
Il regardait droit devant lui, l’œil fixe, perdu dans un
halo de lumière cathodique. Il était assis en tailleur sur
son lit, contemplant sa vie ratée, se remémorant ses peines
et ses joies, revivant cent fois les mêmes scènes, au point
de se sentir acteur de chaque rôle, baigné dans un vacarme
d'images et de sons. Il ne bougeait pas. Ses membres étaient
lourds comme du plomb, et ses paupières aussi. N'ayant rien
mangé depuis la veille, ni bu, ni bougé, ni cessé de
s'abandonner à cette rêverie funeste, il devenait esprit
pur, incapable de réaliser s'il flottait sur un tapis
d'imaginaire ou si les lois de la gravité avaient encore la
moindre prise sur lui. Il sentait que ses mains - mais les
sentait-il vraiment ? - ouvertes, paumes au plafond, ne
répondaient plus, que chacun de ses pieds, insensible,
n'appartenait plus à ce qui avait été son corps. Le moindre
mouvement de tête lui était devenu impossible. Ses lèvres
restaient muettes. Sa gorge sèche se serrait dans un cou de
marbre. L'unique signe de vie de tout son être était le
battement rapide de ses cils lorsque les images devenaient
trop intenses.
Et toujours ce vacarme d'images et de sons !
Des cauchemars violents entrecoupés de séquences plus douces
frisant la mièvrerie, des flash-back laborieux et douloureux, un scénario sans queue ni tête, et lui qui ne bougeait
toujours pas... Hypnotisé, magnétisé, englouti dans cet
univers irréel, il ne faisait que subir, impuissant.
Une mouche vint se poser sur sa main.
Il sentit un picotement aigu, sensation désagréable mais inéluctable, comme si un peu de circulation revenait dans les doigts. Impossible de chasser la mouche. La main était paralysée, pétrifiée, plâtrée, gelée, morte.
La mouche finit par s'en aller. Deuxième choc tactile depuis des heures, provoqué par cette soudaine absence. Confusément, une ombre de conscience lui traversa l'esprit. Il réalisait lentement que son existence lui échappait totalement. Le vacarme visuel et sonore s'amplifiait. Le mal-être commençait à dépasser les limites du supportable. C'était terrible, dramatique, insoutenable, immobile.
Une image de violence le remplit. Un meurtre. Une explosion totale, multicolore, définitive. Puis, un sentiment inaccessible de libération et de paix. L'ataraxie.
Avant d'en arriver là, il fallait qu'une de ses mains, au moins une, lui obéisse.
Il songea à la mouche. Il essaya de reconstruire mentalement le picotement sur la main. Il fallait amplifier ce picotement, réveiller cette main inerte. Après de longs efforts perturbés par des visions bouillonnantes et des dialogues assourdissants, il sentit sa main bouger. Très légèrement. L'index se plia un peu. Il parvint à commander à son index une série de mouvements saccadés, imaginant un pistolet qui fait feu. À chaque mouvement du doigt, il poussait un gémissement guttural, sorti tout droit de ses entrailles glacées. Il sentait la libération toute proche.
Le tiroir de la table de nuit était ouvert, par chance.
L'ouvrir eût été au-dessus de ses forces. Il savait le pistolet chargé, dans le tiroir. À portée de main. La décision d'en finir étant prise, un geste unique et précis suffirait à annuler une fois pour toute ce vacarme d'idées, de sons et d'images. La paix, bientôt. Le silence éternel. Un seul geste, si difficile et si lointain, si inconcevable. Un seul geste et tout serait fini. La fin ultime du scénario.
Il hésitait à le faire tout de suite. Pourtant, les cauchemars reprenaient de plus belle. Agir vite, ou il serait trop tard, la douleur trop intense lui enlevant toute la concentration nécessaire. Saisir le pistolet d’un geste, écraser la détente une seule fois et puis plus rien, plus de bruit insupportable, plus de rêverie délirante, plus de violence, plus de souffrances.
Il fit le geste. Sa main prit le pistolet en un éclair. Il garda les yeux dans le vide, renonçant à viser. L'index, entraîné, pressa facilement la détente et l'ultime vacarme se fit entendre. La télévision venait d'exploser.
Il était libre.
JC CULIOLI 1989
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