pourrait me l'enlever. Cette bonne étoile, c'était mon sens aigu de la psychologie humaine. Les élections approchaient. Mes "amis" politiques n'avaient pas besoin de ce scandale et encore moins d'un rebondissement supplémentaire. L'Organisation, quant à elle, voulait à tout prix me convaincre au plus vite. Elle me trouvait inconsidérément patient. Doral venait, chaque semaine, "prendre ma température". Je le recevais fort courtoisement, comme si je n'allais pas tarder à céder. Pourtant, je ne cédais pas. Je répondais toujours non, ajoutant avec humour des choses comme "remerciez bien l'Organisation pour moi, au plaisir, apportez-moi des oranges la prochaine fois..."
Doral sentait que quelque chose ne tournait pas rond dans
son plan si bien préparé. Je n'avais pas un comportement "normal". J'aurais dû, soit me morfondre, me lamenter, supplier Doral, harceler Gautier, me débattre, soit craquer nerveusement, accepter tout, honorer vilement le contrat et me féliciter de ce cauchemar terminé. Non, au lieu de ces deux attitudes prévisibles, les seules attitudes logiques, je prenais la situation avec désinvolture. Je n'étais pas celui que l'on croyait. Ma motivation n'était ni le pouvoir ni l'argent. Mon ambition était ailleurs. J'étais ailleurs. Rien ne pouvait m'atteindre réellement. Un stoïcisme naturel se développait chez moi, au même rythme que j'entraînais mon corps, matin et soir, pour conserver tous mes atouts.
Plus les jours passaient, plus je me sentais fort dans ma situation de victime qui n'a rien à se reprocher. Mon procès avait été programmé pour deux mois avant les élections. On en parlait à peine dans les journaux. Maître Gautier
m'assurait, dans son ignorance bonhomme, que je ferais - au plus - deux ans de prison... Je lui glissais en plaisantant que je n'étais pas à deux ans près, puisque, de toute façon, ma carrière et ma vie étaient ruinées. Mais tout cela
n'était qu'une façade. J'avais peur du procès. Je savais qu'il faudrait jouer très serré dans la stratégie que je m'étais fixée pour ce fameux jour. Ni Gautier ni personne, à part mes parents que j'avais dû informer avant pour leur
santé, ne savait ce que je me préparais à faire. J'essayais de me convaincre que j'avais trouvé la seule solution, la troisième voie, celle qui me sortirait à la fois de la prison et des griffes de l'Organisation.
Cette voie était étroite mais praticable. Elle ne fonctionnerait que grâce à mes amis politiques, ceux qui m'avaient si facilement abandonné. Je comptais faire en sorte qu'ils m'abandonnent une seconde fois...
Quand j'y pense maintenant, je me dis que j'aurais pu tenter une grève de la faim ou un faux suicide pour alerter l'opinion publique. Mais ces deux sursauts de l'honnêteté bafouée n'auraient pas résolu tous mes problèmes comme ce que je fis ce fameux jour que je considère comme celui de ma naissance à un nouveau monde. Le jour du grand éclat de rire, de ce rire qui fait encore trembler ceux qui ont voulu me manipuler.
Le jour du procès, à la fin de l'audition des témoins, une audition longue et accablante au cours de laquelle je sus tous les détails qui me manquaient encore, je demandai à prendre la parole. Les jurés me regardaient avec réprobation. L'assassin allait parler. J'entamai alors, sous les yeux éberlués de Maître Gautier, de son collaborateur l'ignoble Doral et des journalistes à sensation présents dans la salle, une auto-critique digne de ce que l'on a pu entendre dans les procès staliniens les plus durs. Nous avions décidé de plaider coupable ? Eh bien, j'avouai tout.
J'avouai même bien plus que ce que les témoins n'avaient pu voir, puisqu'ils n'avaient rien vu... Comble de l'ironie, je les prenais... à témoin. Je me répandais en "Vous pouvez leur demander, Monsieur le Juge..." Ils ne pouvaient qu'acquiescer du regard. Je reconnaissais avoir bu - oh, à peine plus que d'habitude, mais tous les fonctionnaires boivent, n'est-ce pas ? Oui, j'avais renversé l'enfant juste avant qu'il n'atteigne le trottoir. Je l'avais même visé. Pourquoi ces enfants traversent la nationale ? Que font leurs parents ? Ayant pris le barrage pour un contrôle de routine, je jurai mes grands dieux que je l'aurais forcé si j'avais su qu'il m'était destiné. Le public était atterré. Les photographies pleuvaient et j'imaginais déjà les premières pages des journaux. Maître Gautier et Doral voulurent me faire taire, mais le juge me laissa poursuivre et je le remerciai vivement. J'expliquai alors, avec un luxe baroque de détails, comment j'étais rentré à l'Ecole Polytechnique, falsifiant moi-même mes notes de sport, puis comment, à force de persuasion, j'avais acheté un examinateur de l'oral. J'indiquai de quelles manières éhontées je m'étais propulsé alors, du fond du classement à la très honorable quinzième place du classement de sortie, décrochant ainsi une admission sur titre à l'ENA. Enfin, grâce à un très bon ami de mon riche beau-père dont j'avais épousé la fille par ambition, un certain Monsieur Lapeyre, j'avais forcé les
portes du Ministère, à coup de prévarications et de promesses. J'expliquai alors calmement ce que je comptais faire avec mes amis politiques, une fois les élections remportées, mon procès gagné et mon retour au Ministère. À l'horreur, je sentais que succédait progressivement le doute puis une certaine compassion dans le regard des jurés. La séance fut interrompue à la demande de Maître Gautier et l'on eût du mal à interrompre le flot logique et imperturbable de mes aveux.
Les journaux du soir me firent donc l'honneur de leur Une,
ce qui dût plaire à l'Organisation, indirectement mise en cause, et à mes amis politiques. Rapidement un concert de lamentations s'éleva de l'ensemble des institutions pour regretter de n'avoir pas dépisté plus tôt la folie latente de l'inculpé. Maître Gautier voulut me faire examiner par un psychiatre. Je refusai, bien sûr, protestant que je n'étais pas fou et que je me sentais réellement coupable de cet accident. J'avouais ne pas comprendre pourquoi il s'inquiétait puisque j'étais repentant et que, de toute façon, mes amis politiques allaient me sauver...
Je finis par accepter de voir un médecin parce que j'avais -
disais-je - mal à la tête. Un vrai psychiatre - déguisé en
médecin généraliste - dépêché par des amis qui me voulaient
du bien me fit alors une séance complète de tests. Je connaissais parfaitement bien mon corps pour avoir exercé sur lui un contrôle quasi-absolu aussi bien en Karaté qu'au Tir. J'eus donc des "réflexes" considérés comme légèrement pathologiques. D'autre visites furent alors programmées. La conclusion de toutes ces expertises étaient que j'étais probablement un "irresponsable à tendance paranoïde congénitale". Cela me navrait un peu pour mes parents, bien sûr… Le seul détail incompréhensible par ces spécialistes était ce rire saccadé que l'on m'avait toujours connu mais que j'amplifiais parfois jusqu'à le rendre inquiétant. Ce rire
prouvait que je ne simulais pas. Il était clair que l'alcool avait chez moi un effet déclenchant, et c'était d'autant plus juste que personne ne m'avais jamais vu boire. Bien sûr, je m'élevai en faux contre ces expertises, comme tout bon fou doit le faire.
Ainsi, en l'espace de quelques jours, mes amis politiques n'avaient sauvé malgré eux, trop contents qu'ils étaient de me faire passer pour un total irresponsable, même s'ils n'en étaient pas tous convaincus. Quand à l'Organisation, j'étais devenu complètement inutile pour elle : une bonne quinzaine d'années d'investissements s'était envolée en fumée. Qu'allait-on faire de moi ? Je me retrouvai assez vite dans une clinique de repos où je pus, en toute impunité, parfaire ma condition physique et intellectuelle. Bien sûr, j'étais entouré d'"anormaux", mais je découvris que la plupart d'entre eux valaient bien ceux qui les avaient enfermés. Ayant sympathisé avec tout le monde, médecins y compris, je ne tardai pas à sortir de cet univers parallèle, équipé d'un arsenal thérapeutique "préventif" que je jette encore régulièrement à la poubelle.
Doral vint me voir une dernière fois. Je fis ce qu'il fallait pour qu'il comprenne qu'il avait, dès le départ, misé sur un homme au terrain psychologique miné. En bon créateur, il se sentait responsable des imperfections de sa machine. Il avait pensé à tout, mais pas au choc psychologique... Je ne sais pas ce qu'il est devenu. Peut-être a-t-il d'autres poulains moins fragiles ? Je sais seulement qu'il ne travaille plus avec Maître Gautier.
L'Organisation aurait-elle programmé son accident ?
Ma charmante femme s'est découvert un nouvel amour pour son gentil fou d'époux et elle s'occupe de lui bien plus que lorsqu'il était sain d'esprit. Elle ose même rire avec moi lorsque je me lance dans une crise de fou-rire dont je suis le seul à connaître la cause... Je ne travaille plus. Je me cultive. J'entretiens une correspondance de ministre avec une équipe de recherche du MIT. Ils veulent m'inviter pour l'été prochain. Je continue à jouer aux échecs. Frédéric va bientôt revenir de sa mission en Afrique. Je l'attends avec impatience. Les enfants sont adorables et je passe de nombreuses heures à courir avec eux dans les bois. Mon médecin m'assure que c'est très bon pour ma santé.
Comme je l'écrivais récemment à Annie, je crois que je commence enfin à m'appartenir.
FIN
JC CULIOLI 1990 - 2007
Libellés : Le Contrat (I à IV)
mardi 3 juillet 2007
Le Contrat - III
Ainsi, il y six mois environ, le jour où j'ai rencontré Doral pour la première fois, je me suis senti coincé et l'Organisation le savait bien. Je venais de découvrir que je
ne m'appartenais, en fait, pas du tout. Je croyais, en toute
modestie être un demi-dieu particulièrement bien adapté à la
société. Je venais d'apprendre que je n'étais que le produit
d'un système, d'un ensemble de situations qui n'avaient
jamais dépendu de moi et qu'aussi loin que je pouvais
chercher en moi-même, je ne trouverais aucune trace de ma
propre identité qui n'ait été savamment programmée dans le
but que l'on voulait me faire jouer. Je n'étais qu'un
instrument parvenu à son état d'achèvement dont le créateur
et propriétaire comptait se servir abondamment dans ses buts
propres. Moi, une machine !
Jamais mon libre-arbitre, mon auto-satisfaction, mon orgueil
et ma lucidité n'avaient été autant mis en détresse.
Le jour qui suivit cette rencontre dramatique, cette séance
initiatique avec ce Méphisto de Doral, je n'ai fait que
ressasser cette histoire, m'emmêlant dans tous les fils de
cette toile d'araignée, allant jusqu'à me demander si tel ou
tel commerçant avec lequel j'avais sympathisé, si cet autre
pompiste qui m'avait si souvent dépanné, si cet ami roumain
qui joue avec moi aux échecs par correspondance, si tous ces
gens étaient eux-aussi pilotés par l'Organisation. Pendant
cette tentative d'introspection fébrile et paranoïaque où je craignais que mes souvenirs ne soient tous que des leçons apprises et non des périodes véritablement vécues et choisies de ma vie, j'essayais de distinguer quelles étaient les valeurs qui me semblaient personnelles, par rapport à celles de mes amis, collègues et camarades de promotion ou celles de ceux qui m'entouraient depuis mon enfance. Je voulais discerner clairement les principes que l'on m'avait inculqués, non de force mais insidieusement. Il me fallait découvrir
exactement ce qu'il pouvait y avoir d'original en moi par
rapport à la mécanique bien huilée que je devais être selon
les plans de l'Organisation. "Personne n'est parfait, et en
aucun cas une machine humaine", me répétais-je souvent. Je
devais déceler, fût-ce à la loupe, ce petit grain de sable
qu'était ma liberté intérieure, mon réel jardin secret -
s'il y en avait un - et qu'il faudrait agrandir au plus vite
pour retrouver ce que j'aurais dû être si l'Organisation ne
s'était aussi charitablement occupée de mon sort.
Au bout de quelques jours pendant lesquels je fus autorisé à sortir pour me dégourdir les jambes, ce qui me fit un bien inestimable, je commençai à reprendre un peu mes esprits. Je me dis assez vite que ce qui était véritablement caractéristique de mon moi intérieur se trouvait probablement dans ce que mes rares amis sincères – par opposition à mes nombreuses relations professionnelles - devaient aimer chez moi. Frédéric avait toujours été un interlocuteur privilégié pour moi. Je me rappelais nos nombreuses discussions sur l'histoire des sciences, nos longues balades en forêt et aussi notre amour commun pour le roi des jeux, les échecs. Il était clair que l'histoire des sciences n'avait aucun intérêt pour l'Organisation. Un homme politique un peu trop cultivé ferait même un très mauvais homme de main. Mon goût pour les mathématiques venait sans doute des excellents cours de Renard, mais je me doutais que si l'on m'avait appris l'algèbre, l'analyse et la géométrie, ce n'était que pour faire de moi une bonne bête à concours. Une fois le concours passé, tout cela non plus ne pouvait servir l'Organisation. Je me doutais que Jean-Jacques avait essayé de faire de moi plus qu'un robot capable de résoudre des problèmes. Il n'avait jamais cessé de me pousser à aller plus loin, à poser les vraies questions, celles qui différencient l'élève appliqué du chercheur en herbe. Ce cher Jean-Jacques en avait fait plus qu'il n'était prévu dans son contrat. Il devait m'apprendre les mathématiques ; il me les avait fait aimer...
Enfin, le fait d'être bilingue me satisfaisait pleinement
car j'avais été, dès mon plus jeune âge, attiré par la
civilisation anglo-saxonne. Annie y avait été pour quelque
chose, et là aussi, bien plus qu'il n'était strictement nécessaire. Mon rêve d'enfant sage - c'était aussi celui de
Frédéric - était d'aller faire de la recherche au MIT, université réputée de la côte-est des Etats-Unis. Cela ne
pouvait être le rêve de l'Organisation...
C'était donc, en fait, une séquence d'évènements extérieurs
à mes aspirations qui m'avaient fait choisir la fonction
publique et décider de me lancer dans la politique. Même en
économie, seules les grandes théories m'intéressaient et pas toujours leur application. Je conclus donc de tous ces faits que - sur le plan intellectuel - je m'appartenais complètement.
Même si j'avais réussi de façon tout à fait naturelle à être
un bon élève pour l'Organisation, ce n'était dû qu'à mes
exceptionnelles - il n'était plus question d'être modeste, à
ce moment-là - capacités d'adaptation...
Je décidai donc de réclamer à Maître Gautier - qui me
demanda d'ailleurs si c'était vraiment le moment, l'imbécile
- un certain nombre d'ouvrages que j'avais dû délaisser trop
longtemps dans des cartons au profit du Droit Civil et des
manuels de l'Inspection des Finances. J'en entrepris une
relecture avide, essayant de retrouver ainsi les enthousiasmes que j'y avais formé lors des mes premières lectures. Ces enthousiasmes-là m'appartenaient, je le savais.
Restaient les autres aspects de ma personnalité, et en particulier l'ambition que l'on m'avait inculquée. Toujours plus haut, toujours plus loin. Travailleur acharné et efficace, aucun poste, aucune charge ne me semblait inaccessible. Sans cesse mû par le désir de mieux "faire tourner" les équipes, de gagner du temps sur le temps, ma carrière s'annonçait fort belle. Dans chacune de mes fonctions, j'inquiétais les petits chefs et attirais la sympathie des grands. Je galvanisais, autour de moi, des subalternes immédiatement dévoués qui découvraient pour la première fois de leur vie un chef n'hésitant pas à trier les photocopies, à offrir un café ou même à proposer des stages de formation... Je ne m'embarrassais pas non plus de détours
inutiles lorsque je voulais être compris, ni de barrières
hiérarchiques ou administratives s'il fallait défendre l'un
de mes employés. Mon ambition n'était pas celle du "jeune
cadre aux dents longues" ou celle du "porteur de
serviette"... C'était plus un désir profond de mieux faire
tourner la machine, de faire avancer les choses, sans jamais
rien laisser dans l'ombre, sans jamais oublier les qualités
et les performances de ceux qui voulaient bien me suivre. Je
communiquais à tous une certaine fierté de travailler avec
moi, pour un but commun qui devait nous dépasser tous
ensemble et nous aspirer vers le haut...
Devais-je renier cette ambition et cet orgueil de "gagneur" qui me caractérisaient ? C'était justement ce mélange d'idéalisme et de vanité qui m'avait attiré sur les pentes dangereuses du pouvoir. Or, en analysant de plus près ce qui stimulait mes collègues du Ministère, je me rendis compte que rares étaient ceux qui étaient parvenus à ces postes pour mieux gérer le "bien public". La plupart mettaient leur ambition et leurs désirs à des endroits de satisfaction
immédiate et matérielle. J'avais toujours vécu heureux sans
faire la moindre entorse à une certaine probité qui m'était
plus naturelle que réfléchie. Contrairement à certains de
mes camarades, je n'avais pas eu besoin de passe-droits
(bien sûr, puisque l'Organisation s'en était parfois chargée
pour moi) ni de compromissions. En quelque sorte, je m'étais
cru "élu" ou, en tout cas, "protégé" par une sorte de bonne
étoile qui m'avait toujours écarté des tentations malsaines. Maintenant qu'il fallait payer le prix de cette ambition toujours raisonnablement satisfaite sans me salir les mains, je sentais que je serais incapable de franchir cette frontière de cristal qui sépare ceux qui croient à une justice immanente et bienveillante de ceux qui sacrifient leur honnêteté intellectuelle à leurs intérêts immédiats.
Mon ambition, donc, pouvait peut-être se reconvertir dans un
domaine plus souterrain, dans une certaine forme d'humanisme personnel, quitte à devoir rembourser pas mal de mes dettes à cette fameuse bonne étoile. Mais je ne voulais pas rembourser dans les termes du contrat que l'Organisation avait écrit unilatéralement. Il n'était pas question de rentrer dans leur jeu.
Libellés : Le Contrat (I à IV)
lundi 2 juillet 2007
Le Contrat - II
Voilà à peu près dans quel état d'esprit je me trouvais, ce matin-là, avant que l'on m'informe de la visite d'un certain Doral, inconnu pour moi mais qui prétendait me connaître très bien. Peu gâté en interlocuteurs - Frédéric se faisant rare depuis quelques jours - j'acceptai de le recevoir. Je vis entrer un petit homme aux yeux pétillants d'une soixante d'années. Il semblait très respectable et d'humeur agréable. Il avait un léger accent du midi qui ajoutait un certain charme à ses propos et éclairait un peu mes pensées moroses. Il se présenta comme l'ami d'un de mes professeurs d'arts martiaux et je crus, en effet, l'avoir déjà rencontré lors du stage à l'issue duquel j'avais obtenu ma ceinture noire de Karaté.
Il me flatta un peu sur ma forme physique. Je devais, en effet, avoir bonne mine. Je terminais tout juste ma séance matinale de culture physique. J'avais l'esprit clair et une conscience aiguë de ma situation de futur condamné qui ne veut pas se ramollir par manque d'activité. Je répondis qu'on se maintenait comme on pouvait dans une cellule de trois mètres sur deux.
Il aborda alors le sujet de sa visite.
- Je viens vous parler de votre affaire. J'ai bon nombre d'amis très puissants - bien que peu connus du public – qui s'intéressent à vous depuis quelque temps, et je vous prie de me considérer comme leur porte-parole...
Intrigué, que l'on s'intéresse à moi "en hauts lieux", je l'écoutais.
- Pardonnez-moi cette question directe : vous avez eu une vie heureuse en tout point, jusqu'à maintenant, ne trouvez-vous pas ?
Je ne pus qu'acquiescer, m'étant souvent réjoui des "coup de pouce" de ma bonne étoile qui, jusqu'à cet "accident", ne m'avait jamais faut défaut.
- Je voudrais vous poser une question. Vous êtes-vous
parfois demandé pourquoi vous étiez aussi chanceux ?
Je répondis, absorbé :
- C'est vrai, tout m'a toujours réussi assez facilement, mais j'ai beaucoup travaillé. Je n'ai jamais reculé devant l'effort et j'ai souvent été plus exigeant avec moi-même qu'avec les autres...
Il m'interrompit, d'un air entendu :
- C'est tout à votre honneur, mais par exemple, votre entrée à l'Ecole Polytechnique ? Elle ne vous a pas étonné ? Vous avez été reçu de justesse, je crois. Aviez-vous vraiment le niveau cette année-là ?
Je fus surpris qu'il connaisse ce détail, que j'avais moi-même un peu oublié, étant certes rentré de justesse mais sorti de l'Ecole dans un rang très honorable. J'admettais volontiers que j'avais eu de la chance d'avoir le concours cette année-là, mais fis valoir que je n'aurais eu aucun mal à réussir l'année d'après. Il en convint avec moi et s'excusa gentiment de sa question tout en notant que la chance m’avait fait gagné une année bonne année d’efforts.
Je ne pouvais que l’admettre. Il poursuivit :
- D'ailleurs, si je me souviens bien, dès la sixième vous étiez un garçon brillant. Un de mes amis, le professeur Renard, me parlait beaucoup de vous, avant son accident.
J'eus une pensée émue pour Renard, mon professeur préféré des petites classes. C'est lui qui, dès le départ, m'avait fait aimer les mathématiques. Il avait souvent dit à mes parents que j'avais "un avenir doré". Il m'avait même suivi dans la suite de mes études, me conseillant dans mes orientations et dans mes lectures scientifiques. Un homme déterminant pour moi. Je m'étonnai :
- Vous avez connu Jean-Jacques Renard ? C'était quelqu'un d'épatant. C'est vraiment grâce à lui que je suis ce que je suis ! Il m'a donné le goût des sciences, mais aussi celui des arts martiaux. C'était un homme formidable !
Il reprit :
-Oui, c'était un vieil ami. Dommage que la vie nous ait séparés si tôt ! Au lycée, je me souviens que vous vous étiez aussi lié d'amitié avec Annie Carrière, n'est-ce pas ?
Un fameux fusil, je crois.
Je n'en revenais pas. Ce petit monsieur semblait connaître mon passé aussi bien que l'un de mes proches. Cela ne me gênait pas vraiment, trop content d'évoquer des souvenirs heureux, mais cela commençait à m’intriguer sérieusement :
- Vous aussi connaissez Annie ? C'est elle qui m'a préparé aux championnats de tir de Bourgogne. Depuis, je n'ai jamais cessé de penser à elle quand je m'entraîne à Versailles. C'est une femme fantastique ! Nous sommes souvent partis en Angleterre ensemble. C'est elle qui m'a initié à la culture anglo-saxonne. Un professeur d'anglais remarquable ! Nous nous écrivons toujours. J'ai reçu une lettre d'Ecosse le mois dernier.
Je restais quelques instants silencieux. Je fis part à Monsieur Doral d'une pensée qui venait juste de me venir :
- Figurez-vous qu'elle me conseillait d'être prudent en voiture ! Elle a toujours eu des prémonitions étonnantes à mon égard !
Il y eut un silence. Mon énigmatique visiteur m'observait avec une attention qui me surprenait. Seuls les yeux, sans cesse en éveil, bougeaient dans ce petit homme calme et mystérieux. Je restai songeur quelques instants, puis, pour rompre ce silence embarrassant, lui demandai qui étaient les amis hauts placés dont il m'avait parlé en arrivant. Il me déclara gaiement :
- Vous connaissez sans doute Jean Lapeyre, ce grand ami de votre beau-père grâce auquel vous avez eu cette place au Ministère ?
Je fus abasourdi, à la fois par la violence des propos et par leur contenu. Je ne savais pas que j'avais été aidé pour avoir ce poste. Je mis en doute les propos de mon visiteur, d'un ton un peu agacé :
Je n'ai eu besoin de personne pour avoir ce poste. Le recrutement a été fait par concours et j'ai été retenu, avec un autre, en raison de l'étude sur la croissance industrielle que j'avais faite pour le Ministre. Il me l'a dit lui-même. J'avais travaillé des semaines sur le sujet.
Si vous êtes venu ici pour me chercher des poux dans la tête ou si vous êtes un journaliste en mal d'article douteux, je vous prie de me laisser tranquille ! En plus de tout ça, je n'ai jamais rencontré ce Monsieur Lapeyre et je ne lui demande
rien, surtout après ce que vous insinuez. Vous m’insultez, même ! D’abord l’X que j’ai eu par hasard, maintenant le ministère par influence, qu’est-ce que vous allez me dire maintenant ? Je me suis toujours débrouillé seul et je continuerai. Allez-vous-en !
Le petit monsieur sourit à nouveau, nullement affecté par
mon emportement soudain.
- Je vous demande pardon d'avoir été si direct, dit-il, je voulais juste vous rappeler que vous étiez deux sur ce poste, et que c'est vous qui l'avez eu, par choix du Ministre, c'est exact. Mais si je vous dis aussi que Jean Lapeyre est un grand viticulteur auquel Monsieur le Ministre doit beaucoup d'argent, qu'il chasse souvent avec votre beau-père, et que vous l'avez rencontré le jour du baptême de vos enfants, je crois que vous savez tout.
M'étant un peu calmé, j'admis que tout cela n'était pas impossible, mais que je ne voyais pas très bien où cette discussion nous menait. Je commençais à ne plus apprécier tellement ce Doral. Je lui fis savoir qu'il était inutile, vu
les circonstances, de continuer à me titiller avec des
histoires passées qui altéraient peut-être un peu l'opinion
que j'avais de moi, mais ne résolvaient en rien mes
problèmes actuels. Je lui demandai d'en venir au fait s'il
pensait pouvoir m'aider comme il l'avait prétendu en
entrant. Doral abattit alors ses cartes sur la table :
- Voilà, je vais continuer à vous surprendre, mais vous
verrez que tout est clair. Je suis le porte-parole d'une...
disons d'une organisation dont le but, comme pour beaucoup
d'organisations est de gagner de l'argent. Comme vous êtes,
entre autres, économiste de formation, vous savez fort bien
que pour gagner de l'argent, il faut investir. C'est ce que
nous avons fait. Nous avons investi en vous...
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Non mais ça ne va
plus du tout ? Je ne vous connais pas, monsieur...
Je commençai à me fâcher pour de bon.
- Laissez-moi terminer, jeune homme, dit-il presque en riant, je connais vos colères, je n'ai pas envie de tester vos nerfs ni votre Karaté. Je serai bref, mais écoutez-moi sans m'interrompre. Vous jugerez après. Je me tus, rongeant mon frein.
- Nous vous connaissions déjà alors que vous étiez encore en
culottes courtes. Nous vous avons remarqué en sixième. Vous aviez le meilleur test de Q.I. de toute la Bourgogne, et de loin ! Nous avons donc décidé de faire de vous ce que vous
êtes actuellement : un homme brillant, possédant un excellent contrôle sur lui-même, de santé solide, combatif, bilingue, très diplômé, bien introduit dans de nombreux milieux. En bref, nous voulions que vous soyez parfait pour nos intérêts. Un esprit sain dans un corps sain. Nous vous avons suivi avec
intérêt depuis plus de quinze ans, dix-sept ans, pour être précis ! Je dirais même qu’on vous a suivi avec amour, tellement vous remplissiez bien, sans vous forcer, toutes les conditions que nous avions fixées. Votre tempérament de meneur d'homme et votre aura personnelle ont fait de vous un de nos
meilleurs protégés. Bien sûr, tout n'a pas été facile, et c'est grâce à votre travail et votre ambition longuement
forgée par Jean-Jacques Renard que nous y sommes arrivés.
- Vous voulez me faire croire ça ? demandai-je effaré.
- Bien sûr. Par exemple, voyant que vous risquiez d'échouer
stupidement à l'X pour quelques points, ce qui nous aurait
fait perdre un an, nous avons un peu arrondi votre note de
sports - je ne vous cache pas que nous avons quelques amis
là-bas. Nous savions que vous ne le remarqueriez même pas.
Enfin, c'est nous qui avons organisé votre mariage, afin de
mieux vous surveiller, avec la fille d'un des membres de
l'organisation. Une chance que vous vous soyez aimé si
facilement !
- Mais c'est complètement ridicule ! J'ai rencontré Maggy
par hasard, à l'aéroport d'Athènes ! C'est une plaisanterie !
- Inexact : vous l'avez rencontrée plusieurs fois bien
avant. Nous avons simplement attendu le moment propice à une
rencontre "fortuite". Nous savons attendre...
- Mais c'est impossible ! Et Annie ? Qu'est-ce que vous
allez me raconter à son sujet ?...
- Annie, votre premier amour...
- Je vous interdis !
Cette fois, il m'avait blessé.
- Pardon, monsieur Chevalier, Annie, votre professeur
d'anglais et de tir, si vous préférez, est aussi membre de
l'organisation.
Il me tendit alors une lettre d'Annie, datée de la veille.
Je reconnus l'écriture. Annie me souhaitait « beaucoup de
courage et de self-contrôle. »
Doral, sentant que je ne voulais plus l'interrompre, poursuivit.
- Nous avions donc un homme parfaitement au point sur le
plan physique et moral. Il ne nous restait plus qu'à rentabiliser l'investissement. Mais avant, bien sûr, il nous
fallait vous prouver que vous étiez notre débiteur et vous décider à honorer votre contrat. C'est ce que nous avons
fait avec l'"accident" qui vous concerne.
- Comment ça, c'est votre... organisation qui a monté tout
ça ?
- Bien sûr, vous étiez sans faiblesses, nous ne pouvions
vous convaincre autrement. Regardez comme vous êtes actuellement ! Je suis fier de vous. Cet accident a à peine
affecté votre moral. En situation normale, vous m'auriez ri
au nez et nous n'aurions pas pu vous contrôler !
- Vous avez sacrifié un enfant pour ça ? Vous êtes des
monstres !
- Non, rassurez-vous, l'enfant n'existe que sur les
photographies et dans la tête des témoins qui d’ailleurs n’ont pas vu grand chose sur le coup. Nous n'avions pas
besoin de verser le sang pour ça. Il nous a suffit d'un mannequin d’enfant bien grimé. Je devez vous en souvenir, il n’y a eu de choc et d’accident que dans les rapports de police !
Il reprend :
- nous attendions seulement l'occasion. Notre organisation sait être patiente... Quant aux posters dans les journaux, depuis le temps que nous vous connaissons, nous avons eu de nombreuses fois l'occasion de maquiller votre voiture et de la photographier !
- Et l'excès de vitesse ? Et l'alcool dans le sang ?
- Complicités dans la gendarmerie et au laboratoire
d'analyse !
- Et Maître Gautier ?
- Ah lui, désolé, il n'est pas des nôtres. Mais c'est un
imbécile et la preuve, c'est qu'il ne vous croit pas
innocent ! Ce n'est pas lui qui vous sauvera si vous
n'acceptez pas notre proposition. C’est un peu pour ça que nous l’avons choisi, d’ailleurs…
- Qu’attendez-vous de moi ?
- Travailler avec nous et pour nous. Nous avons beaucoup de
projets pour vous.
- Jamais ! Je n'ai jamais fait le moindre "contrat" avec
vous !
J'étais tenté de réduire en poussière l'ignoble individu. Je sentais que j'allais fondre sur lui comme une panthère et l'exécuter. Il pressentit mes intentions.
- Pour votre gouverne, je vous informe que je suis avocat, d'ailleurs voici ma carte, et que ce serait du plus mauvais effet d'assassiner le collaborateur de Maître Gautier dans l'exercice de ses fonctions. Vous avez suffisamment d'ennuis comme ça. De plus, je voudrais faire appel à votre intelligence remarquable pour écouter la suite. Si vous acceptez de travailler pour nous, nous informons, par voie de témoins de bonne foi - ceux-là - que les analyses étaient
fausses. Cela fera tomber deux ou trois crapules qui nous devaient un service, et nous présentons - à l'aide de la presse - ce scandale comme une énorme erreur judiciaire
manigancée par l'opposition pour discréditer le gouvernement
actuel. Nous n'aurons pas trop de mal, alors, à vous ramener en fanfares au Ministère, après avoir provoqué la démission du ministre qui était clairement à la solde de l'opposition, puisqu'il ne vous a pas défendu. Nous n'avons, de toute façon, plus du tout confiance en cet homme. Il a beaucoup trop de
dettes. Vous pouvez même vous attendre, si vous êtes
coopératif, à une certaine promotion, après les élections…
Qu'en pensez-vous ?
- Rien !
- À la bonne heure, vous êtes déjà en train de réfléchir.
- Non, j'encaisse, c'est tout. N'espérez pas plus !
Je commençais à me sentir très fatigué. Mais cela n'arrêtait
pas Doral qui voulait conclure.
- Réfléchissez bien, car si vous ne voulez pas de notre
contrat, nous savons, vous et moi, ce qui vous attend.
- Ah oui ? Vous voulez peut-être me tuer ?
- Non, nous n'aimons pas en arriver là. Nous préférons les
accidents naturels, si vous me comprenez... Mais en ce qui
vous concerne, après trois ans de prison et une vie ruinée,
vous seriez déjà mort sans que nous ayons à lever le petit
doigt. Sans nous, vous êtes fini. Avec nous, la gloire
commence !
- Belle gloire, en effet !
Complètement révolté par ce que je venais d'entendre, je
décidai de chasser Doral le plus vite possible. Je voulais
rester seul pour faire le point. Je voulais aussi parler de
tout ça à Frédéric. Lui seul pourrait m'aider.
- Bon, merci pour tout, monsieur Doral, dis-je d'un ton
amer. Je vous ai assez vu. Je vous prie de disparaître avant
que j'appelle les gardes. Je ne souhaite qu'une chose, c'est
oublier cet enfer et dormir. Au revoir et ne revenez pas.
- À bientôt, jeune homme, dit-il comme s'il ne m'avait pas
écouté, réfléchissez bien et vous verrez que nous pourrons
faire de grandes choses ensemble. Dans moins d'un an, vous
êtes Chef de Cabinet, et dans trois ans, ministre ! Vous ne pouvez refuser cette ascension spectaculaire !
Il sortit rapidement sans attendre ma réponse, puis revint
un instant sur le palier pour lancer :
- A propos, n'attendez plus de visite de votre ami Frédéric.
Il a été très occupé ces derniers jours, avec ses
préparatifs de déménagement. Savez-vous qu'il vient d'être
muté en Afrique ? Une promotion. À notre demande, bien sûr !
Quant à vos parents, je vous déconseille de les effrayer
avec nos petites histoires, n'oubliez pas qu'ils ont la
santé fragile !... Ah oui ! Annie aimerait vous revoir. Elle
pense beaucoup à vous et attend votre réponse.
Un éclair me traversa l'esprit.
- Et Jean-Jacques ? Que pensait-il de tout ça ?
Doral eut, pour la première fois, un air sombre.
- Vous vous souvenez peut-être qu'il y a deux ans, Jean-Jacques voulais absolument vous voir avant que vous n'entriez au Ministère ?
- Oui, j'avais rendez-vous avec lui et il n'est pas venu...
C'est vous qui l'avez empêché ? Je n'ai plus jamais eu de nouvelles, jusqu'au faire-part de sa mort.
- L'organisation ne voulait pas qu'il vous parle. Il vous aurait tout dit. Trop tôt. Il vous aimait comme son fils. Il ne supportait plus cette situation. Nous pensons qu'il s'est
suicidé. Je vous jure que nous ne l'avons incité à le faire. C'était un homme exceptionnel et j'ai, moi aussi, perdu un
ami.
Il disparut enfin. Je serrai la lettre d'Annie entre mes
doigts et restai prostré.
Libellés : Le Contrat (I à IV)
dimanche 1 juillet 2007
Le Contrat - I

Il y a six mois encore, je croyais m'appartenir pleinement. Je me connaissais des faiblesses, certes, mais sans complaisance aucune, je me trouvais beaucoup de force, d'énergie vitale, et je pensais que ma vie était toute tracée, simple et facile. Je n'avais jamais, en vingt-six ans, eu le moindre sujet d'inquiétude véritable, tout porté que j'étais par une bonne étoile qui m'avait évité bien des faux pas et des migraines. Je savais que si je restais dans
certaines limites imposées par ma morale personnelle, je n'aurais jamais à buter contre aucun obstacle matériel ou humain. Ma vie était un vaste chemin sûr et aérien qui me menait sans détours vers le bien-être et la renommée.
Tout d'un coup, au faîte même de ma gloire montante arriva cette immense tuile, cette histoire effrayante d'accident, de scandale, de prison, histoire que je vivais, au début, sans y croire.
Tout était allé si vite que je n'avais pas eu le temps de me faire à cette situation que Maître Gautier, l'avocat de mon beau-père, qualifiait de "temporaire". Pour la première fois dans ma vie, j'avais un réel "problème". Renverser un enfant
sur la nationale 7 en roulant à quatre-vingt à l'heure peut arriver à tout le monde, enfin, presque. Mais se trouver, de surcroît, avec deux grammes d'alcool dans le sang - alcootest et prise de sang ! - alors que je ne me souvenais pas d'avoir bu relevait pour moi du mirage. Allais-je me réveiller d'un long cauchemar éthylique, moi qui ne buvais jamais ?
Sûr de ma bonne foi, je m'attendais à ce que la contre-expertise, demandée immédiatement par Maître Gautier, me blanchisse. Or elle confirma les faits que je ne pouvais admettre. Je n'avais, bien entendu, aucun souvenir d'avoir renversé cet enfant. Aucun souvenir de choc, aucun souvenir, même d’avoir fait un écart sur la route. "Quelle horreur, me disais-je, je ne peux avoir fait une chose pareille ! Je l'aurais vu. J'aurais entendu le choc. Je l’aurais perçu. Je n'ai pas quitté la route des yeux et je ne roulais pas vite... en tout cas, pas à quatre-vingt à l'heure ! Comment une telle chose a-t-elle pu arriver ? Aurais-je perdu, pendant quelques minutes, ma lucidité ? Cela était bien difficile à admettre pour un homme si fier de son self-contrôle. Les photos des journaux, les témoins en pleurs à la télévision parlaient contre moi. Sans oublier le "délit de
fuite", puisque c'est à un barrage de police que l'on
m'avait arrêté. Rapidement inculpé pour homicide accidentel, je me retrouvais en détention provisoire, sans même avoir eu le temps d'analyser mes souvenirs. Je songeai immédiatement à ma bonne étoile et à mes antécédents. Jamais je n'avais failli à ma morale et mon comportement n'avait cessé d'être exemplaire en tout point. Je me disais que mon passé de jeune homme sage devait parler pour moi. Père de famille,
deux enfants en bas-âge, pas de liaison illégitime, fils de notables de Bourgogne, élève remarqué de l'Ecole Polytechnique, sportif régulier, catholique pratiquant et, depuis deux ans, adjoint direct d'un Chef de cabinet au Ministère de l'Industrie, tout cela me paraissait suffisant pour que l'on en conclue - au pire - à l'"erreur humaine" ou tout au moins, que le jury ne me considère pas comme le «conducteur
haineux et alcoolique ( qui ) s'est jeté sur l'enfant
aveugle à une vitesse effroyable» que la presse à
sensation avait fait de moi en quelques jours.
Certains journaux demandaient ma tête. J'étais dans de sales draps. Ma belle-famille, pourtant si proche et bien que m'ayant, en désespoir de cause, conseillé Maître Gautier, n'avait pas cru en ma bonne foi. Maggy, mon épouse, avait demandé, séance tenante, le divorce et la garde des jumeaux, ne voulant pas se montrer dans la rue avec un assassin. Ma mère effondrée, n'osait plus sortir de chez elle, craignant le regard désapprobateur de nos voisins.
Elle qui n'avait cessé de s'inquiéter lorsque cela n'en valait pas la peine, là voilà qui découvrait ce qu'était le vrai malheur d'une mère : son fils, un si bon fils, jugé comme un assassin... Mon père, réputé pour sa plume brillante, écrivait lettre sur lettre aux personnalités politiques qu'il connaissait. Mais à quoi cela pouvait-il servir ? Pourquoi un homme politique connu irait-il se "mouiller" en soutenant un accusé qui a déjà perdu la partie ?
Tout au plus pourrait-il tenter, du bout des doigts, avec une discrétion experte, d'inciter le jury à une "certaine forme de clémence"...
À part mes parents, seul mon vieux copain d'Ecole, Frédéric, venait me voir régulièrement, un jour sur deux, avec les dernières nouvelles - généralement peu agréables – et quelques romans. On faisait trois parties d'échecs, on parlait un peu de notre passé commun, et Frédéric s'en retournait vers la liberté et son foyer. Moi, je restais seul, attendant déjà qu'il revienne, deux jours plus tard.
Cette attente me minait progressivement. Parfois, je me disais, «mais pourquoi moi ? C'est le pur hasard ! Je n'ai pas vu ce gamin ! Je n'ai pas entendu le choc ! Je n'avais pas bu ! La preuve, j'allais jouer au tennis avec Frédéric.
De plus, je sortais tout juste du bureau ! Regardez mon emploi du temps !» J'avais déjà répété cent fois ces
arguments à Maître Gautier, aux enquêteurs, à Maggy, à ma famille. Qui me croyait vraiment ? Mes parents, probablement, car ne pas me croire eût été trop dur à admettre pour eux. Leur fils, si parfait depuis sa naissance ne pouvait leur donner un tel chagrin. Il devait être innocent. Frédéric aussi, dans sa rigueur de protestant, et dans son amitié fidèle, me faisait confiance. Je l'entends
encore :
- Ne t'inquiète pas, ils vont finir par se calmer. Dès que tu seras libre, tu demanderas une mutation à l'étranger et tu oublieras tout ça. Au moins cette histoire te forcera à sortir un peu de tes habitudes. Tu es fait pour voyager, voir du monde, et tu t'enfermais dans un cocon doré. Tu verras, je suis sûr que dans dix ans, tu riras de cette erreur judiciaire.
Il ne croyais pas si bien dire, et pourtant, les deux
derniers mots me laissaient perplexe. « Si j'ai vraiment tué cet enfant, il est normal que je paie. J'ai toujours été élevé dans la foi catholique et je me suis moi-même forgé une éthique bien plus sévère encore. Et me voilà meurtrier !» .
Mais je ne croyais pas à cette histoire. À moins d'une amnésie courte et particulièrement sournoise qui m'aurait frappé pendant quelques secondes, je me souvenais de tous les détails de la route, du départ du ministère jusqu'au barrage de police. C'était donc pour moi une énigme complète, ce qui ne faisait, aux yeux de Maître Gautier, qu'aggraver mon cas.
- Nous plaiderons coupable, disait-il. Votre dossier est suffisamment clair pour éviter de nier l'évidence. Votre passé exemplaire et votre situation actuelle adouciront certainement le jury qui considèrera votre "accident" comme l’unique faux-pas de votre vie.
Cela me faisait bondir. Je haïssais Gautier pour son manque de tact. Dans son professionnalisme aigu, il avait calculé mes chances de m'en sortir et déterminé la stratégie la plus sûre : plaider coupable. Moi qui clamais mon innocence ! Mais avec le temps, je me disais que c'était probablement ma meilleure carte à jouer.
Malheureusement, fouillant mon passé, celui de mes proches et de mes relations politiques, une équipe de journalistes de l'opposition avait décidé d'avoir ma peau, de faire de moi le "symbole d'un bourgeoisie décadente et sans moralité", un véritable scandale politique. J'étais donc complètement coincé, ma vie familiale ruinée, mon maintien à un poste de responsabilité dans l'administration française tout à fait exclu. Frédéric devait avoir raison, seul l'exil pourrait me permettre de refaire tout ce chemin, si
j'en avais le courage.
J'appris rapidement que, les élections approchant, que mes amis politiques avaient décidé de me laisser tomber. «Tu comprends, mon vieux Chevalier» , m'avait dit un camarade du Corps des Mines, «il faut qu'on lâche du lest, sinon ton "accident" va nous coûter cher. Il faut être réaliste. Moi, personnellement, je veux bien te croire, même si tu n’es pas très convaincant, mais bon, je te connais, mais tu ne peux pas demander ça à tout le monde !» . Une circulaire du Ministère faisait état - Frédéric m'en avait informé – de ma mutation avec rétrogradation dans une antenne provinciale du Sud-Ouest. J'étais donc devenu, dans les réunions pré-électorales, l'"embarrassant Chevalier dont on a dû, malheureusement se séparer". Mes atouts diminuaient, et dans le meilleur des cas - celui où l'on me laisserait repartir "en sursis" - plus rien ne serait comme avant. Même une mutation à l'étranger me serait refusée
Après quelques explications salées avec Maggy, venue finalement me visiter à la demande expresse de mon beau-père, je me rendis compte qu’elle n’avait plus aucune confiance en moi. Elle commençait même à bourrer la tête des jumeaux de préjugés envers leur père. Je n'existais plus autrement qu’un assassin que dans le cœur de mes parents et de Frédéric.
Libellés : Le Contrat (I à IV)
samedi 30 juin 2007
Image

Une fenêtre. Un carreau.
Un peu sale.
À travers le carreau, de la lumière,
beaucoup de lumière.
La rue, les arbres, les voitures.
L'immeuble d'en face.
En plein soleil.
Des centaines de fenêtres.
Une fenêtre.
La fenêtre.
Ouverte sur l'obscurité.
Ouverte sur l'inconnu.
Une ombre.
Fragile, légère, impalpable.
Un visage.
Homme ou Femme ?
Jeune.
Beau visage. Sourire lointain.
Un bras.
Finesse du poignet et de la main.
Rondeur du coude et de l'épaule,
presque nue.
Femme.
Seule. Lascive.
Ombre de femme,
ombre du matin.
Lumière de femme,
lumière du jour.
Belles, l'une et l'autre.
Regards croisés, regards perdus.
Réflexion.
Mise au point.
Pose extatique.
Pose photographique.
Bouffée d'air frais et de couleurs.
Petits oiseaux. Clac !
Fenêtre fermée.
Rideaux tirés.
Tirage papier.
mercredi 27 juin 2007
Bouddha Souriant
Je marchais depuis plusieurs jours déjà, avec pour seul viatique quelques tablettes de coco séché, un peu d'eau tiède et moisie, et mes comprimés de pénicilline. Harassé, je ne cherchais même plus à cacher mes traces de pas ni à disperser les cendres des quelques feux que j'avais parfois le courage d'allumer le soir. J'avançais comme une bête sauvage et solitaire dans cette jungle hostile, armé d'une sommaire machette, chaussé de sandales qui commençaient à pourrir comme moi, dans cette humidité ambiante infestée de miasmes et de moustiques. La fièvre ne me quittait plus, et mon cerveau ramolli n'aspirait qu'à un repos éternel, une sorte de léthargie bienfaisante. Une obsession de mort douce m'habitait. Mourir, n'est-ce pas la meilleure fuite possible ? Je sentais que je me ratatinais lentement.
Ne sachant si l'on me suivait toujours, je continuais à marcher droit devant moi, coupant tout sur mon passage, les mains violettes d'ampoules infectées, la bouche et les yeux tuméfiés par les moustiques, et je m'entendais pousser des gémissements rauques à chaque impact sur les lianes. Mon esprit ayant déjà abandonné la partie, seul mon corps poursuivait la lutte, avec un acharnement désespéré.
Depuis deux jours au moins, je n'entendais plus les chiens. Je n'ai jamais eu conscience d'avoir peur des chiens. Mon corps, lui, en tremblait. Je craignais qu'ils n'aient dressé leurs chiens à ne pas aboyer à l'approche de la proie.
Avancer coûte que coûte, telle était ma seule idée à cet instant.
Soudain, un bruit métallique me fit réaliser que je venais de casser ma machette sur un gros rocher moussu qui me barrait la route. Je sursautai d'abord, croyant que le bruit venait d'ailleurs. Je vis enfin que ma seule chance de salut, ma seule arme et mon seul espoir s'étaient rompus net, des broussailles épaisses m'ayant caché la pierre. Dans mon entêtement aveugle, j'avais été trompé par la couleur verte du rocher. J'étais perdu. Je pleurai de rage, de désespoir et de fatigue, et, dans un demi-coma, je m'affalai contre cette pierre massive. Le bruit du choc résonnait encore dans mes oreilles et l'éclair récent de la lame sur la pierre se mêlait à mes visions angoissées dues à la fièvre. J'aurais pu mourir là, d'épuisement, de malheur inexorable, d'abandon.
Je ne fis que m'endormir.
De multiples cauchemars et gémissements, de multiples images de ma vie passée s'entremêlaient en une histoire absurde qui commençait dans un petit bourg de la banlieue londonienne pour se terminer en pleine forêt thaïlandaise.
Mon sommeil fut long et pour la première fois depuis bien longtemps,
réparateur. La pierre était chaude, d'une chaleur douce qui ne tarda pas à apaiser ma fièvre, puis à sècher mes vêtements. Quand j'émergeai, j'étais plus ferme, plus lucide et presque gai. J'avais rêvé, sur la fin, une histoire de Bouddha qui souriait de mes malheurs, avec un regard si doux qu'il avait l'air de penser qu'ils étaient terminés maintenant. Je ne me souviens jamais de mes rêves, mais celui-là m'avait frappé. Des Bouddhas, j'en avais vu des myriades dans les temples de
Thaïlande. Un tel Bouddha, jamais. Il me parlait d'une voix chaude d'une dernière épreuve avant le pardon. Ayant souvent trafiqué avec les objets sacrés des temples, je trouvais drôle qu'un Bouddha me promette le salut. Surtout que je
fuyais justement la police thaïlandaise pour avoir volé nombre de statuettes consacrées et de bijoux anciens. Je me découvrais, après ce rêve, une mauvaise conscience qui ne m'avait jamais effleuré auparavant. C'était vrai qu'après tout, ces gens avaient une religion qui n'était pas plus idiote que la nôtre. Je ne savais même pas s'il existait, comme chez nous, de notion de péché ou de faute à expier. Ignorant tout de leur culture, je n'étais qu'un aventurier sans vergogne, faisant main basse sans discernement sur tout ce qui brille et peut se convertir en livres sterling.
Tout d'un coup, j'eus honte de mes forfaits. Je me dis que j'avais déjà payé une partie de mes dettes dans cette poursuite effrénée à travers la jungle, et que si l'on m'avait prédit une telle aventure, je serais resté en Angleterre pourperfectionner mon golf ou mon polo. Tous mes voyages, tous mes larcins, toutes mes combines - même si elles avaient été parfois rémunératrices - tout cela me paraissait bien maigre en comparaison des souffrances que j'endurais depuis une semaine. Souffrir de fièvre, de faim et de peur à la fois, rend vite repentant le pire des criminels. Je n'étais qu'un minable pilleur de temples et je me sentais bien puni. Je me rendis vite compte que j'avais en grande partie recouvré mes esprits. Je raisonnais à peu près convenablement et je sentais mon cerveau se dérouiller, attentif aux bruits, aux odeurs variées et aux couleurs de la jungle. Je n'avais plus aucune envie d'avancer. Sans machette, inutile de braver la forêt. Elle eût tôt fait de m'engloutir dans ses limbes. Je décidai de rester là, de réfléchir, éventuellement de retourner sur mes pas, d'implorer la clémence de la police, peut-être de demander
un procès, d'avouer, d'accepter même, de bonne grâce, de purger mes erreurs à l'ombre d'une prison, et aussi d'écrire à ma famille avec laquelle j'avais rompu pour partir à l'aventure, espérant revenir riche et auréolé de la gloire de l'aventurier.
J'étais enfin convaincu par mon rêve que tout n'était pas forcément perdu, que quelque chose en moi ou ailleurs devait m'aider à sortir de cette fâcheuse situation. Je ramassai, à tout hasard, les restes de ma machette et les posai sur cette pierre chaude qui, après m'avoir désespéré, m'avait redonné
un peu de force et de courage. En déposant la lame sur la pierre, je vis l'entaille que j'y avais faite : une longue balafre, en forme de croissant de lune. Ce croissant de lune me rappela une image récente. Je compris l'origine du sourire de mon rêve. C'était donc ça le sourire du Bouddha ?
Je me traitai d'imbécile, imaginant bien que mon songe n'avait été inspiré que par ce mélange de bruit métallique, d'éclair et de croissant de lune. Je n'étais qu'un sot ou, plus sûrement, un malade. Je délirais encore. J'avais été le jouet de mes sens amoindris. Je me remis à pleurer, doucement, comme un enfant perdu.
Je ne sais pas combien de temps je restai là, prostré, contre ma pierre dont la chaleur me maintenait en vie. Je ne revins à la réalité que le lendemain, tôt dans la matinée. La forêt était d'un vert sombre et profond. Seul un fuseau étroit et presque horizontal de soleil éclairait le fameux rocher contre lequel j'avais dormi. À mon étonnement, le croissant de lune que j'avais malencontreusement taillé brillait comme une pierre précieuse. J'ai toujours été attiré par ce qui brille. Je regardai de plus près. On aurait dit des dents en or. Grattant l'endroit avec la lame tordue qui me restait, je découvris... une bouche.
Le croissant de lune était bien un sourire, un sourire doré, paisible, patient. Je ne tardais pas à découvrir le nez, le menton, enfin les yeux. J'avais, couché devant moi, l'un des plus beaux Bouddhas que la Terre ait porté. Je ne mis pas moins de cinq heures à le dépouiller entièrement de sa gangue demousse, à le dégager des broussailles, à astiquer ses pieds avec une soudaine ferveur. Je ne me reconnaisais pas. J'étais devenu un servant du Bouddha Souriant. Je crois ne jamais avoir été autant heureux de ma vie. Dans ma dévotion toute nouvelle, j'avais complètement oublié ma situation de fugitif.
Eux, ne l'avaient pas oubliée. Ils m'observaient depuis plus d'une heure quand ils décidèrent d'intervenir. J'étais en train de m'arc-bouter à l'épuisement pour remettre le Bouddha debout. Taillé d'une pièce dans une roche dure et largement recouvert d'or, il devait peser vingt fois mon poids... Je m'écroulai rapidement, désespérant de lui rendre sa stature originelle. Je les vis soudain, flanqués de
chiens silencieux, munis de carabines, de cordes et de bâtons. Je crus sincèrement que ma fin était proche et qu'ils allaient immédiatement me pendre. Dans un premier temps, ils ne s'occupèrent même pas de moi. Quelques ordres à mi-voix et je les vis, à une dizaine, relever le Bouddha en un effort unanime et rythmé. Le Bouddha me
faisait face et son sourire semblait me dire que la dernière épreuve était terminée.
À mon complet étonnement, je ne fus pas traité comme le détestable pilleur que j'étais et qu'ils poursuivaient pourtant depuis huit jours.
On m'attribua de bonne grâce la découverte de cette pièce inestimable et je fus même pardonné pour mes larcins passés, sur lesquels les policiers furent plus que
discrets. Je fus ébahi et même presque choqué qu'ils me fassent passer, auprès des édiles locaux, comme un spécialiste anglais de la recherche des oeuvres d'art perdues. J'acceptai tout, honneur et mensonge, avec les yeux écarquillés de l'enfant qui, pris en faute, n'est pas puni. Je ne compris tout à fait l'histoire que le jour où j'appris que j'étais bénéficiaire même d'un dixième de la récompense offerte par les autorités religieuses pour ce Bouddha Souriant, cité dans de nombreux
textes, mais jamais retrouvé. Je ne me sentais pas digne de cette somme inattendue qui dépassait de loin la valeur de tout ce que j'avais volé de bon coeur auparavant. Refuser eût mis mes cléments poursuivants dans l'embarras - puisqu'ils avaient généreusement gardé le reste de la prime - et m'aurait obligé à expier mes fautes passées. Estimant avoir assez payé, et je rentrai dans mon pays avec les honneurs... de l'aventurier qui a réussi.
C'est pourquoi, en signe de reconnaissance éternelle et aussi parce que je
suis un peu superstitieux, j'ai conservé une grande photographie du Bouddha Souriant et je ne manque jamais de lui porter un toast quand je me retire pour déguster l'un de mes excellents whisky dans mon petit bureau douillet d'antiquaire londonien.
JC CULIOLI 1987-2007
Libellés : Bouddha Souriant
lundi 25 juin 2007
Soleil de Juin
"Dumortier, vous penserez au rapport Ducrot, pour demain, n'est-ce pas ?". Le "Oui monsieur le Directeur" obséquieux, immanquable et inutile s'est évanoui dans le claquement de la porte, déjà refermée sur le bureau enfumé.
Il est dix-huit heures trente. Un soleil éblouissant éclaire, comme par ironie, le fameux rapport. Dumortier fait le point. "Au moins deux heures de travail, plus que deux cigarettes et un temps splendide sur la Seine !".
Dumortier se lève et, prenant appui sur le vieux radiateur en
fonte, regarde, sur la pointe des pieds, un petit bras du
fleuve bordé de saules pleureurs. La fenêtre n'est pas bien
large et la vitre est un peu poussiéreuse, mais il imagine bien
plus qu'il ne voit. La zone industrielle paraît presque belle,
par ce beau jour de juin. Entre deux usines, au-delà du
parking, la Seine s'étire et s'endort... "Moi aussi, je
m'endors..." Dumortier tergiverse. Commencer tout de suite ?
Téléphoner qu'il rentrera tard ? Rentrer maintenant, le dossier
dans l'attaché-case ? "Un petit café et je me décide !"
La machine à café est un distributeur ultra-moderne, tout à
fait anachronique dans ce couloir verdâtre qui dessert des
centaines de bureaux vieillots comme celui de Dumortier. "Que
ferais-je sans cette machine ?" Huit boissons chaudes ou
froides s'offrent au consommateur. En fin de journée, seul le
café noir sans sucre est encore disponible. Dumortier, en homme
avisé, a toujours quelques morceaux de sucre roux dans son
bureau. Il choisit donc le café et écoute, les yeux à mi-clos,
le doux bruit de la machine. "Hum... Siroter un petit noir à la
terrasse d'une auberge au bord de la Seine..."
Un ou deux voyants verts s'allument. Il les regarde avec
bienveillance et sifflote un de ses airs préférés, un air de
guinguette, tendant machinalement la main vers le gobelet
plastifié, mais... vide...
"Vide ? Il n'y a même plus de café !..." Il avale gloutonnement
un sucre en maudissant les fabricants de machines stupides et
constate qu'il est sept heures moins le quart. "J'emporte le
dossier Ducrot à la maison".
En quelques secondes, il s'est habillé, il a rangé les quelques
feuilles qui traînaient sur la table, il a fermé son bureau à
clé, il a dévalé l'escalier et - bien sûr - oublié le dossier
Ducrot, pourtant si visible dans un rayon de soleil, trop,
peut-être...
La voiture démarre au quart de tour et Dumortier est gai, libre,
à nouveau confiant, un peu rêveur...
"L'autoroute est vide, aujourd'hui ! Dans une demi-heure, je
suis à la maison." Au détour d'un virage, la Seine lui apparaît
dans toute sa splendeur. Une péniche, quelques barques de
pêcheurs, des enfants qui jouent au bord de l'eau. "Il va faire
jour jusqu'à dix heures, ce soir..." La voiture file et la
Seine n'est bientôt plus qu'une magnifique image qu'il revoit
par instants.
Un camion déboite devant lui, lentement. Dumortier l'aurait
parié. "Je le savais, mon gros. Cela fait deux minutes que je
te surveille. J'étais sûr que tu m'attendrais pour doubler
cette caravane de touristes. C'est même pour ça que j'ai
rétrogradé ! Enfin, je te pardonne, il fait trop beau..."
Dumortier prend plaisir à conduire au soleil, fenêtre ouverte,
cheveux au vent. " Ah, ces touristes nordiques qui partent en
juin ! Nous, nous partirons pour le quatorze juillet. Avec les
deux jours de pont, je prendrai treize jours de congé, et le
tour est joué : trois semaines de farniente... Il restera de
quoi partir au moins deux fois cet hiver." L'évocation des
vacances le rend guilleret. Il se met à chanter à tue-tête
l'air de flon-flons qu'il sifflait tout à l'heure, tout en
écrasant l'accélérateur, comme si ainsi, il se rapprochait plus
vite de ce départ tant attendu. Les usines et les maisons
commencent à se faire plus rares sur les abords de l'autoroute.
De vastes champs de blés et quelques serres lumineuses se
dessinent à l'horizon. "Quelle journée merveilleuse pour
voyager !" La pancarte bleu ciel indique "LYON 417 KM".
Dumortier contrôle sa jauge à essence. Le réservoir est presque
plein. L'auto-radio annonce une persistance de l'anti-cyclône
sur l'hexagone pendant au moins quinze jours. Une publicité
pour le Club Méditerranée le fait rire aux éclats. En
s'allumant une cigarette, il fait un écart dans un virage et se
dépêche de mettre sa ceinture de sécurité dans la ligne droite
suivante. Le ciel est turquoise lorsqu'il aborde la forêt de
Fontainebleau. "Ce bleu, ce vert, cette lumière ! Heureux les
peintres ! C'est vrai que Barbizon n'est pas loin !"
Le péage approche et Dumortier se demande s'il a assez d'argent pour
tout l'autoroute. Il sourit en se disant qu'il paiera avec la
carte bleue. Il arrache un ticket au vol et le tend à sa femme.
"Chérie, mets-le dans la boîte à gants, s'il te plaît. Ca va,
les enfants ?"...
Dumortier reste quelques secondes le bras tendu et l'air
ahuri. Sa douce femme et ses charmantes filles ne sont pas dans
la voiture... La radio, imperturbable et sans tact, annonce les
informations de vingt heures. "Qu'est-ce que je fous ici, sur
l'autoroute de Lyon, seul dans ma voiture, à rêver que je pars
en vacances ?" Il se range sur la droite et se met à réfléchir.
"Ah, c'est ce camion qui m'a fait oublier ma sortie ! Il
faisait trop beau, aujourd'hui, pour travailler à la maison...
Le rapport, j'ai oublié le rapport Ducrot ! Monsieur le
directeur ne sera pas content si le rapport Ducrot n'est pas
analysé pour demain !"
Dumortier rentre chez lui, pensif. Le soleil de juin commence à
rosir, et les champs de blé s'ouvrent gaiement sur son passage.
"Papa, nous sommes en vacances ce soir !" Les deux filles se
jettent au cou de leur père. "C'est quand qu'on part en
vacances ?"
Dumortier sourit : "Ca, les enfants, c'est la surprise ! Je ne
sais pas si mon directeur me laissera partir cette année !..."
Sa femme qui aime le taquiner, lui dit, les mains aux hanches :
"Alors, j'espère que tu as amené du travail pour ce soir ! Il
n'est que neuf heures..." Sans perdre son sourire ensoleillé,
il lui glisse dans l'oreille, en l'embrassant, "Non Chérie, je
l'ai laissé au bureau. J'y retournerai pour le terminer après
le repas, mais toi aussi, tu vas avoir du travail..."
Le lendemain, Monsieur le Directeur trouve le rapport Ducrot
sur son bureau ainsi qu'une courte lettre émanant de l'employé
Dumortier.
"Monsieur le directeur, j'ai, hier soir entre dix et onze
heures, pris connaissance du dossier Ducrot. C'est un cas
difficile et vous trouverez mes conclusions en annexe. L'étude
analytique de ce dossier ennuyeux et long m'aurait été pénible
si je n'avais su que c'était le dernier avant mes vacances.
Je pars en effet pour un mois au bord de la mer avec ma
petite famille. Je n'ai pas, malgré toute la conscience professionnelle
que vous me connaissez, pu résister à l'appel du Soleil de Juin.
En souvenir de mes bons et loyaux services et de ma conduite
irréprochable dans votre service depuis bientôt quinze ans, j'ose
vous prier de regarder, un jour de juin, par l'étroite fenêtre
de mon bureau. En vous penchant un peu, sur la pointe des pieds,
vous verrez, entre deux usines, un bras de Seine qui s'étale
voluptueusement au soleil. Vous verrez comme les saules sont
beaux et comme les péniches sont calmes.
Peut-être alors me comprendrez-vous...
Veuillez agréer, Monsieur le directeur, etc."
Monsieur le Directeur est perplexe. Un de ses employés à lui !
Quelle désinvolture ! Dumortier est devenu fou ! Monsieur le
directeur entre - sans frapper - dans le bureau de Dumortier.
Il est huit heures quinze. Le bureau est bien vide. La fenêtre
étroite et poussiéreuse laisse filtrer une douce lumière bleue
et rose. Le jour s'annonce magnifique. Monsieur le directeur
s'approche de la fenêtre, tend le cou en s'appuyant sur le
vieux radiateur de fonte et aperçoit un bras de fleuve, bordé
d'arbres. "Ah, c'est donc Ça, la Seine et les Saules ?". Il
reste quelques secondes dans cette position précaire, comme un
gros chat qui s'étire au réveil. Il hausse les épaules et
baille. "Je vais prendre un café. Ce brave Dumortier a bien dû
laisser quelques sucres roux dans son tiroir !"
La machine à café est toujours en panne...
Monsieur le directeur décide d'engloutir les deux sucres puis
se demande s'il ne va pas se prendre un vrai petit déjeuner au
Café des Saules. C'est un charmant petit café dont lui avait
parlé l'un de ses collègues. Il se trouve juste de l'autre côté
du Parking, derrière la zone industrielle, au bord de la Seine.
"Quelle belle journée, tout de même ! Et quel poète, ce
Dumortier !". En enfilant son léger pardessus, Monsieur le
directeur se surprend à siffloter un air qu'il a déjà entendu
souvent mais dont il ne se rappelle plus la provenance.
Un air de guinguette, sans doute...
JC CULIOLI 1988
Libellés : Soleil de Juin
dimanche 24 juin 2007
Sonore 1

L'alligator perdu de mes pensées perverses
Se joue à tic-tac-toe avec le vent d'averse
Et le brouillard épais de mes ondes délétères
Se mêle au grand pipeau de tous les militaires.
Venez, ma mie, venez, jouer-re-zavec moi
À cette immense farce qui nous fait, dans le froid,
Nous mirer dans l'espace et compter nos amours
Venez, ma mie, venez, à la chasse aux détours.
Il tombe des massues des voûtes-z-ensorcelées
Et les crapauds se cachent, craignant l'ensoleillée
Nous avons peu de temps, vous et vos yeux brugnon,
Moi et ma bicyclette, et mes rares champignons.
Les bois nous dégoulinent du front jusque-z-au cou
Et votre chrysalide est pendue à un clou
Mais qu'est-ce la, chérie, que ces dents si pointues
Etes-vous Transylvane ou je ne m'y sang plus ?
JC Culioli 1988
vendredi 22 juin 2007
La Guérison
Enfant, j'étais très intéressé par l'hypnose ou en termes plus savants pour mes petits camarades, la Sophrologie et le Magnétisme. Je lisais les comptes rendus de Mesmer sur les baquets magnétiques, les expériences de Freud sur l'inconscient mis à jour par le rêve hypnotique, et les histoires de grands malades incurables guéris par cette technique merveilleuse.
J'étais séduit par ses bienfaits ("gouvernez votre corps et
maîtrisez votre esprit") mais aussi par son caractère mystérieux.
J'avais plusieurs fois essayé - avec succès le plus souvent -
d'endormir des animaux, notamment des chiens. J'avais bien essayé
avec les chevaux mais ces bêtes de grande taille me terrorisaient
et on voit mal un hypnotiseur envoûtant une victime qui lui fait
peur. Hypnotiser un chien, en revanche, est à la portée de tout le monde.
Il suffit de le regarder gentiment, l’œil fixe pendant quelques
minutes. Il s'agite d'abord un peu, commence à gémir doucement,
puis se met dans la position "coucouche-panier les pattes en
rond" et dort de son plus beau sommeil. Cette technique est très
pratique pour les chiens qui vous cassent les oreilles à longueur
de journée sous prétexte qu'ils sont attachés et que le seul
"espace de liberté" qui leur reste est justement l'espace
sonore... Les chats, eux, dorment assez facilement sans l'aide
de personne et restent en général éveillés quand vous essayez de
les endormir. On voit bien là que ce sont des animaux peu
coopératifs et indépendants. De plus, il est rare d'attacher un
chat devant sa niche, ce qui rend l'expérience plus difficile
puisque le patient n'est pas livré, pieds et poings liés aux
passes du praticien.
J'avais été émerveillé de voir, à la télévision, un illusionniste
connu endormir des pigeons. C'est pourtant assez facile.
Il suffit de les prendre à deux mains, puis de les retourner
vivement en un grand mouvement circulaire des bras, ce qui a pour
effet, l'espace d'un instant, de vider leur frêle cerveau de tout
son sang et les laisse immédiatement dans un léger coma. Lorsque
le sang revient à la tête, ils dorment paisiblement jusqu'à ce
qu'on les réveille en claquant des doigts. Bien que très
intéressé par cette expérience éventuelle, je n'osais pas prendre
un pigeon dans mes petites mains, craignant sans doute que cet
oiseau particulièrement doux ne se défende à mon désavantage.
Restaient mes congénères, élèves de ma classe, prêts - les
inconscients ! - à se livrer à mes charmes maléfiques. Mais
j'étais trop inquiet de ne réussir qu'à moitié et de ne pas les
réveiller après les avoir plongé dans un sommeil profond.
Pourtant, je connaissais tous les trucs. Je me répétais souvent,
prenant un air de Merlin l'Enchanteur, l’œil fixé sur une
bougie, des phrases lentes et persuasives comme : "détendez-
vous.. essayez de ne penser à rien... pensez à du blanc... un
blanc laiteux qui vous environne... laissez-vous aller... sentez
comme votre tête repose agréablement... laissez aller vos
membres... voyez ce blanc laiteux... c'est la voie lactée...
c'est l'infini... vous êtes dans l'infini... laissez-vous
emporter par la beauté... par la chaleur de ce blanc... de cette
ouate qui vous entoure... sentez vos membres s'engourdir...
laissez vos paupières s'alourdir... vos paupières sont lourdes...
comme du plomb... etc... etc...". Il faut que je m’arrête sinon je vais endormir mon lecteur... Bref, il était rare que de telles
imprécations ne provoquent en moi un léger bâillement, ce qui me
prouvait clairement que j'étais doué pour l'hypnose. Mais jamais
je n'aurais osé raconter tout ça à mes camarades. Certains
m'auraient ri au nez. Pire encore, j'aurais pu les endormir...
Freud, on le sait avait eu bien des problèmes avec certaines de
ses patientes, et j'avais trop peur qu'une de mes copines de classe
me saute au cou, une fois hypnotisée ! J'étais donc dans l'impasse
et ce fut le hasard qui me vint en aide.
Ce jour-là, je me trouvais dans le jardin. Je cueillais des
framboises - occupation dont j'ai toujours eu horreur - l'esprit
libre et les mains rouges de fruit. En ramassant à terre mon
récipient plein, je me trouvai nez à bec avec un pigeon bien mal
en point, blessé par quelque Raminagrobis, et laissé pour compte,
probablement par lassitude. Le pauvre volatile semblait souffrir
car il ne cessait de bouger, haletant, poussant de petits cris
stridents, ce qui est rare pour cette espèce plutôt roucoulante
ou silencieuse à l'ordinaire. Quelques plaies roses
marquaient son cou. J'approchais doucement, ne voulant pas
ajouter la frayeur à la douleur. J'étais, dans mon élan
humanitaire, mu par le projet de calmer ses souffrances, grâce à
notre Sainte Mère l'Hypnose.
Je commençai par le fixer du regard, comme je faisais pour les chiens, renonçant à appliquer la technique prévue pour les pigeons. Je ne voulais pas, dans un mouvement trop brusque, lui casser le cou en le prenant dans mes mains ou le vider de son sang par un funeste effet de
centrifugeuse... Je le regardai donc avec bienveillance, et lui proférai les paroles magiques que je connaissais par cœur. Les comprit-il ? Toujours est-il que l'ascendant de l'homme sur la bête finit par se révéler, puisqu'au bout de quelques minutes, les fines paupières vacillantes se fermèrent, "lourdes comme du plomb". Bien sûr, j'exultai de joie en voyant sa respiration se calmer. L'oiseau, enfin libéré de ses douleurs, dormait d'un sommeil profond et régénérateur. Il est bien connu que l'hypnose permet, en un temps record, de récupérer des fatigues qui demanderaient des jours entiers de sommeil ou des blessures dont la cicatrisation nécessite l'énergie combinée de tout le corps. Il avait perdu un peu de sang mais ne s'en souciait plus. J'imaginais ses rêves où il devait se voir en aigle vengeur poursuivant inlassablement les chats du voisinage. Dans quelques heures, mon patient se réveillerait frais et dispos, cicatrisé, regonflé et prêt à repartir à tire d'aile...
Pour l'instant, il s'abandonnait complètement au sommeil.
Ce doux sommeil fut très long, et lorsqu'il se termina, le lendemain matin, le pigeon était enfin mort.
JC CULIOLI 1987
Libellés : La Guérison
jeudi 21 juin 2007
Pardon Chef ?
Pardon, chef, t'as pas cent balles ?
Oh merci, monsieur, vous êtes bien aimable. Vous savez, c'est pas tous les jours que l'on rencontre des gens comme vous ! Vous portez la bonté sur votre visage, vous savez. Ca fait bientôt vingt ans que je fais ca. Vous savez, il y a des fois, ce n'est vraiment pas facile de demander. On se fait tellement insulter. Il y a des jours, je reste ici à poireauter pendant des heures sans qu'on me donne même un sourire...
Pourtant, qu'est-ce que ça coûte, un sourire ? Les gens croient qu'on
leur vole leur temps et leur argent. Il y a ceux qui donnent
par pitié, ceux qui donnent parce qu'ils n'osent pas refuser.
Y a aussi ceux qui donnent pour avoir la paix. C'est tellement
rare d'avoir un jeune homme souriant qui vous tende deux
tunes avec l'air d'arriver du paradis. Vous serez sûrement
heureux, Monsieur. Mais je ne voudrais pas vous gêner. Je vois
que vous êtes pressé, vous aussi, mais que vous ne le direz
pas. Je ne veux pas vous importuner. Vous êtes quelqu'un qui
inspire le respect et j'ose dire, la sympathie. Peut-être ne
voulez-vous pas parler avec moi ? C'est vrai que je ne suis pas
très beau à voir... C'est l'odeur qui vous incommode ? J'étais
un beau jeune homme comme vous avant de quitter l'école...
Enfin, cela ne vous intéresse pas, je pense. Vous avez le temps ?
Mais vous êtes bien le seul à avoir le temps, dites-donc ! Par ici,
les gens courent partout après leur vie, après leur chien. On
dirait qu'ils sont pressés de mourir ! Moi aussi j'ai tout mon
temps, si vous voulez bien que je parle un peu, je me sentirai
un peu moins seul. Vous savez, en fait, je crois bien que c'est le meilleur cadeau que l'on puisse me faire...
Oui, l'école ? Eh bien l'école normale, figurez-vous. Oui,
l'école normal'sup. Si vous connaissez un peu le quartier, vous
verrez qu'elle n'est pas loin. Eh oui, c'est bien de la rue
d'Ulm que je parle. Je n'ai pas quitté ce quartier depuis bien
longtemps... Vous aimez les mathématiques ? Vous êtes peut-être
professeur ? Elève ? Ah, vous êtes à l'Ecole Centrale !
Piston, comme on disait. C'est bien ca, monsieur ! Moi, j'étais
bon en maths comme vous ne pouvez pas vous imaginer.
D'ailleurs, ca m'a bien servi en hiver... Je vous expliquerai...
Oui, eh bien je vous souhaite de l'avoir, votre concours de
sortie. Mais vous n'avez pas l'air d'avoir besoin des souhaits
d'un pauvre clochard... Vous avez la tête de ceux qui réussissent !
Moi aussi, j'ai eu cette tête, pendant un moment, mais vous
savez, parfois, c'est difficile de la garder sur les épaules...
C'était mai soixante-huit, vous devez vous souvenir : "Sous les pavés, la plage" et "Mort aux vaches !"
Vous étiez bien jeune, c'est vrai. C'était ça, les intellectuels...
On n'avait pas d'idéal, vous comprenez.
Moi, je n'ai pas continué à étudier après. Oh, je suis resté
bon en maths, vous savez. J'ai quand même passé l'agrégation
l'année d'après - je vivais sur mes réserves - mais je n'ai pas
eu le courage d'enseigner. Ce n'était plus comme avant. C'est
difficile d'enseigner ! Alors ça m'a surtout dépanné pendant
l'hiver. Les élèves de Louis-Le-Grand venaient me demander de
corriger leurs compositions. J'ai même refait des problèmes
d'agreg. Ils me donnaient de quoi me réchauffer, des petits
pains, des couvertures...
Pendant un moment, j'ai aussi fait écrivain public. Vous
connaissez Atalon, le célèbre économiste ? Eh bien son premier
livre, c'est moi qui l'ai réécrit. Le manuscrit était bourré de
fautes, mais comme l'auteur était pressé, j'ai pu dormir à
l'hôtel pendant deux mois ! J'en ai écrit des lettres d'amour !
Et des déclarations d'impôts, aussi, moi qui n'avais pas de
domicile fixe ! Ah, c'était la vie de château, vous ne pouvez pas
imaginer !
Enfin, vous aimez le quartier ? C'est le plus beau coin de
Paname, ici. Le Luxembourg pour les rencontres galantes et se
balader, les librairies, les bouquinistes pas loin, les
meilleurs cinémas de Paris et le Panthéon pour réfléchir sur la
grandeur humaine... Vous devez être bien heureux si vous avez
un studio par ici. Moi, je ne bouge pas d'ici. J'ai mis six
mois à accaparer cette bouche d'aération du métro. Je ne vais
pas déménager comme Ça ! Alors, si vous repassez par là, je me
ferai un plaisir de vous raconter mes histoires de grand-père...
Comment ? Oh, écrire un livre ? Sur moi ? Ah, non, Ça, c'est
beaucoup trop dur. D'abord, regardez, j'ai un peu la
tremblotte. Et puis, il faut beaucoup de papier, et le papier,
je le garde pour écrire des poèmes. Oui, je vous en ferai lire,
si vous revenez. Ah, vous devez partir ? Vous reviendrez ?
Comme vous êtes sympathique ! Bon, eh bien merci bien,
Monsieur, au revoir, au plaisir et gardez-vous bien !...
Revenez me voir, sinon je croirai que vous n'étiez qu'une
apparition ! Un garçon gentil comme vous, j'en vois si rarement !
Au revoir...
Eh, attention à la voiture ! Eh, la voiture ! Monsieur, vous allez...
Non, c'est pas possible ! Appelez une ambulance, vite !
Je savais bien que c'était une apparition !
JC CULIOLI 1987
Libellés : Pardon Chef ?
mercredi 20 juin 2007
Le téléphone

Elle avait dit "huit heures". Dans son élan empressé, il avait traduit : "je serai devant sa porte dès sept heures et demi, et j'attendrai huit heures pour sonner."
Il avait pensé à cette rencontre toute la journée. Il s'était préparé à la revoir comme on prévoit une longue séquence d'opérations qu'il faut exécuter dans un ordre précis. Il avait pris le temps d'imaginer tous les scénarios possibles, toutes les "réponses a tout" qu'il se targuait toujours intérieurement de donner à ses interlocuteurs, toutes les mimiques qu'en bon acteur il savait ajuster aux situations.
Sa mécanique interne était bien huilée, et il le savait. Il était sûr de lui, de son charme, de son succès. Il avait tout prévu, comme d'habitude. Il quitterait son bureau un peu plus tôt. Il rentrerait chez lui, prendrait une bonne douche, se raserait de près, se parfumerait légèrement. Il savait l'importance d'un bon parfum dans le tableau général. Il s'allongerait un peu, histoire d'avoir l'air reposé, et il regretterait probablement de ne pas avoir acheté cette lampe à UV qui vous donne instantanément ce teint hâlé qui imite si bien la parfaite santé. Il irait acheter un gâteau, et aussi un Bonsaï. On ne recule devant rien quand on veut plaire. Du champagne aussi, pourquoi pas, à moins que cela ne paraisse trop hardi, pour la première fois. Tout devait être parfait, comme d'habitude.
Il fit donc tout exactement comme il l'avait planifié, exactement dans le temps qu'il s'était imparti. Il quitta son domicile une bonne heure en avance, après avoir vérifié mentalement qu'il connaissait bien le chemin. Il arriva donc vers sept heures et demi, et commença à attendre.
Il était un peu nerveux, comme l'acteur qui se prépare à monter sur la scène. Il avait pourtant trouvé l'immeuble sans difficulté et s'était installé sur les marches d'une entrée latérale, près d'une cabine téléphonique. Apres avoir patienté quelques minutes, occupé à répéter son scénario, il eût envie de l'appeler, juste pour lui dire qu'il n'allait pas tarder à arriver. Une bonne plaisanterie à usage interne dont le seul intérêt aurait été de le conforter dans sa confiance illimitée en lui-même. Mais la cabine venait tout juste d'être prise.
Un jeune homme, un de ces inconnus dont on ne se souvient jamais s'ils ont vraiment été là ou s'ils n'ont pas tout simplement fait partie du paysage. A première vue, il savait que même s'il observait attentivement ce jeune homme au téléphone, il ne pourrait rien lui trouver de particulier, d'original, de remarquable. Vraisemblablement un étudiant d'une des facultés voisines. Rien de plus banal.
Il s'était assis sur les marches, le gâteau à sa gauche, le Bonsaï à sa droite, comme s'il attendait qu'elle ouvre la porte d'elle-même. Pourquoi attendait-il ainsi ? Il aurait pu tout aussi bien aller se promener et revenir plus tard, à l'heure convenue. Il aurait pu sonner le plus naturellement du monde à la porte déjà repérée, s'excuser d'être un peu en avance, s'enfoncer dans un fauteuil et consommer le drink qu'elle n'aurait pas manqué de lui offrir avant de se replonger dans la salle de bain pour les retouches indispensables de dernière minute. Non, il aimait ce plaisir léger de l'attente choisie.
Un bon quart d'heure s'était écoulé en méditations combinatoires sur cette soirée à venir. Serait-elle en robe rose ? Aurait-elle ce chignon serré qui lui dégage si joliment la nuque ? Essaierait-il de la séduire, l'enveloppant irrésistiblement d'attentions câlines et de regards profonds, ou la laisserait-il succomber d'elle-même, la griserie de l'alcool aidant, aux pointes de son esprit brillant ? Excitante perspective.
Le garçon du téléphone était toujours là. Il semblait lancé dans une conversation interminable, constellée d'éclats de rires bruyants, comme ces délicieuses causeries d'étudiants que l'on ne termine que lorsque les mêmes plaisanteries sans cesse répétées ne provoquent plus qu'un mécanique succès d'estime. Ces longues digressions amusantes qui se terminent par un immanquable : "bon, eh bien, à bientôt..."
Un peu lassé de penser à son futur proche, il n'avait que cet étudiant téléphonique comme sujet de distraction. Il se mit à l'observer plus en détail. Le garçon semblait jeter de temps à autre des regards amusés dans sa direction, le prenant aimablement à partie dans son dialogue joyeux. Il se mit a sourire, lui aussi, se remémorant ses meilleurs moments d'Université, constatant que le passage récent à la vie active l'avait rendu moins gai et peut-être plus calculateur. Joli sujet de réflexion.
Huit heures approchaient et il prit lentement le chemin de la porte, armé noblement de son gâteau et de son Bonsaï. Il n'était maintenant en avance que de trois minutes. Il considéra que cela n'était pas si mal. Ayant sonné deux coups brefs, il attendit paisiblement, bien en face de l'oeilleton pour être sûr d'être reconnu. Il se représenta sans effort et avec amusement sa propre image déformée par le judas optique. Elle n'allait pas tarder. Il entendait un mélange de voix et de musique et pensait déceler des pas en direction de la porte.
Mais cette dernière ne s'ouvrit pas. Il laissa passer deux minutes, ne voulant pas être importun, et cette fois sonna deux coups plus appuyés. La porte resta close et il lui était impossible de percevoir si les bruits intérieurs se rapprochaient ou non. Ayant patienté encore en comptant mentalement jusqu'à cent, il décida qu'il serait entendu et laissa le doigt sur la sonnette pendant quelques secondes. Il était huit heures passées. La porte restait close.
Il pensa alors qu'elle n'était pas à l'intérieur. Elle avait dû sortir précipitamment de chez elle pour aller acheter - qui sait ? - du pain ou tout autre ingrédient vital que l'on oublie souvent quand on reçoit des amis. Il irait donc se rasseoir sur les marches de l'immeuble, non loin de la cabine téléphonique, le gâteau à sa gauche, le Bonsaï à sa droite, et il l'attendrait là, patiemment. Il ne lui dirait pas qu'il a déjà sonné. Il garderait cela pour lui.
Le garçon du téléphone était toujours là, riant et gesticulant devant son combiné. Il eût l'impression très nette qu'à son retour, les rires s'étaient amplifiés. Il lui sembla que l'étudiant lui avait fait un signe en le voyant revenir, mais il préféra ne pas y prêter attention. Il se replongea un peu moins calmement dans ses méditations. Il avait horreur d'attendre, comme ca, bêtement, par la faute des autres. Il s'était amusé d'attendre avant, comme le chat qui observe la souris et retarde à chaque instant le plaisir de lui fondre dessus. Mais là, il ne contrôlait pas l'attente. Cela l'agaçait.
De temps à autre, il observait la route, se demandant par où elle allait arriver. Une fois, il se leva d'un bond, croyant la reconnaître, mais la passante, si elle portait du pain, ne lui ressemblait que de loin. Il se rassit, soupirant à haute voix, entre le gâteau et le Bonsaï. Tout commençait à l'énerver. Le garçon du téléphone, en particulier. Ces étudiants n'ont vraiment rien à faire.
Justement ce dernier venait de raccrocher. Il sorti d'un pas léger et lui lança un "bonne soirée, Monsieur" qui acheva de l'exaspérer. Il fixa sa montre. Il était huit heures vingt-cinq. Il décida de retourner à la porte. S'il n'y avait aucune réponse, il laisserait un mot et repasserai dans une heure. Il avait besoin d'action.
Il gravit les étages au pas de course, manquant par deux fois de perdre le gâteau. Il prit quelques instants pour retrouver son souffle, et appuya le doigt sur la sonnette pendant si longtemps qu'il ne l'entendit même pas ouvrir.
Elle portait sa robe rose et arborait son chignon serré. Elle souriait. Il l'entendit dire d'une voix légère : "voilà, voilà, j'arrive, j'étais au téléphone avec un charmant jeune qui s'était trompé de numéro".
JC CULIOLI, 1989
Libellés : Le Téléphone
mardi 19 juin 2007
Libération Ultime

Il regardait droit devant lui, l’œil fixe, perdu dans un
halo de lumière cathodique. Il était assis en tailleur sur
son lit, contemplant sa vie ratée, se remémorant ses peines
et ses joies, revivant cent fois les mêmes scènes, au point
de se sentir acteur de chaque rôle, baigné dans un vacarme
d'images et de sons. Il ne bougeait pas. Ses membres étaient
lourds comme du plomb, et ses paupières aussi. N'ayant rien
mangé depuis la veille, ni bu, ni bougé, ni cessé de
s'abandonner à cette rêverie funeste, il devenait esprit
pur, incapable de réaliser s'il flottait sur un tapis
d'imaginaire ou si les lois de la gravité avaient encore la
moindre prise sur lui. Il sentait que ses mains - mais les
sentait-il vraiment ? - ouvertes, paumes au plafond, ne
répondaient plus, que chacun de ses pieds, insensible,
n'appartenait plus à ce qui avait été son corps. Le moindre
mouvement de tête lui était devenu impossible. Ses lèvres
restaient muettes. Sa gorge sèche se serrait dans un cou de
marbre. L'unique signe de vie de tout son être était le
battement rapide de ses cils lorsque les images devenaient
trop intenses.
Et toujours ce vacarme d'images et de sons !
Des cauchemars violents entrecoupés de séquences plus douces
frisant la mièvrerie, des flash-back laborieux et douloureux, un scénario sans queue ni tête, et lui qui ne bougeait
toujours pas... Hypnotisé, magnétisé, englouti dans cet
univers irréel, il ne faisait que subir, impuissant.
Une mouche vint se poser sur sa main.
Il sentit un picotement aigu, sensation désagréable mais inéluctable, comme si un peu de circulation revenait dans les doigts. Impossible de chasser la mouche. La main était paralysée, pétrifiée, plâtrée, gelée, morte.
La mouche finit par s'en aller. Deuxième choc tactile depuis des heures, provoqué par cette soudaine absence. Confusément, une ombre de conscience lui traversa l'esprit. Il réalisait lentement que son existence lui échappait totalement. Le vacarme visuel et sonore s'amplifiait. Le mal-être commençait à dépasser les limites du supportable. C'était terrible, dramatique, insoutenable, immobile.
Une image de violence le remplit. Un meurtre. Une explosion totale, multicolore, définitive. Puis, un sentiment inaccessible de libération et de paix. L'ataraxie.
Avant d'en arriver là, il fallait qu'une de ses mains, au moins une, lui obéisse.
Il songea à la mouche. Il essaya de reconstruire mentalement le picotement sur la main. Il fallait amplifier ce picotement, réveiller cette main inerte. Après de longs efforts perturbés par des visions bouillonnantes et des dialogues assourdissants, il sentit sa main bouger. Très légèrement. L'index se plia un peu. Il parvint à commander à son index une série de mouvements saccadés, imaginant un pistolet qui fait feu. À chaque mouvement du doigt, il poussait un gémissement guttural, sorti tout droit de ses entrailles glacées. Il sentait la libération toute proche.
Le tiroir de la table de nuit était ouvert, par chance.
L'ouvrir eût été au-dessus de ses forces. Il savait le pistolet chargé, dans le tiroir. À portée de main. La décision d'en finir étant prise, un geste unique et précis suffirait à annuler une fois pour toute ce vacarme d'idées, de sons et d'images. La paix, bientôt. Le silence éternel. Un seul geste, si difficile et si lointain, si inconcevable. Un seul geste et tout serait fini. La fin ultime du scénario.
Il hésitait à le faire tout de suite. Pourtant, les cauchemars reprenaient de plus belle. Agir vite, ou il serait trop tard, la douleur trop intense lui enlevant toute la concentration nécessaire. Saisir le pistolet d’un geste, écraser la détente une seule fois et puis plus rien, plus de bruit insupportable, plus de rêverie délirante, plus de violence, plus de souffrances.
Il fit le geste. Sa main prit le pistolet en un éclair. Il garda les yeux dans le vide, renonçant à viser. L'index, entraîné, pressa facilement la détente et l'ultime vacarme se fit entendre. La télévision venait d'exploser.
Il était libre.
JC CULIOLI 1989
Technorati Profile
Libellés : Libération Ultime
lundi 18 juin 2007
Denfert 90 20

- Allo, Denfert-90-20 ?
- Oui, bonjour Monsieur.
- Euh... bonjour Monsieur. Excusez-moi de vous déranger...
- Mais vous ne me dérangez pas. Je suis là pour ça...
- Ah ?... Peut-être, mais probablement pas pour ce que vous pensez... enfin, je crois... voilà, ce n'est pas mon habitude, mais je vous appelle un peu au hasard. Enfin, façon de parler... Je m’explique : nous sommes en fin d'année, n'est-ce pas, et je suis en train de recopier mon carnet d'adresses, comme tous les ans à cette époque. Vous comprenez, c'est plus pratique...
- Oui, sans doute. En quoi puis-je vous être utile ?
- Eh bien justement, j'ai trouvé votre numéro dans mon carnet d'adresses et je n'arrive pas à mettre un visage ou même un nom sur le numéro...
- Ah ! Ah ! Et pour cause ! Bien sûr !
- Comment ? Je ne comprends pas. Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
- Non, rien, excusez-moi. Ne vous inquiétez pas, il m'arrive de faire de l'humour qui ne fasse rire que moi. C'est une déformation professionnelle. Poursuivez, je vous en prie, d'autant que j'ai peu de temps à vous consacrer. Vous savez comme les affaires pressent !... Et la vie est si courte !
- Oui, évidemment. Excusez-moi encore. J'en viens au fait. À côté du numéro, j'ai noté... Enfin, non, je ne crois pas que cela soit mon écriture, mais vous savez, il arrive que l'on ne se souvienne pas avoir écrit... mais cela m'arrive très rarement, pourtant... Enfin, toujours est-il qu'il y a trois initiales en face du numéro. Ce sont P.F.G. Pardonnez mon indiscrétion, mais... ce sont peut-être vos initiales ?
- Absolument exact, cher monsieur ! Je m'appelle Pierre-François Guidot. C’est épatant, ça, non ?
- Ah... bien ! Mais alors maintenant, si vous avez encore une ou deux minutes, cela me rendrait bien service de savoir comment je peux ainsi connaître votre numéro et vos initiales. Vous comprenez, je suis quelqu'un de très ordonné. J'ai horreur du désordre dans mon appartement. Et c'est exactement pareil pour mon carnet d'adresses. Alors, si j'ai noté ce numéro, c'est sûrement pour une raison précise. Nous devons probablement nous connaître, vous voyez…
- Je me représente très bien les raisons de votre appel, cher Monsieur. Ainsi, vous n'êtes pas sûr d'avoir noté vous-même le numéro ?
- À vrai dire, je n'en sais rien... et je trouve cela plutôt étrange, d'ailleurs, et un peu...
- Inquiétant, peut-être ?
- Oui, c'est ça !... inquiétant… mais pourquoi me dites-vous cela ?
- Oh, comme ça. Juste une façon de parler. J'aime bien, personnellement, mettre un peu de piquant dans la vie, c'est tout. Je suis incorrigible... Tenez, par exemple, juste pour rigoler, peut-être nous sommes-nous rencontrés à un enterrement ?
- Ah ! Ah ! Vous êtes drôle, c'est vrai ! Non, cela m'étonnerait. Je ne fréquente jamais ce genre de cérémonies... Cela m'angoisse terriblement, vous savez la mort, moi ça m’inquiète un peu...
- Bon, écoutez-moi Monsieur, trêve de plaisanterie, donnez-moi votre nom et je vous dirai si nous avons un dossier à ce nom chez nous. C'est probablement la raison de votre appel.
- Vous travaillez dans les assurances ? Ou dans une banque ?
- Eh ! Eh ! Presque ! Disons que beaucoup de gens ont un compte chez nous. Indiquez-moi votre nom, on verra bien. J'ai justement le fichier sous les yeux.
- Bon, j'espère que cela ne va pas m'embarquer dans des histoires invraisemblables ! J'ai horreur de ça. Je suis un honnête homme, vous savez. Je n'ai de dettes nulle part. Je suis trop ordonné pour ça... et je n'ai jamais rien fait de répréhensible !
- Vous ne risquez rien de ce côté là, cher Monsieur ! Nos clients paient toujours leurs dettes. Nous n'avons pas de service "contentieux". Et aucun d'eux n'a de problèmes avec la loi. Si vous êtes l'un de nos clients, vous êtes blanc comme neige. Alors, vous êtes Monsieur… Monsieur ?
- Euh... attendez un peu ! Excusez-moi si je suis prudent, mais on ne l'est jamais assez. Quelle est l'activité de votre société, au juste ?
- Ah ! Ah ! Vous en savez déjà trop, cher Monsieur. Allez, dites-moi comment vous vous appelez et vous saurez peut-être pourquoi notre numéro se trouve dans votre calepin. Je suis sûr que vous trouverez cela très drôle ensuite ! Je vous assure !
- Bon... d’accord ! Eh bien je m'appelle Jean-Paul... Jean-Paul Durand.
- Jean-Paul Durand ? Ah ! Ah ! Vous voulez rire ? Vous êtes en train de me faire marcher, je le vois bien ! Allons, soyez raisonnable ! Comment voulez-vous que je vous aide à y voir plus clair ? Ce n'est pas votre habitude de mentir, cela se sent. Vous mentez très Monsieur Jean-Paul comment ?
- Bon, d'accord... en fait, je m'appelle Icart.
- Ah Icare, comme celui qui vola trop près du soleil ? Tout un programme !
- Non, I-C-A-R-T.
- À la bonne heure ! Vous êtes raisonnable de m’avoir donné votre nom ! Attendez que je cherche... Voilà ! J'ai bien un dossier au nom d'Icart... Jean-Paul Icart, c'est Ça ?
- Oui ! Enfin... non ! Moi, c'est Jean-Jacques. Je suis Jean-Jacques Icart. Jean-Jacques.
- Ah vraiment ? ça c’est dommage ! Eh bien, Monsieur Jean-Jacques Icart, je ne peux rien faire pour vous, désolé. Au revoir, et à bientôt, peut-être ?
- Attendez, excusez-moi d'insister, mais vous ne m'avez pas dit ce que fait votre société... Vous pourriez au moins me dire ça ?
- Très juste ! Eh bien figurez-vous, Monsieur Icart, que nous sommes une entreprise de Pompes Funèbres. Les P.F.G., Pompes Funèbres Générales. J'ai trouvé ce sigle très pratique parce que c'est le même que mes initiales. C'est amusant, non ?
- Euh oui... c'est amusant, si l'on veut. Ah ! Je comprends maintenant votre allusion aux enterrements ! Déformation professionnelle ? Ou alors, vous êtes plein d'humour ! Bon, eh bien excusez-moi, mais si j'avais su que P.F.G. cela voulait dire... ça, je n'aurais pas...
- Vous n'auriez pas appelé ? Mais c'eût été bien dommage ! Vous m'êtes très sympathique et vous avez le sens de l'humour, j’espère que l’on se reverra, Monsieur Jean-Paul Icart!
- Non ! … Non ! Jean-Jacques. C'est votre client qui s'appelle Jean-Paul !
- Ah oui, bien sûr, excusez-moi. Il faut dire qu'on est pas passé loin, n'est-ce pas ? Et la méprise aurait été cocasse ! Ah ! Ah ! Vraiment cocasse !...
- Ah oui ? Cocasse ? Pourquoi ça ?
- Je ne peux malheureusement pas vous le dire, cher Monsieur. Secret professionnel, vous comprenez ?
- Oui, évidemment... Mais vous m'avez déjà presque tout dit, alors maintenant...
- Ah non ! Loin de là ! Vous ne savez rien, au contraire. Heureusement, d'ailleurs. Enfin, cela ne vous concerne pas, de toute façon, puisque vous êtes en vie.
- En vie ? Pourquoi ? Votre client est mort ?
- Vous savez, dans notre métier, la plupart de nos clients sont morts. Je n'enterre pas les vivants. Enfin, jusqu'à nouvel ordre ! Ah ! Ah ! Ah! Excusez-moi, je trouve cela très drôle !
- Décidément, vous aimez l'humour noir. Ce doit être ça, la déformation professionnelle dont vous parliez... Mais... votre client, vous savez quand il est mort ?
- Ah, je vous y reprends ! Vous essayez encore de me tirer les vers du nez ! Vous me semblez bien curieux, Monsieur Icart ! Bon. Je vais tout vous dire, cela nous fera gagner du temps à tous les deux. Tout d'abord, jurez-moi sur votre tête que vous ne connaissez pas de Jean-Paul Icart.
- Mais, je... je vous l'assure !
- Vous me le ju-rez ?
- Oui, certainement...
- Sur votre tête ?
- Euh oui... oui, bien sûr...
- Vous savez, c’est sérieux de jurer sur sa propre tête, j’espère que vous vous en rendez compte ! Bon, alors mon client est mort hier, le 20 décembre.
- Ah ?... Attendez ! mais c'est aujourd'hui le 20 décembre ! Hier, on était dimanche 19.
- Vous croyez ? Pourtant je viens de recevoir le dossier...
- Mais si, je vous assure, c'est terrible ! C'est aujourd'hui le 20. Je ne me trompe jamais sur les dates. Je suis trop ordonné pour cela.
- Mais non, Monsieur Icart, c'est impossible. Vérifiez dans un calendrier, vous verrez bien. Il est mort hier, le 20 décembre. D'ailleurs, il est mort vers dix-huit heures et il n'est encore que seize heures. Il n'a donc pas pu mourir aujourd'hui, c'est-à-dire le 21, n'est-ce pas ?
- Non... bien sûr. Heureusement. Si vous le dites... Pourtant je croyais qu'on étais le 20. On doit être le 21. Oui, c'est sûr, on est le 21 puisqu'il est seize heures et non dix-huit heures... C'est clair. C'était forcément hier, c'est-à-dire le 20... oui... tout est clair...
- Ca ne va pas, Monsieur Icart ?
- Si ! Si ! Tout va très bien. On est le 21 et il est seize heures et je m'appelle Jean-Jacques Icart. Cela me va très bien comme ça.
- Parfait ! Eh bien, je crois que je ne peux rien faire d'autre pour vous. N'hésitez pas à m'appeler si vous avez - je sais que c'est regrettable, mais c'est la vie, que voulez-vous - un décès dans votre famille. Je peux vous assurer du meilleur service personnalisé de tout Paris. Vous aurez ainsi une bonne raison de recopier notre numéro dans votre nouveau calepin.
- Oui, c'est une bonne raison... C'est ça, c'est la raison. Merci bien, Monsieur. Au revoir... Enfin, le plus tard possible, n'est-ce pas ? Eh ! Eh !...
- Bien sûr, le plus tard possible ! Bien entendu ! Je ne vous le souhaite pas. Mais c'est si vite arrivé ! Une maladie, un accident... on passe tous par là...
- ...oui... excusez-moi encore, mais comme vous dites, nous sommes tous concernés... alors...
- Vous voulez que je vous envoie un prospectus ? Aucun problème ! Un instant... Voilà, c'est fait ! Nos tarifs, notre formule rapide et notre numéro d'urgence. Je vous envoie ça tout de suite. Le poulet est dans le tube ! Vous recevrez tout ça au courrier de dix-huit heures.
- Comment ? ... de dix-huit heures ?
- Oui, nous avons un service de coursiers pneumatiques. Les affaires n'attendent pas ! Et comme nous centralisons l’émission des télégrammes de décès, nous sommes des professionnels du poulet funèbre ! Ah ! Ah ! Ah, que je rigole dans ce métier !
- Non ! Non ! Attendez, je ne vous en demandais pas tant ! Je voulais juste savoir comment était mort votre... client. Une maladie ? Un accident ?
- Oh un truc vraiment bête : en voyant arriver le facteur, il a eu une peur bleue et il s’est défenestré ! Oui, c'est regrettable. Un homme qui m'était très sympathique. Ah ! Il faut que je libère la ligne ! J'entends un autre appel ! Excusez-moi, cher Monsieur Icart, je dois prendre congé. Nous devons tous prendre congé, tôt ou tard, n'est-ce pas ? Ah ! Ah ! cela me fera toujours rire, excusez-moi. Vous êtes toujours là ?
- Oui, oui... Au revoir Monsieur...
- À la bonne heure ! Au plaisir, Monsieur Icart ! Et si vous avez le moindre problème, n'hésitez pas à m'appeler sur la ligne d'urgence. En fait, c’est celle que vous avez utilisée : Denfert-90-20 !
JC CULIOLI 1988-89
Libellés : Denfert 90 20
dimanche 17 juin 2007
Création

Le Premier Jour, Dieu créa les Poètes.
Une oeuvre de jeunesse, ou de paresse, sans doute. À sa décharge, c'était sa première création. C'est même la première tentative répertoriée de récursivité : l'imaginaire en friche des poètes conduirait sûrement à des idées saugrenues. À quoi ressembleraient les créations de ses créations ? Dieu pourrait toujours se marrer en regardant ce que ça donne.
Le Lendemain, Dieu créa les Mathématiciens.
Il était assez content de lui : il fallait tracer des routes, construire des ponts, creuser des puits... d'où le besoin de géomètres...
Et puis Dieu n'allait quand même pas fabriquer tout ça tout cru.
Faut pas trop demander, quand même, même à une Bienveillance Illimitée.
Le Troisième jour, Dieu s'aperçut que la plupart des mathématiciens étaient aussi poètes, et même parfois musiciens, ce qui était par ailleurs assez assourdissant.
D'une part, il découvrait qu'une fois créée, la chose à sa propre vie, d'autre part il constatait avec horreur qu'Il avait perdu une journée de travail.
C'est parfois dur de satisfaire à temps au cahier des charges.
On croit avancer et on ne fait que se répéter.
On croit le projet fini, il est à peine commencé.
Pas moyen de faire quelque chose de propre et de complet du premier coup. C'est là toute la difficulté de l'innovation.
Il ne restait que quatre jours, et Il en avait déjà gâché un.
C'était agaçant. Après s'être longuement lissé la barbe, Il décida, dans sa Grande Bonté, de créer l’intelligence.
A sa décharge, il voulait se rattraper à peu de frais.
L’intelligence, c'était une façon de dire : débrouillez-vous et je compte les points. Il regarda alors l’intelligence à l'oeuvre.
En fin de journée, cela ne marchait pas fort.
Alors, Il claqua des doigts et mit au monde de Lui-même, sans aucune recherche bibliographique, tout ce qu'on peut trouver de bizarre dans le Ciel et sur la Terre : principalement des cailloux.
Il y en a à peu près de toutes les couleurs. Dieu aimait les cailloux. C'est propre, cela ne fait pas de saletés. On peut faire des massues et taper sur ses voisins avec, ou des embouts de flèches pour tuer les p'tits oiseaux.
C'est pratique aussi pour casser les carreaux et faire la joie des vitriers.
Tous ces cailloux ne passèrent pas inaperçus. Ils furent très prisés, polis, cassés, taillés, collectionnés, adorés.
De nombreux brevets sont d'ailleurs là pour protéger les droits d'auteur de Dieu, en particulier pour la "Silice, si lisse", et pour "le Calcaire, si clair", deux slogans souvent répétés par Ses publicistes.
Un peu plus tard, et comme - dans sa Grande Largesse - Il avait une petite faim, Il créa aussi nombre d'animaux inutiles mais comestibles.
Le Quatrième Jour, Dieu manqua d'inspiration.
La journée précédente avait été particulièrement productive.
Il n'inventa donc que la roue et le feu.
Nous le regrettons toujours, du reste.
Il ne pensa même pas au four à micro-ondes ni même au fer à repasser.
Il y a des jours où il vaudrait mieux rester au lit, fut-il Céleste.
Le Cinquième Jour, comme tout cela manquait de vie, Dieu inventa l'Argent, éternel sujet de discussions, de trahisons et d'amusements.
Grâce à ce stratagème habile, Il pensait qu'Il aurait la paix pour longtemps. Inventer des trucs qui bougent et qui vivent, c'est bien, mais à condition qu'ils ne viennent pas vous casser les pieds à tout bout de champ avec des questions génantes comme "d'où venons-nous, où allons-nous" ?
Il passa donc clairement le message : croissez, multipliez, et ramassez du blé !
Le Sixième Jour, inspiré par le Malin, dit-on, Dieu créa La Femme.
Plutôt, dans son Infinie Tendresse, Il le laissa entendre.
Il oublia néanmoins de préciser si elle avait une âme.
Les encyclopédies ne sont pas claires sur ce point.
On sait quand même pour sûr
que la Femme a des dents, aime les pommes,
et qu'elle est l'avenir de l'homme.
Le Septième jour, Dieu s'aperçut que tout cela était invivable.
Dans sa Grande Clarté, mais après avoir longtemps hésité
(on ne mesure pas toujours l'ampleur des risques associés à une invention destinée à en corriger une autre), il trouva une façon de limiter les dégâts : tôt le matin, il inventa les Philosophes ; vers huit heures trente, ce fut le tour du Petit Blanc, et à dix heures précises (onze heures, dans certains endroits), Il créa la Messe du Dimanche.
On ne sait pas ce qu'Il fit pendant l'après-midi.
D'ailleurs, depuis ce jour-là, personne ne L'a jamais revu.
Un Esprit bien informé auquel j'ai parlé récemment pense qu'Il a été muté à la Direction Générale.
JC CULIOLI 1989
Libellés : Création
samedi 16 juin 2007
Le Livre

En ouvrant ce Livre, vous avez fait un choix. Un choix crucial. C'est peut-être la première fois que vous prenez une décision aussi importante pour votre vie. Une décision qui prouve
que vous voulez améliorer votre existence, connaître plus de bonheur que vous n'en avez connu jusqu'à présent. Il n'est pas toujours facile de s'arrêter devant la vitrine d'une librairie, accroché par un ouvrage dont le titre est « Comment atteindre le
bonheur », et de finalement accepter de se jeter à l'eau, d'entrer, de prendre le Livre et, sous les yeux souvent narquois du vendeur, d'oser l'acheter. Et pourtant, jamais vous n'aurez fait un aussi bon choix ! Et vous avez ramené ce Livre chez vous, près de vos proches et de vos voisins, dans votre « caverne intime ». Il est en bonne place, entre vos mains, chez vous. C’est bien, c’est très bien.
Mais il ne vous suffit pas, maintenant, de ranger ce Livre sacré - car c'est bien d'un Livre sacré qu'il s'agit - sur l'un des rayons éloignés de votre bibliothèque. Vous devez le lire. Vous devez même le lire du début jusqu'à la fin car chaque mot écrit ici a été pensé, mesuré, choisi par une dizaine de spécialistes de notre équipe, afin d'atteindre un degré de perfection et d’efficacité que vous ne trouverez nulle part ailleurs. Vous devez vous rendre heureux. Vous devez vous imprégner de la pensée de ce Livre. Vous verrez, ce ne sera pas toujours facile. Parfois, il faudra revenir en arrière. Cela voudra dire que vous avez voulu lire trop vite, sans comprendre, sans apprendre. Prenez votre temps. Lisez-le à haute voix, répétez-le, pénétrez-vous en. Comprenez bien le sens de chaque phrase. N'hésitez pas à consulter le dictionnaire si vous sentez qu'un terme n'est pas employé dans le sens que vous lui connaissez. Nous vendons aussi un dictionnaire adapté à ce Livre. À aucun instant vous ne devez vous écarter du sens profond qui sous-tend ce Livre. Ce n'est pas facile, mais vous ne regretterez pas cet effort, car c'est lui qui vous amènera à cette forme de bonheur que vous souhaitez tant. Vous devez vous consacrer entièrement à cette quête de bonheur.
Nous allons vous citer quelques cas de personnes qui, ayant acheté la première édition de ce Livre, n'ont pas eu le courage de poursuivre. La difficulté les a rebuté. Ont-ils compris qu'ils n'étaient pas assez forts et volontaires pour être heureux ? Ont-ils préféré se satisfaire de leur vie médiocre alors qu'une existence d'élu était à la portée de leur main ? Voici ces exemples de lecteurs qui, contrairement à vous, n'ont pas mérité d'avoir ce Livre en leur possession.
Nous pensons qu'il est plus facile de vous faire comprendre la valeur de l'effort à l'aide ces contre-exemples malheureux, plutôt qu'en vous donnant la longue liste de ceux qui, comme ce sera nécessairement le cas pour vous, ont lu et relu ce Livre et en ont tiré tous les bénéfices qu’ils souhaitaient pour eux et leur entourage.
Ainsi, Madame D. qui acheté l'exemplaire numéro 4126 de la première édition. Cette dame était très souvent malade et elle voulait guérir à l'aide du Livre. Elle n'a pas, malheureusement, dépassé le premier chapitre. Un terrible accident a mis fin à ces jours peu de temps après qu'elle ait annoncé à ses proches qu'elle ne voulait plus continuer l’enseignement inestimable que vous tenez entre les mains.
Un autre exemple caractéristique, celui de Monsieur P. qui, souffrant de solitude, avait décidé, après de longues réticences à acheter numéro 9027 de la première édition. Lui non plus n'a pas eu la détermination suffisante qui lui aurait permis de moins souffrir de la solitude en parlant de ce Livre aux personnes qui l’entouraient. Il s'est pendu le lendemain du jour où il a - dans un accès de folie - brûlé ce Livre en cachette. D'autres exemples pourraient vous être communiqués, sur simple demande adressée à notre comité rédactionnel. Nous finirons par Monsieur et Madame H., un charmant couple qui souhaitait atteindre le bonheur depuis de nombreuses années. Ils ont commencé à lire le Livre ensemble et comme il est indispensable de ne pas s’en séparer une fois que l’on s’est fait le serment de l’étudier sérieusement, ils ont bien sûr travaillé chacun sur leur exemplaire, les N° 7634 et 7635. Chacun notait ses commentaires dans la marge, rajoutait ses pensées, soulignait les paroles difficiles pour mieux les comprendre, et voilà qu’un jour ils échangèrent leurs exemplaires, ce qui n’a bien sûr aucun sens. Le soir même, Monsieur H. assassina Madame H. Le lendemain, il s’immola par le feu. Ils n’étaient pas dignes de la foi professée par ce Livre.
Et maintenant, ami lecteur du numéro 777 de la 2ième édition, sachez que l’équipe rédactionnelle veille sur vous. Sachez que nous ne vous laisserons pas vous égarer en arrêtant cet enseignement qui vous mènera au bonheur total. Non, ami lecteur, vous ne reposerez pas ce livre. Vous allez le lire, jusqu’au bout, jusqu’à ce que nous vous disions quand vous pourrez arrêter. Alors seulement vous aurez trouvé le bonheur que vous méritez.
Libellés : Le Livre
vendredi 15 juin 2007
Les Arcanes ou la vraie Vie

"Prenez les arcanes dans la main droite et battez-les de la
droite vers la gauche, en essayant de ne penser à rien de
précis..."
C'est amusant, se dit-il, comme j'arrive facilement à ne
penser à rien de précis ! J'en viens à oublier la question que
je voudrais poser. À quoi bon poser une question que je suis
capable d'oublier ? Est-ce une question si fondamentale si
elle ne me tourmente même pas quand je bats les cartes ? Ou
peut-être me tourmente-t-elle au point de me faire m'oublier moi-même ? À moins que celui qui bat et celui qui s'interroge
ne soient pas la même personne ?
Machinalement, il pose le paquet de cartes qu'il vient de
battre et en tire une.
"La Roue de Fortune renversée annonce un voyage retardé ou
annulé, un danger d'accident lors d'un déplacement, des ennuis
dans le travail ou un manque d'argent, une situation très
instable".
Me voilà fixé, se dit-il. À quoi bon se tirer les cartes quand
on est un amateur ? Tout cela, je le sais déjà et cela me
paraît encore plus sombre maintenant que je ne suis plus le
seul à le savoir. Poursuivons, buvons la coupe jusqu'à la lie,
nous la remplirons à nouveau...
Le deuxième arcane tiré est alors l'Amoureux. Ca y est ! Me
voilà. Mon arcane. Celui qui régit ma vie. Celui qui provient
de l'addition théosophique de ma date de naissance et des lettres de mon nom.
Je n'ai pas encore posé de question et me voilà déjà sur le tapis.
"Si le consultant sort souvent cette carte, il peut être
amené à exercer deux activités parallèles aussi importantes
l'une que l'autre."
Quelles sont mes activités parallèles et si importantes et
pourquoi ne pourrais-je, comme les autres, vivre pleinement
une vie unique ? Pourquoi serais-je tiraillé entre
deux moi-mêmes ? "Connais-toi toi-même", dit le philosophe.
Comment me connaître si chacun d'entre-moi regarde l'autre
sans le comprendre ? J'ai bien souvent cherché chez d'autres
le regard que je me refuse. Même les arcanes m'abandonnent et
me prennent pour un doublon.
Il cherche fébrilement dans son Tarot de Marseille si une signification particulière a pu lui échapper.
"La Roue de Fortune renversée associée à l'Amoureux signifie
parfois une situation sentimentale fausse."
Voilà, on trouve ce que l'on cherche. C'était la dernière pièce du puzzle. Ou la première ? Il me reste à trouver la question que j'ai voulu poser et maintenant que j'ai la réponse, je pourrai dormir...
Il se sert un verre de Bourbon et se met à songer. Situation sentimentale fausse... La bonne blague ! De quelle situation peut-il s'agir ? J'en ai vécu des
centaines, toutes plus fausses les unes que les autres, toutes plus sordides avec leur "happy ending" à faire pleurer de honte, avec leurs compromissions malsaines, avec leurs rires et leurs larmes mélangées. Chaque fois, l'un était heureux, l'autre pas. Je ne parle pas de l'Autre, de l'être vivant qui servait de partenaire dans cette parodie de bonheur à deux. Je parle de l'un et de l'autre moi-même.
Le Social, lui, se réjouissait d'un rien, d'une pécadille, d'un sourire de femme,
du regard des autres. Le Personnel, lui, s'ennuyait à mourir pendant les interminables embrassades, pendant les danses trop longues, pendant les discussions trop plates. Il arrivait même à gâcher complètement le bonheur de l'autre Autre, par son manque de patience et son insupportable rigueur.
Ainsi va la vie à deux ! Qui croirait que c'est une affaire à trois pour être
heureux à deux ? À quatre, qui sait ? Rares sont celles qui eurent la finesse de le comprendre ! Rares sont celles qui n'ont pas souffert de cette lutte dont elles n'imaginaient pas la violence... Au dehors, un regard fier, gagneur, un peu cynique, un peu doux, mélange subtil de l'un et de l'autre. Un humour un peu noir, un peu stéréotypé, un peu trop fin et rarement adapté à l'auditoire. Un caractère flegmatique semblant considérer du même oeil les événements les plus gais et les plus dramatiques. Un regard tourné autant vers l'intérieur que vers le monde. Des pleurs et des rires parfois inattendus suivant que l'on croit avoir affaire à une machine
bien huilée et sans sentiments ou à un être désespéré incapable de distance. Un individu prévisible et surprenant à la fois. Comment s'étonner que cela n'ait
jamais marché pleinement, la main dans la main, le regard dans
le regard, la vie dans la vie... Combien aurais-je voulu Lui
dire : "quand tu me regardes, c'est lui que tu vois. Si je
t'aime, c'est à peine s'il doit te trouver supportable. S'il
t'aime, ne vois-tu pas que je te hais ?" Essayez d'expliquer
cela à quelqu'un de sensé ! Seule une femme duale pourrait le
concevoir et encore faudrait-il que chacune d'Elle-même
convienne à chacun de moi-même ! Et pourtant... "cogito ergo
sum". Je suis donc celui qui pense et celui qui est pensé. Le
Moi et la Chose, le Personnel et le Social, le tout et la
partie, le programmeur et la machine, le décorateur et le
meuble inerte, l'Amoureux de lui-même et celui des autres, le
fumeur buveur qui veut oublier et le sportif actif qui veut se
dépenser. Il reste songeur et s'allume une cigarette.
Ca y est, je tiens ma question. Les arcanes doivent me
répondre, cette fois, sans me renvoyer mon double. Serai-je
toujours seul dans ma double vie ? Formerai-je un jour un tre
unique et plein ? Vivrai-je assez vieux pour tre unique,
enfin réconcilié avec moi-m me ? Il rebat les arcanes en ne
songeant à rien de précis, cette fois avec un peu plus de
difficulté, mais empreint du désir de savoir ce que la
fatalité lui réserve. Il étale les arcanes et se met à
hésiter. Deux cartes l'attirent. Il ferme les yeux et en
retourne une...
"Le Mat part en voyage, erre à travers le monde à la
recherche de la Vérité et de l'Unité, chargé encore des
attributs de la dualité humaine... il a tout compris, il a
tout en main, mais il est incapable de faire la synthèse.
Comme cette lame peut prendre toutes les formes, il faut la
regarder avec les cartes qui l'entourent."
Il regarde la carte, perplexe. Un homme jeune, à la barbe
couleur chair, porte un chapeau qui ressemble à celui des
jongleurs ou des fous du Moyen Age, jaune avec une boule
rouge. Dans la main gauche, il porte un léger fardeau de
couleur chair au bout d'un bâton blanc. Lequel est celui qui
porte et lequel est le fardeau ? Lequel est le jongleur et
lequel est le fou ? Il décide de retourner l'autre carte.
Après tout, il la voulait aussi...
"L'Arcane sans Nom : un squelette, de profil, regarde vers la
gauche. Il ne porte qu'un linge collant sur les os et un
bonnet, tous deux de couleur chair. Il ressemble à la Camarde
du Moyen Age. Un pied s'appuie sur une tête d'enfant, l'autre
est enfoncé dans le sol noir. Au sol, des pieds et des mains
coupés, une tête couronnée, deux os blancs, et des touffes
d'herbe bleues et jaunes. Cet arcane oeuvre à contre-temps, à
contre-courant, vers une dimension étrangère à notre monde. La
tradition voit dans cette carte un symbole de réincarnation,
de triomphe de la vie sur la mort. Cet arcane ne symbolise pas
précisémént le fait de mourir, mais plutôt une sorte de mort.
Avec cette Lame Majeure, entre en action une grande loi de
l'Univers visible : la loi de Transformation. Elle signifie la
fin d'un cycle, elle est le symbole d'une âme qui sommeille,
plongée dans le doute, pour un temps plus ou moins long. Celui
qui tire cette carte en position forte ne peut plus vivre
comme avant, il doit changer radicalement sa façon de vivre."
Voilà qui me semble bien clair et bien trouble à la fois.
Suis-je prêt à changer ma vie ? Suis-je vraiment si concerné
par ces sornettes, et en quoi répondent-elles à ma question ?
Bouleversé, je veux bien l'être mais resterai-je doublement
seul ou simplement diverti par une vie nouvelle, et pour
combien de temps ? Qui me promet que je ne perdrai pas ma
lucidité avec ma dualité ? Mes deux moi-mêmes ne veulent être
lésés ni l'un ni l'autre. Comment les concilier sans perdre
mon identité ? Il se souvient alors que le Mat s'interprête
avec les Lames qui l'entourent.
"Avec l'Arcane sans Nom, le Mat peut signifier, sur le plan
spirituel, une forme de mort de la personnalité voulue et
acceptée."
Il faudra donc choisir qui de toi ou de moi doit mourir, mon cher double ! Ces interprétations ne me conviennent pas totalement, se dit-il, mais je sens que je ne suis pas si loin de la vérité. Il y aura mort, c'est sûr, mais pas totale. Je ne peux vivre physiquement si une partie de moi-même doit mourir, fût-ce spirituellement. Je dois donc trouver une demi-mort pour chacune de mes aspirations, pour chaque autre moi-même. Pensif, il décide de noter ses deux derniers tirages puis se demande s'ils ne sont pas, en fait, corrélés par autre chose que leur succession temporelle. La solution se trouve peut-être dans l'addition théosophique ?
Les nombres associés aux deux premières cartes sont X pour la Roue de Fortune, VI
pour l'Amoureux et XIII pour l'Arcane sans Nom. Le Mat ne compte pas puisque c'est la vingt-deuxième carte. Au total, j'obtiens vingt-neuf. Je retire vingt-deux et il reste sept. C'est le Chariot...
"Un homme jeune, au regard tourné vers la droite, se tient
debout sur un char en forme d'autel cubique, au bord jaune, au
socle et aux roues couleur chair. Sur le char, un blason porte
les lettres S et M, initiales du Souffre et du Mercure,
éléments à la base du Grand Oeuvre des alchimistes... Les deux
chevaux qui tirent le char, rouge à droite, bleu à gauche,
sont reliés par une selle commune, blanche, flanquée d'éperons
blancs. Ils ont l'air de se diriger dans deux directions
opposées, mais leurs yeux sont tournés vers la droite, comme
ceux du conducteur. Lame de lutte et de triomphe dans la
lutte. Tous les symboles tendent à l'équilibre, mais dans le
mouvement. Celui qui sort cette carte peut et doit retenir ses
passions pour mieux les exploiter. Cette lame est celle de la
mémoire, de la tradition, elle aide ceux qui cherchent dans le
passé pour agir dans l'avenir."
La mémoire, le passé ! Moi qui ne me souviens jamais de rien ! Moi qui dois tout noter et ne vis que dans le présent ! Que penser de cette dernière trouvaille ? Il reste bercé par ces nouvelles pensées. Mémoire, noter, passé, lutte, équilibre, demi-mort, action, alchimie, Grand Oeuvre, mouvement, jongleur, fou du roi, double, unique, voyages, changements, activités parallèles, transformation.
Il regarde à nouveau les cinq Lames qu'il a tirées. Il les trouve soudain très belles, riches en symboles, en couleurs et en idées, en énergie. Il se les décrit mentalement et s'aperçoit qu'il est calme, en paix avec lui-même et son
double, il constate que l'esthète Social et le mystique Personnel sont en harmonie. L'un découvre un plaisir sensuel inconnu et l'autre s'abîme dans une pensée symbolique sans limite. Le calme et la jouissance de l'instant l'envahissent.
La révélation vient d'avoir lieu : il sera alchimiste.
JC CULIOLI 1988
Libellés : Les Arcanes ou la vraie Vie
jeudi 14 juin 2007
Face à Face
Je frappai à la porte, tout doucement, un peu craintif. Je ne le connaissais que par ouï-dire. Quelque chose d'indescriptible. Certains s'y étaient risqués et m'avaient dit : "tu vas te faire manger tout cru". Je n'étais pas rassuré par ces commentaires - faits à voix basse - par ceux qui osaient encore en parler. Je ne l'avais jamais rencontré auparavant, mais ce jour-là, je devais me jeter à l'eau.
Il le fallait. Je n'avais pas le choix. Ma vie en dépendait.
Je frappai à cette porte, espérant malgré moi qu'il n'entende pas. Un beuglement sourd me fit comprendre qu'il m'attendait. À peine avais-je poussé cette porte qui s'ouvrait sur mon malheur, qu'une odeur épaisse m'envahit. Une odeur âcre que je n'oublierai jamais. À demi-asphyxié, je fis, hagard, quelques pas à l'intérieur, recherchant un soutien contre l'un des murs poisseux. Je ne savais comment j'allais l'aborder. Il avait une grosse tête allongée et des bras immenses. Ses yeux noirs, exorbités, semblaient vouloir m'assommer tellement il était clair que je venais de déranger son sommeil épais. Ses arcades sourcilières et son maxillaire inférieur étaient horriblement proéminents. Je devinais ses os épais et ses dents de brute.
Essayer de lui parler était au-dessus de mes forces. Je tentai quelque chose,
mais seul un petit cri plaintif s'échappa de ma gorge serrée. Je ruisselais de sueur et j'avais soif. Mes membres tremblaient et je sentais mon cœur s'emballer d'une panique incontrôlable. Un flot de sang bouillant venait battre mes tempes, rythmant les images troublées que mon inconscient déversait dans mes yeux fiévreux.
Craignant d'effectuer des mouvements trop brusques, je restai sur place, attendant qu'il bouge pour m'enfuir au plus vite. Mais j'étais paralysé.
Il se mit à faire de grands bonds dans toute la pièce. Il était partout à la fois. Je ne cessais de me retourner pour le suivre des yeux. J'observais son manège sachant qu'à tout moment, il pouvait se jeter sur moi. Avec ce qu'il me restait de conscience, j'essayais de réfléchir à ma fuite. Deux fenêtres dans le fond de la pièce. Fermées, malheureusement. Pas le temps de les ouvrir. La porte, entrebâillée, derrière moi. Seule issue quand je n'y tiendrais plus.
Il fit, autour de moi, des cercles de plus en plus éloignés, cognant parfois - visiblement sans douleur - les murs gris. S'aidant de ses longs bras velus, il faisait des bonds qui le rendaient encore plus impressionnant. Avec cette chaleur malodorante et toute cette
activité, l'atmosphère commençait à devenir étouffante.
Je ne respirais presque plus. J’étais complètement oppressé.
Soudain, il se figea. Il me fixa quelques secondes d'un rictus
carnassier qui en disait long. Il s'installa dans un coin de la pièce et se
mit à uriner, tournant la tête de temps à autre pour me
lancer des regards menaçants. Il fit de même à chacun des
trois autres coins.
Ce fut le déclic. J'étais au centre de son territoire, prisonnier
de ma peur et de cette odeur épaisse. On m'avait décrit ce qui se
passerait ensuite. J'allais être mangé tout cru !
Je me mis à pousser de petits cris de terreur et commençai
à reculer à petits pas mal assurés. Surtout ne pas tomber,
sinon il se jetterait sur moi et ma peau ne vaudrait plus
cher... Il me barra la route de la porte et, se levant de
tout son long, martela bruyamment sa vaste poitrine. Des
coups sourds qui résonnent encore dans ma tête. Cela dura
plusieurs minutes, jusqu'à ce que je n'en puisse plus. Je
me mis à courir dans la pièce. En avant, en arrière, à
gauche, à droite, sans arrêt. Je ne me contrôlais plus.
Surpris, il pencha la tête de côté et commença à la
gratter nerveusement. Un nuage d'insectes en sortit. En
même temps, il cognait machinalement le sol, comme s'il
essayait de comprendre mon comportement. Je commençais à
m'essouffler. Je voulais attirer son attention vers une
des fenêtres et m'échapper par la porte. Mais il ne me
quittait pas de ses yeux immenses et sombres.
Soudain, j'entendis trois coups secs et la porte s'ouvrit
complètement. D'un pas léger, elle entra. Elle était
jeune, fraîche et désirable. Mon sang ne fit qu'un tour :
lui laisser cette proie en pâture et m'enfuir ! Moins
inquiète que moi, elle alla innocemment au-devant de lui
et émit quelques sons inaudibles. Il ricana, se pourléchant les babines.
Il salivait bruyamment. Il sauta à une hauteur prodigieuse et s'accrocha
à une poutre, d'une seule main. Son rugissement caverneux se fit alors
entendre. La pauvre enfant resta pétrifiée sur place. Elle
savait ce qui l'attendait, et moi aussi. Comme elle
commençait à pleurer, il se jeta sur elle de tout son
poids. Ils s'écroulèrent ensemble et ce qui s'ensuivit, je
ne peux le décrire, tellement j'en fus dégoûté. Peu de
temps après, il la laissa partir, satisfait. Elle détala
en hurlant. Je décidai alors de rester et d'affronter la
bête, fut-ce au prix de mon existence. Je pris une
profonde respiration, sans plus faire attention à cette
odeur moite et oppressante. Je combattis bec et ongle : je
frappais le sol du pied, montrais les dents en proférant des
paroles insensées, gesticulais dans tous les sens, le
rendant fou par mon activité, je faisais mine de partir
lentement puis de revenir encore plus vite. Il essaya de
suivre tous mes mouvements mais sa grande carcasse ne
pouvait être aussi agile que la mienne. Il prit un projectile
et essaya de me le lancer. Je l'esquivai facilement,
accompagnant mon geste d'un ricanement de hyène. Je
sentais que la situation allait se retourner à mon
avantage. Un morceau de bois traînait là. Je lui jetai à
la tête. Ce n'était qu'un fétu de paille pour
lui. Pourtant, ébranlé par mon manège, il prit peur. Touché en plein front,
il pâlit. Il s'assit, immobile et surpris. Il était atteint.
Il était temps pour moi de fondre sur lui avec la volonté
de l'aigle et la violence du guépard, criant, meuglant, glapissant et
tournoyant. La violence de mon attaque l'effara. Il prit vraiment peur,
d’une peur panique, et se réfugia en rampant, courbé, dans le
coin le plus sombre de la pièce. J'avais gagné. J'allais
tranquillement uriner à chacun des trois autres coins,
pendant qu'il griffonnait des ronds sur le sol, faisant
mine de ne rien voir. Il ne voulait pas perdre la face.
Quand j'eus terminé, il se leva, fit rouler ses yeux
noirs, montra son imposante dentition, avança un bras vers
moi et me lança, comme à regret :
- Votre projet est accepté, cher ami.
Ce fut le plus beau jour de ma vie.
JC CULIOLI 1987
Libellés : Face à Face
mardi 12 juin 2007
La Faucheuse
Il est dix-huit heures et c’est l’hiver. Il fait donc déjà une nuit glaciale et l’homme s’avance rapidement dans un blouson de cuir sombre, emmitouflé dans une écharpe noire. Il s’appelle Dédé. Il porte un sac de sport en bandoulière. Ses baskets sont neuves. Il marche d’un pas souple et affiche un air déterminé et passe-partout à la fois. Il doit avoir une trentaine d’années. Il se fond complètement dans la masse des gens qui sortent des bureaux à cette heure là. Quand il s’arrête devant la porte cochère du 8 avenue des Rameaux, personne ne le remarque. Personne ne remarque non plus qu’il n’entre pas en tapant le code de l’interphone, mais simplement avec une clé de facteur, ces clés qui permettent à tous les colporteurs de rentrer dans ces immeubles cossus interdits par décision de syndic, au colportages en tous genres. Impossible de le remarquer. Il va bien trop vite : dès qu’il se présente devant l’interphone, la clé est enfoncée, tournée, la porte s’ouvre et il s’engouffre dans l’entrée sombre. Il n’allume pas la lumière. Il préfère s’imprégner de l’odeur et du souffle de l’immeuble pendant quelques secondes. Ensuite, il s’allume une cigarette et passe rapidement le briquet devant les étiquettes des boîtes aux lettres. Troisième étage gauche, Madame Veuve Faucheux. C’est là qu’il veut aller, Dédé. Il grimpe un demi-étage puis allume la lumière. Il monte tranquillement deux étages et attend que la minuterie s’éteigne. Il lui reste 10 marches jusqu’à l’appartement de Madame Faucheux. Il les gravit en silence, presque en apnée. Il écoute le moindre bruit. La télé. On n’entend que la télé dans ces immeubles calmes, en fin de journée. Pas d’enfants. Les jeunes couples avec bébés sont trop pauvres pour habiter par ici. A contrario, les habitants d’ici sont assez riches pour intéresser l’homme au blouson et au sac de sport. Madame Faucheux n’est sûrement pas fauchée, se dit Dédé en rigolant. Et apparemment, elle aime bien « Questions pour un Champion ». Tant mieux, je vais rentrer sans la déranger... si elle ne me dérange pas...
Il sort une minuscule lampe de poche qu’il accroche au revers du blouson. Serrure trois points, modèle Fichet année 87. Probablement la date de la mort de son mari. Le paillasson est très poussiéreux mais pas sale : donc, pas de femme de ménage. La vieille est sûrement trop pingre pour s’en offrir une. Et trop invalide pour entretenir son paillasson. Elle reçoit peu de visites : il a plu toute cette semaine et le moindre visiteur aurait dû laisser un peu de boue. Sans parler des crottes de chiens. Bref, on va ouvrir ça sans bruit, et on verra bien à l’intérieur.
Il commence par la bonne vieille technique de la carte de crédit : on la glisse entre l’embrasure et le penne, et la porte s’ouvre. Pas de chance, ici il faudra trouver autre chose, maugrée-t-il. Il faut que je sorte mon parapluie. Il dégaine alors d’un petit étui pendant à sa ceinture un outil universel pour serrurier : une clé à billes programmable.
Il l’enfonce dans la serrure, appuie sur quelques picots bien choisis et sent tout de suite que la serrure répond. Et voilà, se dit-il, avec Dédé, c’est pas compliqué ! Avec une précision de démineur, il tourne complètement la clé et entre-ouvre la porte sur quelques centimètres. La chaîne de sécurité laisse entendre un bruit faible, un très léger cliquetis. Il sort de sa poche arrière une pince longue et coupe net l’un des maillons. La télévision est trop forte pour que Mme Faucheux entende quoi que ce soit. La porte vient d’offrir sa dernière résistance. Il l’ouvre suffisamment pour renter dans couloir qui n’est pas éclairé et se colle au mur. Il referme tranquillement la porte. Tout cela a pris moins d’une minute.
Il ne reste plus qu’à visiter. Par ici, M’sieurs Dames, pense-t-il. Devant lui, une vieille horloge à l’arrêt indiquant minuit. Bigre, il se fait tard, rigole-t-il intérieurement. La vieille pourrait quand même remonter son horloge ! Bref, à droite, la cuisine, à gauche, le salon, avec une porte vitrée de laquelle il peut voir Mme Faucheux de dos, toute à son émission télévisée. Au fond, apparemment une chambre. Quelle odeur de moisi ! La vieille pourrait aérer un peu ! Déjà, ces vieux immeubles sentent le pipi mais alors ici, c’est un comble. Et c’est d’un poussiéreux ! Les araignées doivent se sentir bien, ici. Par terre, quelques crottes de rats. Décidément, elle est bien accueillante, la Faucheux.
Laissant la cuisine sur sa droite, il avance doucement vers la chambre. Rien d’intéressant. Un lit poussiéreux, rien sous le matelas ; une copie de commode ancienne bourrée de tissus troués, une penderie pleine de robes noires. Des jeux de cartes usées : des tarots, principalement. Tiens, la vieille dit la bonne aventure. Elle doit être pleine aux as, mais sa cachette n’est pas là.
Il rebrousse chemin et jette un oeil à travers la porte vitrée. La Faucheux lui tourne le dos, vêtue d’une large robe noire, enfoncée dans un fauteuil rouge sans âge, affublée d’un chapeau en laine grise, la tête légèrement penchée en avant. Il ne voit pas ses mains recroquevillées ni rien d’autre d’ailleurs, à part deux énormes couettes grises qui pendent de chaque côté de la tête. Le salon est en fait assez petit : en face, deux fenêtres donnant sur la rue. Sur la droite un canapé moderne des années soixante, en skie granuleux gris, et tubes de métal noir, recouvert d’une couverture verte à liserais marron. À gauche, un vaisselier Henri II, décoré d’une multitude de bibelots inutiles.
Hum, se dit-il, le magot n’est pas dans la chambre, essayons quand même la cuisine. On ne sait jamais. La cuisine ! Une horreur ! La vieille n’a pas fait la vaisselle depuis au moins une semaine. De la moisissure partout, des épluchures pourries, du papier journal gras par-terre. Mon Dieu, mais Dédé t’es dingue de travailler dans des conditions pareilles ! Même s’il y a des bifetons par ici, je ne vais pas les trouver dans cette crasse et ils vont dater de l’ancien franc. Par acquis de conscience il ouvre successivement deux tiroirs grinçants et trouve finalement un beau et vieux rouleau à pâtisserie en bois comme on en faisait au début du XXième siècle. Après tout, ça, cela va peut-être me servir, il va bien falloir l’approcher la Faucheux ! Si elle bouge un poil de moustache, boum !
Il retourne dans le couloir, la main crispée sur le rondin de bois. Allez œil de lynx, mate partout et trouves-le, le magot ! Il regarde tranquillement par la vitre – pas très propre d’ailleurs – de la porte fermée. Ah ça y est ! Sur le buffet Henri II, une petite coiffeuse portative, sorte de boîte à bijou avec miroir. Je veux ce truc ! Pour cela, il faut en quelques secondes ouvrir la porte, se jeter sur la boîte à bijoux, l’emporter sous le bras, repasser par les deux portes et dévaler l’escalier. Le temps que la vieille lâche son dentier, je serai dans la rue.
Sage précaution, il laisse la porte du couloir entre-ouverte. Ah, j’ai une question ! Et si je l’assommais dès que je rentre dans le salon ? Non, c’est pas nécessaire, et je suis capable de la tuer d’une pichenette. Trop risqué ? Serial tueur de mémés, c’est pas mon « business model ». Je fais simple : j’ouvre, je prends la boîte à bonbons, à moi l’oseille, et je me tire !
Il saisit la poignée de la porte de la main gauche, l’actionne, retient sa respiration, et pousse doucement. La porte ne s’ouvre pas. Coincée… Il a toujours son arme en bois dans la main droite, mais la transpiration perle sur son front. L’odeur nauséabonde de moisi commence aussi à l’incommoder fortement. Et toujours cette émission de télé tonitruante et la vieille qui ne bouge pas, comme hypnotisée par le présentateur. Pour la première fois de sa vie, Dédé n’est pas à son aise. Pourtant il en a vu d’autres. Son cœur bat la chamade, mais ce n’est quand même pas la première fois qu’une petite poussée d’adrénaline lui fait un peu trembler les mains. Il se met à en rigoler intérieurement : alors, elle te fait peur, la Faucheux, ducon ?
Cette fois , il s’arc-boute en posant les genoux contre le bas de la porte, pendant qu’avec la main gauche il tire vers le haut la poignée. Et tout se joue en un éclair : la porte cède brusquement en grinçant, Dédé tombe presque en avant, la vieille a un sursaut comme si elle était poussé par le courant d’air, et lui, complètement paniqué lui assène un grand coup de gourdin vers le haut. La tête de Madame Faucheux telle un ballon creux s’envole sous le choc et tournoie avant de retomber, à moitié mangée par les rats, les yeux vides tournés vers lui. Elle était morte. Le sang de Dédé se glace. Il ressent un poids très lourd au niveau de l’estomac puis une douleur brûlante qui paralyse son bras gauche. Il respire avec peine l’air infect de l’appartement, ses jambes chancellent et il s’effondre, à deux pas du crâne décharné. 
JC CULIOLI 2007.
Libellés : La Faucheuse
lundi 11 juin 2007
Les Colliers-Machine

Regardez ces spécimens anciens... Nous ne savons pas encore
précisément comment ils sont apparus, mais un beau jour...
Ecoutez-moi bien... Je crois que cela a commencé dans l'esprit
d'un de ces savants démiurges qu'ils appelaient eux-mêmes des
"informaticiens". Vous savez, ceux qui ont voulu créer des
machines à l'image de l'homme. Ces machines si sûres, si rapides
et bientôt si indispensables... Enfin, nous verrons plus loin...
Oui, c'était au départ un mathématicien qui trouvait que les
équations manquaient de vie, de relief. Il décida de construire
une machine pour, tout d'abord résoudre, puis comprendre, enfin
créer de nouvelles équations, toujours plus complexes. Oh, vous
me direz que Pascal, un de nos lointains ancêtres, un primitif
persuadé de l'existence de Dieu (une sorte de "sur-être",
enfin... un concept dont notre connaissance moderne a prouvé
qu'il était inadéquat...), avait inventé (et nous la verrons dans
la prochaine salle) une machine - qui vous fera rire, sans doute,
par sa simplicité - permettant d'exécuter facilement quelques
opérations basiques comme l'addition et la multiplication. Oui...
je comprends que vous ayez quelques difficultés à me suivre, car
la science de ces - appelons-les des hommes si vous voulez -
était très pauvre. Mais je reviendrai là-dessus aussi, si cela
vous intéresse... Toujours est-il que c'est un mathématicien un
peu plus "évolué" que les autres - là encore, sachez que la
notion d'évolution reste encore peu attestée - qui décida
d'inscrire dans la réalité, la matière dont nous sommes tous
faits, le non-esprit, une certaine forme de "logique", que nous
qualifierons aussi d'"humaine", même si cela ne recouvre qu'une
part inférieure et primitive de ce qu'est l'Homme...
Ces préliminaires étant posés, je vous prie d'envisager cette
nouvelle pièce... Voilà, vous êtes ici dans une salle qui a été
entièrement construite suivant les introspections souterraines
de cette cité-musée. Il s'agit d'une sorte de caverne climatisée
dans laquelle les habitants de la ville venaient s'"instruire" -
pardonnez-le mot, une fois de plus, notre science manque de
vocabulaire pour toute cette époque encore assez mal étudiée de
l'ère secondaire de l'humanité - en se servant - le croirez-
vous... Je crois qu'il vous faudra un très gros effort
d'imagination, mais aussi de mansuétude à l'égard de nos ancêtres
qui ont beaucoup souffert de conditions climatiques difficiles...
Oui ? Oh, pardon, excusez mes digressions saugrenues - pure
déformation professionnelle, je le crains... Je poursuis... Alors
donc, ces premiers êtres humains venaient... s'"instruire" en
dialoguant avec des machines dont vous voyez quelques exemplaires
exposés ici. Tout d'abord à votre gauche, la fameuse machine de
Pascal, retrouvée - presque entièrement en poudre - environ
trente centimètres plus bas que les autres, ce qui - semble-t-il-
lui confère un âge très légèrement supérieur à celui des autres
ici présentes. On constate néanmoins que cette machine est très
belle, contrairement aux suivantes. Prenez par exemple, ce
cube... L'analyse métallurgique et l'étude des réverbérations
cosmiques indique que les matériaux utilisés étaient les mêmes
que ceux des armes individuelles de l'époque. L'hystérésis de
l'interaction faible entre les diverses parties de ces pièces de
musée a permis de les reconstituer dans leur exact état
d'origine... Une question ? Ah, comment ils s'"instruisaient" ?...
Oui, bien sûr... Eh bien, cela reste un mystère pour nous pour le
moment. La théorie du Professeur Ling - j'ai moi-même eu
l'occasion de la vérifier plusieurs fois dans de nombreuses
fouilles de notre planète - est qu'ils effectuaient de très
nombreux calculs de logique et de mathématique avec ces machines.
Non, ne riez pas, c'est une théorie tout à fait plausible ! C'est
même tout à leur honneur d'avoir construit ces appendices de leur
cerveau afin de mieux comprendre le monde qui les entourait. Je
vous rappelle que c'était une période peu sûre sur le plan
météorologique. De nombreuses famines, des épidémies, des luttes
entre clans. Oui, un mot vous échappe ?... Epidémie ? Ah, c'est
un peu difficile, pardonnez-moi. J'aurais dû faire appel à mon
ami linguiste pour vous éclairer ce mot. D'après des textes à
peine plus anciens que ces fouilles, ce mot veut dire - l'origine
vient d'un pré-langage dénommé le grec, mais cela n'a pas
d'importance ici - "installation" ou "intrusion" d'un élément
étranger dans une population. En fait, il s'agit d'une "maladie"
qui se répand très vite... Et on peut considérer que "maladie"
veut dire, en quelque sorte, un déséquilibre de l'individu, si
vous voulez. En d'autres termes, il s'agit de l'installation d'un
déséquilibre qui entraînait la mort certaine de toute une
population, parfois même d'un clan tout entier... Oui, les
conditions n'étaient pas propices à l'épanouissement du cerveau
de ces hommes... Vous pouvez voir ici que ces machines de calcul
ont progressivement investi toutes les formes de la vie...
L'art... à votre droite, nous avons accroché un de ces colliers
machines. Ici, des spécimens très intéressants de bagues de pieds
et de mains qu'ils portaient en toute circonstance. Là, vous
pouvez voir une de ces machines, probablement portée par un haut
dignitaire, sous forme de couvre-chef. Il s'agit de la voie la
plus achevée de ce type d'appareils, puisqu'ils étaient
directement branchés - nous avons de bonnes raisons de le croire
et vous pourrez le constater par vous-mêmes - sur le cerveau de
celui qui le portait. Oui, vous pouvez toucher, bien sûr. Vous
verrez que c'est extrêmement léger, pas plus de cent grammes.
Pardon ? Ah oui, votre question sur la façon dont ils
s'instruisaient... Oui, alors... toujours selon le Professeur
Ling... ayant construit des machines parlant leur langue et
comprenant leur logique - vous aurez bientôt un cours spécial sur
la logique de ces hommes. Vous verrez que c'est très séduisant,
par bien des aspects... une forme d'art primitif, en quelque
sorte - ils ont tout d'abord vérifié un certain nombre de lois de
leur science Physique (nous en ferons demain une analyse
épistémologique, vous verrez que cela ne manque pas d'intérêt...
L'histoire des idées est toujours pleine d'anecdotes... Et il
faut reconnaître que cette branche-là de notre race est allée
assez loin... je vous mets l'eau à la bouche, n'est-ce pas ?)
Ensuite... ils ont utilisé la force de ces outils pour trier,
classer répertorier la plupart des phénomènes qu'ils pouvaient
mesurer, afin d'effectuer des corrélations, par exemple en socio-
culture, en théorie des langues, en biologie... Ils auraient
d'ailleurs dû en rester là, car tout semble prouver qu'ils se
sont progressivement laissés déborder par ces machines... Oui, je
comprends que cela vous fasse rire, mais c'est plutôt
regrettable, voyez-vous... Ayant câblé une certaine forme de
"logique" et leur langage dans ces machines, ils ont eu l'idée
funeste - vous en conviendrez - de faire résoudre des problèmes
ridiculement faciles (comme, par exemple trouver les branches de
solutions d'une équation différentielle ou que sais-je ...
choisir la meilleure route pour traverser une cité, ou encore
déduire une loi d'un grand nombre d'événements...) Non, je ne
plaisante pas, je vous vous assure, d'ailleurs la suite est pire
encore... Il semble que progressivement, même pour les
"problèmes" de la vie courante - ce que nous appelons des choix
d'ordre zéro - cette branche de l'humanité s'est reposée pour
la "logique" de ces machines... Tenez, on a retrouvé un texte,
une sorte de mode d'emploi qui expliquait comment, grâce à cette
machine-collier que vous voyez ici, déterminer son état de santé
- leur art médical était particulièrement pauvre, il faut
malheureusement le dire, choisir un futur conjoint (j'ai oublié
de vous dire que ces hommes s'établissaient en petites groupes,
qu'ils cassaient souvent, d'ailleurs), gagner à des jeux, choisir
sa nourriture... et j'en passe !...
S'il vous plait, remettez-vous, cessez de vous dissiper !
Je n'ai pas terminé... Même si cela vous fait rire et je ne vous en voudrai par pour Ça, moi-même j'ai souvent été pris de crises de fou-rire inextinguibles, n'oubliez pas que - historiquement - c'est la branche de
l'humanité la plus p
