Ne sachant si l'on me suivait toujours, je continuais à marcher droit devant moi, coupant tout sur mon passage, les mains violettes d'ampoules infectées, la bouche et les yeux tuméfiés par les moustiques, et je m'entendais pousser des gémissements rauques à chaque impact sur les lianes. Mon esprit ayant déjà abandonné la partie, seul mon corps poursuivait la lutte, avec un acharnement désespéré.
Depuis deux jours au moins, je n'entendais plus les chiens. Je n'ai jamais eu conscience d'avoir peur des chiens. Mon corps, lui, en tremblait. Je craignais qu'ils n'aient dressé leurs chiens à ne pas aboyer à l'approche de la proie.
Avancer coûte que coûte, telle était ma seule idée à cet instant.
Soudain, un bruit métallique me fit réaliser que je venais de casser ma machette sur un gros rocher moussu qui me barrait la route. Je sursautai d'abord, croyant que le bruit venait d'ailleurs. Je vis enfin que ma seule chance de salut, ma seule arme et mon seul espoir s'étaient rompus net, des broussailles épaisses m'ayant caché la pierre. Dans mon entêtement aveugle, j'avais été trompé par la couleur verte du rocher. J'étais perdu. Je pleurai de rage, de désespoir et de fatigue, et, dans un demi-coma, je m'affalai contre cette pierre massive. Le bruit du choc résonnait encore dans mes oreilles et l'éclair récent de la lame sur la pierre se mêlait à mes visions angoissées dues à la fièvre. J'aurais pu mourir là, d'épuisement, de malheur inexorable, d'abandon.
Je ne fis que m'endormir.
De multiples cauchemars et gémissements, de multiples images de ma vie passée s'entremêlaient en une histoire absurde qui commençait dans un petit bourg de la banlieue londonienne pour se terminer en pleine forêt thaïlandaise.
Mon sommeil fut long et pour la première fois depuis bien longtemps,
réparateur. La pierre était chaude, d'une chaleur douce qui ne tarda pas à apaiser ma fièvre, puis à sècher mes vêtements. Quand j'émergeai, j'étais plus ferme, plus lucide et presque gai. J'avais rêvé, sur la fin, une histoire de Bouddha qui souriait de mes malheurs, avec un regard si doux qu'il avait l'air de penser qu'ils étaient terminés maintenant. Je ne me souviens jamais de mes rêves, mais celui-là m'avait frappé. Des Bouddhas, j'en avais vu des myriades dans les temples de
Thaïlande. Un tel Bouddha, jamais. Il me parlait d'une voix chaude d'une dernière épreuve avant le pardon. Ayant souvent trafiqué avec les objets sacrés des temples, je trouvais drôle qu'un Bouddha me promette le salut. Surtout que je
fuyais justement la police thaïlandaise pour avoir volé nombre de statuettes consacrées et de bijoux anciens. Je me découvrais, après ce rêve, une mauvaise conscience qui ne m'avait jamais effleuré auparavant. C'était vrai qu'après tout, ces gens avaient une religion qui n'était pas plus idiote que la nôtre. Je ne savais même pas s'il existait, comme chez nous, de notion de péché ou de faute à expier. Ignorant tout de leur culture, je n'étais qu'un aventurier sans vergogne, faisant main basse sans discernement sur tout ce qui brille et peut se convertir en livres sterling.
Tout d'un coup, j'eus honte de mes forfaits. Je me dis que j'avais déjà payé une partie de mes dettes dans cette poursuite effrénée à travers la jungle, et que si l'on m'avait prédit une telle aventure, je serais resté en Angleterre pourperfectionner mon golf ou mon polo. Tous mes voyages, tous mes larcins, toutes mes combines - même si elles avaient été parfois rémunératrices - tout cela me paraissait bien maigre en comparaison des souffrances que j'endurais depuis une semaine. Souffrir de fièvre, de faim et de peur à la fois, rend vite repentant le pire des criminels. Je n'étais qu'un minable pilleur de temples et je me sentais bien puni. Je me rendis vite compte que j'avais en grande partie recouvré mes esprits. Je raisonnais à peu près convenablement et je sentais mon cerveau se dérouiller, attentif aux bruits, aux odeurs variées et aux couleurs de la jungle. Je n'avais plus aucune envie d'avancer. Sans machette, inutile de braver la forêt. Elle eût tôt fait de m'engloutir dans ses limbes. Je décidai de rester là, de réfléchir, éventuellement de retourner sur mes pas, d'implorer la clémence de la police, peut-être de demander
un procès, d'avouer, d'accepter même, de bonne grâce, de purger mes erreurs à l'ombre d'une prison, et aussi d'écrire à ma famille avec laquelle j'avais rompu pour partir à l'aventure, espérant revenir riche et auréolé de la gloire de l'aventurier.
J'étais enfin convaincu par mon rêve que tout n'était pas forcément perdu, que quelque chose en moi ou ailleurs devait m'aider à sortir de cette fâcheuse situation. Je ramassai, à tout hasard, les restes de ma machette et les posai sur cette pierre chaude qui, après m'avoir désespéré, m'avait redonné
un peu de force et de courage. En déposant la lame sur la pierre, je vis l'entaille que j'y avais faite : une longue balafre, en forme de croissant de lune. Ce croissant de lune me rappela une image récente. Je compris l'origine du sourire de mon rêve. C'était donc ça le sourire du Bouddha ?
Je me traitai d'imbécile, imaginant bien que mon songe n'avait été inspiré que par ce mélange de bruit métallique, d'éclair et de croissant de lune. Je n'étais qu'un sot ou, plus sûrement, un malade. Je délirais encore. J'avais été le jouet de mes sens amoindris. Je me remis à pleurer, doucement, comme un enfant perdu.
Je ne sais pas combien de temps je restai là, prostré, contre ma pierre dont la chaleur me maintenait en vie. Je ne revins à la réalité que le lendemain, tôt dans la matinée. La forêt était d'un vert sombre et profond. Seul un fuseau étroit et presque horizontal de soleil éclairait le fameux rocher contre lequel j'avais dormi. À mon étonnement, le croissant de lune que j'avais malencontreusement taillé brillait comme une pierre précieuse. J'ai toujours été attiré par ce qui brille. Je regardai de plus près. On aurait dit des dents en or. Grattant l'endroit avec la lame tordue qui me restait, je découvris... une bouche.
Le croissant de lune était bien un sourire, un sourire doré, paisible, patient. Je ne tardais pas à découvrir le nez, le menton, enfin les yeux. J'avais, couché devant moi, l'un des plus beaux Bouddhas que la Terre ait porté. Je ne mis pas moins de cinq heures à le dépouiller entièrement de sa gangue demousse, à le dégager des broussailles, à astiquer ses pieds avec une soudaine ferveur. Je ne me reconnaisais pas. J'étais devenu un servant du Bouddha Souriant. Je crois ne jamais avoir été autant heureux de ma vie. Dans ma dévotion toute nouvelle, j'avais complètement oublié ma situation de fugitif.
Eux, ne l'avaient pas oubliée. Ils m'observaient depuis plus d'une heure quand ils décidèrent d'intervenir. J'étais en train de m'arc-bouter à l'épuisement pour remettre le Bouddha debout. Taillé d'une pièce dans une roche dure et largement recouvert d'or, il devait peser vingt fois mon poids... Je m'écroulai rapidement, désespérant de lui rendre sa stature originelle. Je les vis soudain, flanqués de
chiens silencieux, munis de carabines, de cordes et de bâtons. Je crus sincèrement que ma fin était proche et qu'ils allaient immédiatement me pendre. Dans un premier temps, ils ne s'occupèrent même pas de moi. Quelques ordres à mi-voix et je les vis, à une dizaine, relever le Bouddha en un effort unanime et rythmé. Le Bouddha me
faisait face et son sourire semblait me dire que la dernière épreuve était terminée.
À mon complet étonnement, je ne fus pas traité comme le détestable pilleur que j'étais et qu'ils poursuivaient pourtant depuis huit jours.
On m'attribua de bonne grâce la découverte de cette pièce inestimable et je fus même pardonné pour mes larcins passés, sur lesquels les policiers furent plus que
discrets. Je fus ébahi et même presque choqué qu'ils me fassent passer, auprès des édiles locaux, comme un spécialiste anglais de la recherche des oeuvres d'art perdues. J'acceptai tout, honneur et mensonge, avec les yeux écarquillés de l'enfant qui, pris en faute, n'est pas puni. Je ne compris tout à fait l'histoire que le jour où j'appris que j'étais bénéficiaire même d'un dixième de la récompense offerte par les autorités religieuses pour ce Bouddha Souriant, cité dans de nombreux
textes, mais jamais retrouvé. Je ne me sentais pas digne de cette somme inattendue qui dépassait de loin la valeur de tout ce que j'avais volé de bon coeur auparavant. Refuser eût mis mes cléments poursuivants dans l'embarras - puisqu'ils avaient généreusement gardé le reste de la prime - et m'aurait obligé à expier mes fautes passées. Estimant avoir assez payé, et je rentrai dans mon pays avec les honneurs... de l'aventurier qui a réussi.
C'est pourquoi, en signe de reconnaissance éternelle et aussi parce que je
suis un peu superstitieux, j'ai conservé une grande photographie du Bouddha Souriant et je ne manque jamais de lui porter un toast quand je me retire pour déguster l'un de mes excellents whisky dans mon petit bureau douillet d'antiquaire londonien.
JC CULIOLI 1987-2007