jeudi

Roy Mitchell

Nouvelle de JC CULIOLI
Roy Mitchell est un acteur célèbre. C’est aussi l’un de mes meilleurs amis. Ou du moins c’était le cas avant que je le trahisse d’une façon si étonnante et si brutale qu’il hésite encore maintenant à me répondre au téléphone quand j’essaie de prendre de ses nouvelles. Oh, je n’ai pas de soucis à me faire pour lui, il va très bien, mais il faut dire que je l’ai vraiment fait marcher.

C’était le jour de ses quarante ans. Une sorte de surprise que nous concoctions entre amis, avec l’intention à la fois de lui dire comment nous l’apprécions et aussi comment nous le trouvions un peu trop cabot. Bref, nous voulions lui prouver notre affection tout en le rendant un petit peu ridicule. Peut-être était-ce jalousie de notre part, peut-être était-ce seulement une forme d’agacement amical.

Il faut savoir que Roy est l’un des acteurs les plus en vue d’Hollywood. Avant ses quarante ans, il a déjà obtenu deux oscars pour un premier rôle dans « La dénonciation » et dans « Le retour du moine », et un oscar de second rôle dans « L’affaire du fou », le film culte de notre décennie.
Après la série télévisée « alta vista » où il est était le gendre idéal pour les ménagères espagnoles de moins de 50 ans, Roy est devenu progressivement de plus en plus lointain avec nous, les petits chroniqueurs, les acteurs de second rôle, les figurants qu’il avait cotoyés à ses début.

Il me faut dire aussi que Roy Mitchell, malgré sa crinière blonde, devenue légendaire dans « Le lion de Manhattan » s’appelle en fait Pablo Rodriguez et n’est que le fils naturel d’un immigrant cubain ayant traversé le golfe de Miami à l’âge de 20 ans pour chercher fortune dans notre pays et ayant réussi dans la coiffure pour vieilles dames, à Key West. Pour résumer, il fallait qu’un jour nous lui rappelions ses origines, avec une amicale fermeté, histoire qu’il cesse de snober ses anciens camarades de jeu.

Je réalise maintenant que le coup que nous lui avons porté était un peu rude. Bien sûr, c’était en toute amitié, et, « juste pour rire », mais nous n’aurions pas dû laisser filmer nos camarades de ATV.
Cinquante millions d’Américains ont bien ri de la blague que nous lui avons faite.

Venons-en aux faits. Mon nom est Manuel S. Je tiens à rester anonyme car je ne suis pas le seul à avoir eu cette idée de cochon. Mes copains Pasqual et Hermano auraient tout aussi bien pu prendre ma place. J’ai été choisi parce que, bien que toujours figurant à Hollywood, j’ai ce don bien particulier qui me permet de convaincre n’importe qui, que la plus ridicule des situations est parfaitement logique et concevable. Il se trouve que moi aussi, comme le père de Roy, je suis coiffeur à mes heures. Le boulot de figurant ne me rapporte pas assez pour nourrir ma petite famille et cela me rend souvent service de pouvoir remplacer un coiffeur ou même une esthéticienne manquant sur le tournage d’un film à grand spectacle. Sans me vanter, c’est moi qui recoiffait Jane Crane dans « La fiancée du chauve », avec le succès que l’on sait. Nous autres cubains immigrés, nous savons nous adapter à la Grande Amérique.

Ce 12 janvier 95, c’était le quarantième anniversaire de Roy Mitchell. Il m’avait demandé de venir coiffer sa fameuse crinière blonde car il recevait presque tout Hollywood dans son « Hacienda » , superbe villa de trois mille mètres carrés dans un parc de 2 ha, en plein centre de Santa Monica.
La plupart des acteurs connus étaient invités, y compris Jane Fonda et Elizabeth Taylor qui avaient d’ailleurs décidé de combiner l’anniversaire de la star avec une vente de charité au profit des victimes de je ne sais plus quel fléau. Le Vice-Président devait aussi venir, et par chance, il s’est décommandé quelques heures avant notre énorme blague. C’était-là au moins un sujet de satisfaction pour Roy.

La cérémonie d’anniversaire devait avoir lieu vers 19 heures. J’étais, depuis cinq heures de l’après-midi dans les lieux du crime et mes deux accolytes étaient rentrés subrepticement, sans éveiller l’attention des trois domestiques de Roy. Après avoir consommé un « Jack Daniel » en compagnie de Roy, nous nous étions dirigés vers son immense salle de bain pour procéder au « brushing » qui devait le rendre plus irrésistible que jamais. Roy ne quittait jamais son téléphone portable, ce qui nous rendit l’élaboration de notre plan encore plus facile.

Alors que j’étais en train de lui appliquer l’une de ces solutions décolorantes qui transforment un brun aux cheveux crépus en blondinet frisottant, l’alarme incendie se mit en marche. Un bruit strident, qui couvrait presque entièrement notre conversation qui portait alors sur les perspectives de carrière de Roy, à l’aube de ses quarante ans. Il était justement en train de me demander s’il ne ferait pas mieux de se lancer dans le théâtre classique, ayant réussi au-delà de toutes espérances à la fois dans le sitcom et dans les films d’aventure. C’est incroyable comme les gens arrivés peuvent rechercher l’avis de leur coiffeur et j’en étais presque gêné, moi qui ai bien du mal à terminer mes fins de mois, qu’un acteur célèbre de mes amis me demande conseil sur la suite de sa carrière.

Pour être franc, j’aime beaucoup Roy et je le trouve très talentueux. Mais il manque un peu de discernement pour choisir ses confidents. Il est aussi un peu peureux comme tout ceux qui ont beaucoup à perdre.

Avec l’alarme incendie, le système automatique s’était mis en marche, déversant du plafond de la salle de bain un dizaine de jets d’eau destinés à lutter contre un hypothétique brasier. Rapidement, nous pataugions dans quelques centimètres d’eau.
Roy m’avait immédiatement regardé d’un œil terrorisé comme si je devais à tout prix faire quelque chose. Après m’avoir confié sa tête, j’avais l’impression qu’il me confiait maintenant sa vie.

Comprenant la lourde responsabilité qui m’incombait, je lui avais proposé tout de suite d’aller en éclaireur, à l’extérieur de cette salle de bain où, apparemment aucun feu n’était visible et de l’informer sur son portable de l’état de la situation. Je sortis donc avec énergie, la tête enroulée dans une serviette humide, résolu comme un éclaireur de la guerre du vietnam, prêt à affronter le danger inconnu qui devait probablement assaillir la villa. Je sortais brutalement, laissant juste un peu de fumée rentrer dans la salle de bain et claquais la porte, le priant de ne l’ouvrir à aucun prix. Cette fumée, bien sûr provenait de fumigènes que mes acolytes et moi-même avions achetés la veille chez un chinois de San Francisco.

Aussitôt sorti, j’appelais Roy pour lui expliquer que le feu avait pris au premier étage et qu’il était déconseillé qu’il sorte de sa salle de bain avant l’arrivée des pompiers. Je dois dire que Roy était alors à moitié nu dans un peignoir en tissu éponge rouge, avec une douzaine de rouleaux de décoloration dans les cheveux. Trois minutes plus tard, nous mettions en marche deux sirènes de pompiers.

Ensuite, il fallait le faire attendre, ce que nous fîmes, sans l’informer pendant plus de quarante-cinq minutes. Les 19 heures approchaient et les invités qui arrivaient, avec le brouhaha naturel de toute réception naissante, ne remarquaient même pas les bruits de sirènes et de jets d’eaux que mes acolytes et moi-même faisions dans le couloir qui séparait la salle de bain de la chambre de Roy, cette dernière jouxtant la salle de réception.

Roy commençait à s’impatienter, sinon à s’inquiéter vraiment. Il m’appela alors, me demandant où en était la situation. Je l’informai que cela allait très mal et qu’il allait devoir tenter une sortie héroique.
Le feu avait gagné tout le premier étage et sa chambre était dévenue une fournaise ; Il fallait qu’il la traverse le plus vite possible, regagnant la salle de réception qui elle était encore sûre, et où se trouvait l’équipe de pompiers destinée à le récupérer.

Mais avant cela, il fallait absolument qu’il mette un maximum de chances de son côté.
« Ca veut dire quoi ? » avait-il crié, complètement paniqué et un peu enroué par les odeurs de fumée qui commençaient à diffuser sous la porte de la salle de bain. Cela voulait dire qu’il fallait, d’une part qu’il trempe complètement son peignoir dans l’eau pour qu’il soit entièrement humidifié. Cela voulait aussi dire qu’il fallait à tout prix qu’il protège ses cheveux. « Mais comment les protéger ? » avait-il supplié, comprenant que l’affaire était vraiment grave. Je lui avait alors conseillé de chercher s’il n’y avait pas une bombe de mousse à raser dans une armoire. Bien sûr qu’il y en avait ! Il l’avait trouvé immédiatement. « C’est comme la neige carbonique, cela te protégera la tête : il faut que tu t’en mette sur toute la tête si tu veux garder tes cheveux ». Roy s’était exécuté. Il avait vidé une bombe entière de mousse à raser sur la fameuse crinière. À mon signal, il s’était élancé dans son peignoir dégoulinant d’eau dans le couloir rendu opaque par les fumigènes allumés par Pablo et Hermano. Après avoir traversé son immense chambre surchauffée avec des radiateurs électriques d’appoint et elle aussi encombrée d’un brouillard artificiel, il avait rejoint la salle de réception à 19h précise, complètement hébété, dégoulinant et essouflé.
Nous avions tiré les rideaux et il faisait presque nuit. Au milieu de la pièce brulaient 40 bougies, sur un superbe gateau en pâte d’amande.

Roy, dans son peignoir dégoulinant et la tête couverte de mousse à raser cria : « What the Hell ?... » .
La réponse prit la forme d’un superbe « happy birthday to you », chanté par les meilleurs acteurs d’Hollywood , et nous-mêmes, ses vieux amis hispanos.

Je ne suis pas sûr que Roy ait vraiment compris que nous avions fait ça par amitié pour lui.


JC CULIOLI, 1993