samedi

Parlez-moi !


Vous êtes seul, ce soir. Je le sens bien, et vous le sentez aussi. Je ne veux pas dire que vous n'avez pas d'amis ou de famille qui pense à vous, non... bien sûr, puisque tous vos amis sont justement là, ce soir, auprès de vous. Chez vous... Depuis plusieurs heures. Mais quand vos amis seront partis, quand les personnes qui vous sont chères se seront éclipsées, vous ressentirez quelque chose d'indicible, une sorte de manque, un vide. Je le sais très bien, cela m'arrive aussi. Cela arrive à tout le monde...

Oh, évidemment cela ne viendra pas tout de suite. Mais je sais que
cela viendra. À moins que vous ne soyez de la race de ceux qui ne
pensent pas, de ceux qui vivent leur vie sans y penser. Mais vous, vous
pensez. Vous vous en vantez assez. Vous pensez trop, peut-être.

Avouez que vous pensez votre vie au lieu de l'habiter de plein pied.
Vous n'êtes pas de ces gens - que vous méprisez - qui s'enfoncent,
jour après jour, dans les racines de leur réalité. Vous êtes de ceux
qui lèvent le front et veulent vivre en homme... Libre, penseur, seul.
C'est difficile. C'est plus intense...

Ah ! Ecoutez ! Vous avez entendu ? ça y est ! Quelqu'un a dit "il
se fait tard.". Moi non plus, je ne sais pas qui a dit ça. Cela peut être n'importe lequel. Observez vos amis. Ils sont contents. C'est amusant, on ne sait
jamais comment cela se passe, mais le premier départ - souvent
discret - déclenche tous les autres. C'est ce qui va se
produire... Déjà un couple se lève, d'un mouvement calme et bien
orchestré. Les autres vont les suivre. Oui, ils se congratulent, ils
vous remercient... Ils s'en vont, heureux, repus, gris d'alcool,
saouls de discussions et pâles de sommeil. Vos amis s'en vont.

Aucun ne restera avec vous. Aucun... Vous ne pensez pas encore
que vous êtes seul. Vous vous répandez en souhaits paisibles :
"bonne nuit", "bonne route", "rentrez bien". Vous risquez un "à
bientot, j'espère" à l'adresse de ceux qui vous sont les plus
chers. Vous les raccompagnez à l'ascenseur...

Vous allez voir comment le petit vide s'installe, comment il se
transforme, grâce à vous - car c'est bien vous le seul responsable -
en un gouffre effrayant. Vous vous ferez bientôt peur...

Tout d'abord, lorsque le dernier de vos amis a franchi la porte,
vous vous dites : "C'était vraiment une excellente soirée. Nous
nous sommes bien amusés. Quel bout-en-train ce Gonzague... Elodie
avait mauvaise mine... Patrick est de plus en plus vaniteux...".
Bref, autant de réflexions qui meublent toutes ensemble ce
premier silence qui suit le vacarme des conversations croisées.

Pendant ce temps, assez court mais suffisamment intense pour que
vous le croyiez long, vous ne pensez pas que vous êtes seul. En
effet, vous ne l'êtes pas encore. Vous vivez toujours dans ce proche
passé. Vous prolongez un peu la ligne de toutes ces destinées qui
se sont rencontrées avec tant de plaisir chez vous ce soir. Votre
imaginaire est là pour pallier à ce manque que vous ne sentez pas,
mais qui va vous atteindre, immanquablement.

Vous rangez, distraitement, les reliefs du repas, les verres, les assiettes, les
serviettes sales. Vous videz les cendriers en pensant : "qu'est-ce qu'on a fumé !". Vous rassemblez les bouteilles vides - excellent ce Rosé de Provence - dans un panier et vous souriez en pensant que la petite Annick était bien "pompette"...

Vous ouvrez les fenêtres, et vous vous arrêtez à l'une d'elles,
l'espace d'une inspiration fraîche et profonde, devant les rares
lumières des maisons où la fête n'est pas encore terminée.

Il fait frais. Un léger frisson vous prévient. Une courte quinte de
toux vous prouve que vous - en particulier - avez trop fumé.
Vous fermez cette fenêtre, et c'est à ce moment-là, face à la
vitre noire, que vous pensez à vous. Oui, vous.

Ca y est, vous êtes seul. La maison est vide. Les ombres encore
tenaces de vos amis se sont évanouies. La musique d'ambiance vous
paraît ridicule. Pourtant, c'est votre air préféré. Il n'y a plus
d'ambiance, il n'y a plus que vous. Tout à l'heure, cette
musique couvrait agréablement le vacarme des conversations
enjouées de vos amis. Tout juste à l'instant, elle meublait
encore vos rêveries. Maintenant, elle rend votre solitude plus
criante. Elle vous révèle la différence. Vous êtes seul, dans une
grande pièce vide et vous entendez votre air préféré. Cette musique
vous dérange. Vous voudriez la partager... Agacé, vous éteignez
la chaîne haute-fidélité. Vous restez debout, songeur.

Votre main se dirige, sans même que vous y pensiez, vers un fond de bouteille,
vodka ou gin. Vous ne meublerez pas votre solitude en buvant, vous
l'amplifierez. L'alcool ne fera qu'accroître votre tristesse.
Vous avez dépassé le cap des quelques gouttes qui repeignent la vie
en rose...

Vous cherchez un peu partout s'il ne reste pas une cigarette.
Peut-être au fond d'un tiroir ou dans les fentes du canapé ?
Oui, il en reste une ! Une seule. Ce n'est pas votre marque
préférée de cigarette. Tant pis. Vous allez la fumer. À quoi bon la fumer ?
Vous avez trop fumé déjà, et ce n'est pas un nuage laiteux qui
vous fera revivre cette belle soirée... Quelqu'un a oublié son
briquet. Quelqu'un que vous aimez beaucoup. Vous le revoyez,
allumant sa pipe, et vous vous sentez un peu moins seul. Un peu
de cette personne que vous aimez est resté chez vous. Vous tendez
la main vers ce briquet... Je vous le déconseille. Laissez-le là
ou il est. Ne le touchez pas. Vous risquez de détruire cette
illusion de souvenir, cette présence positive, cette marque
d'amitié.

Vous le prenez quand même ? Dommage. Vous jouez avec, le regard dans le vague. Bientôt, ce briquet va vous appartenir. Reposez-le, sinon, il sera trop tard... Trop tard ! Ce briquet n'évoque plus rien pour vous. Vous ne savez déjà plus à qui il appartenait. Et vous êtes à nouveau seul. Un peu plus...

Non, n'allumez pas cette cigarette ! Une fois fumée, il n'y en aura
plus d'autre. Gardez-la. Conservez une lueur d'espoir. Cherchez
plutôt à savoir qui fumait ces cigarettes. Un homme, une femme ?
Ne brûlez pas vos souvenirs... Vous l'allumez ? Vous ne
m'écoutez jamais, décidément...
Alors regardez les volûtes qui s'élèvent à mesure que
vos pensées s'effilochent. Pourquoi restez-vous prostré sur vous-même comme ça ?

Vous avez la larme à l'oeil ? Ca y est, je sens que vous allez
pleurer. Ne gardez pas votre chagrin pour vous, confiez-le moi.
Vous savez très bien que moi, je reste avec vous. Je vous suis
fidèle. Je vous observe parfois d'un oeil critique, mais je vous
aime bien, vous le savez... Je vous parle, mais vous ne m'entendez
guère. Vous pourriez alléger vos peines en vous exprimant, au lieu
de boire et de fumer ainsi. Vous pourriez crier, vous pourriez
chanter. Ne pleurez pas, je vous en prie... Parlez-moi !

Une fois de plus, vous ne m'écoutez pas. Vous restez muet. Vous
m'ignorez. J'ai compris... Je n'insiste pas. J'ai l'impression
d'avoir fait assez de mal comme ça. Je vais m'éloigner quelques
instants. Je reviendrai...

Je me lève, je referme les autres fenêtres, je fais la vaisselle et c'est promis, j'arrête de me parler tout seul.