Une mouche insouciante virevoltait autour de la lampe basse posée sur le tabouret. La chambre peu éclairée, renvoyait faiblement de ses murs gris la clarté souterraine de cette lampe. À un coin opposé, l'homme fumait, pensif, mi-allongé sur un lit bas, en retrait, sous le plafond mansardé. L'air était tiède et moite. L'homme venait de s'ouvrir une bière et s'apprêtait à se glisser sous les draps humides une fois la bière terminée. Le bout de sa cigarette grillait lentement, en émettant de petites étincelles après chaque bouffée un peu trop vive. Une goutte de buée coulait lentement le long du verre fumé de la bouteille de bière, et la mouche poursuivait son manège de bzzz bzzz, s'approchant puis s'écartant, en cercles concentriques morcelés, de la lampe basse à la bouteille et parfois aussi près de la cigarette. L'homme avait sommeil. Avant de dormir, il fallait traverser la moiteur de la pièce humide et éteindre la lampe. Pour dormir, il fallait aussi chasser cette mouche. C'était une petite lampe vacillante et une assez grosse mouche virevoltante. L'homme enleva son maillot de corps. La bouteille d'une main et le maillot tenu comme un torchon dans l'autre, il s'approcha de la lampe et aussi de la mouche.
On ne dira jamais assez comme c'est rapide, une mouche. Impossible de l'assommer, elle avait toujours une longueur d'avance. La chasse durait plus longtemps que prévu et s'avérait difficile. L'air, de moite, devenait liquide. L'homme, de vaguement endormi et assez amorti par cette chaleur pesante devenait peu à peu férocement excité. N'arrivant pas à ses fins par une méthode loyale, il se mit à tendre des pièges, en éteignant et en rallumant la lampe, en baladant aussi dans l'espace noir une nouvelle cigarette destinée à servir d'appât. Il avait reposé sa bière sur le tabouret et moulinait son torchon d'une façon saccadée essayant tant bien que mal de s'adapter aux manoeuvres chaotiques de l'insecte.
En vain. La mouche faisait toujours la fière, voletant ici et là, se posant sur la lampe, piquant du plafond vers la cigarette, puis, contournant habilement avec une bonne demi seconde d'avance les larges moulinets du torchon trop lent. L'homme avait soif, sommeil, et il avait déjà écrasé cent fois la mouche sous son pied, entre ses mains, contre le mur, en plein vol... mais en pensée seulement. D'un geste plus brusque que les autres, il renversa la bière. Sans jurer, après avoir inspiré lentement et serré les poings, il fronça les sourcils et se remit en chasse, malgré la lourdeur de l'air et son désir croissant de se coucher en laissant finalement cette mouche tranquille.
Celle-ci, tour à tour rieuse, rageuse, enjoleuse, continuait à lancer des bzzz bzzz entre deux coups de torchon. L'homme avait décidé de ne pas rouvrir de bière avant d'être débarrassé de l'intruse. Moins de cinq minutes après, anéanti par la chaleur, transpirant et mourrant de soif, il alla s'en ouvrir une autre, rompant sa promesse. Il but une large rasade, et repartit en guerre. On ne se rend vraiment pas compte comme c'est résistant une mouche. De petires gouttes de transpiration luisait sur les épaules de l'homme. Cela intéressait beaucoup la mouche. Par deux fois, elle se posa sur le cou musclé et aussi sur son épaule droite. La gauche était plus risquée, le torchon étant dans la main droite. L'homme commençait à se sentir vraiment épuisé et commençait à se demander s'il voulait vraiment se débarasser de cette p... de mouche. La mouche, elle, le trouvait assez séduisant, bien qu'un peu gras. Il était aussi assez mou, mais son odeur un peu forte le rendait charmant. Ses gestes ralentis, avec une pièce d'étoffe à la main et cette immense bouteille verte de l'autre rendaient son attitude tout à fait grandiose. Il était clairement sensible à son charme à elle, et il le lui montrait sans détours. Pensive, elle se posa délicatement sur le rebord de la bouteille. Elle se tut. Une demi-seconde auparavant, le torchon avait encore claqué dans son sillage, et cette fois l'homme jubila. Il la chercha avidement. Pas de mouche au plafond. Pas de mouche sur les murs. Plus de bzzz bzzz agaçant. Il regarda longuement le torchon en poussant un soupir d'aise qui ressemblait pas mal à un grognement. Soupçonneux, il jeta quelques regards furtifs par-dessus son épaule, toucha ses cheveux humides, rien ! Morte ou pas morte, écrabouillée ou coincée quelque part, elle avait disparu et n'émettait plus de bruit. Après tout, c'était aussi bien comme ça. Il éteignit la lampe, avança lentement vers le lit dans la pénombre, et se laissa glisser, en prenant garde de bien tenir la bouteille verticale pour ne pas la renverser.
Il approcha ses lèvres du goulot, avec un vif plaisir anticipé, et réalisa qu'il souriait. Après tout, il ne voulait pas de mal à cette mouche qui était d'ailleurs -- il avait eu le temps de l'observer -- assez jolie, finalement, avec ses reflets bleus et verts. Il voulait seulement qu'elle le laisse dormir en paix , et surtout en silence.
La mouche ne résista pas à la beauté de ces larges lèvres viriles entrouvertes et pulpeuses. Elle embrassa la lèvre supérieure avec tendresse, tout en se lissant les ailes. Immédiatement après, elle fut aspirée par le vide provoqué par le passage du liquide et se retrouva, grise de plaisir et d'alcool, dans le fond de la bouteille.
L'homme senti à peine un picotement. Il se décontractait enfin et allait dormir du meilleur des sommeils, dans cette nuit calme, humide et tiède. Il reposa sa tête, et tous deux s'endormirent pour longtemps, l'homme à la bière et la mouche tsé-tsé.
JC CULIOLI 1990