Enfant, j'étais très intéressé par l'hypnose ou en termes plus savants pour mes petits camarades, la Sophrologie et le Magnétisme. Je lisais les comptes rendus de Mesmer sur les baquets magnétiques, les expériences de Freud sur l'inconscient mis à jour par le rêve hypnotique, et les histoires de grands malades incurables guéris par cette technique merveilleuse. J'étais séduit par ses bienfaits ("gouvernez votre corps et
maîtrisez votre esprit") mais aussi par son caractère mystérieux.
J'avais plusieurs fois essayé - avec succès le plus souvent -
d'endormir des animaux, notamment des chiens. J'avais bien essayé
avec les chevaux mais ces bêtes de grande taille me terrorisaient
et on voit mal un hypnotiseur envoûtant une victime qui lui fait
peur. Hypnotiser un chien, en revanche, est à la portée de tout le monde.
Il suffit de le regarder gentiment, l’œil fixe pendant quelques
minutes. Il s'agite d'abord un peu, commence à gémir doucement,
puis se met dans la position "coucouche-panier les pattes en
rond" et dort de son plus beau sommeil. Cette technique est très
pratique pour les chiens qui vous cassent les oreilles à longueur
de journée sous prétexte qu'ils sont attachés et que le seul
"espace de liberté" qui leur reste est justement l'espace
sonore... Les chats, eux, dorment assez facilement sans l'aide
de personne et restent en général éveillés quand vous essayez de
les endormir. On voit bien là que ce sont des animaux peu
coopératifs et indépendants. De plus, il est rare d'attacher un
chat devant sa niche, ce qui rend l'expérience plus difficile
puisque le patient n'est pas livré, pieds et poings liés aux
passes du praticien.
J'avais été émerveillé de voir, à la télévision, un illusionniste
connu endormir des pigeons. C'est pourtant assez facile.
Il suffit de les prendre à deux mains, puis de les retourner
vivement en un grand mouvement circulaire des bras, ce qui a pour
effet, l'espace d'un instant, de vider leur frêle cerveau de tout
son sang et les laisse immédiatement dans un léger coma. Lorsque
le sang revient à la tête, ils dorment paisiblement jusqu'à ce
qu'on les réveille en claquant des doigts. Bien que très
intéressé par cette expérience éventuelle, je n'osais pas prendre
un pigeon dans mes petites mains, craignant sans doute que cet
oiseau particulièrement doux ne se défende à mon désavantage.
Restaient mes congénères, élèves de ma classe, prêts - les
inconscients ! - à se livrer à mes charmes maléfiques. Mais
j'étais trop inquiet de ne réussir qu'à moitié et de ne pas les
réveiller après les avoir plongé dans un sommeil profond.
Pourtant, je connaissais tous les trucs. Je me répétais souvent,
prenant un air de Merlin l'Enchanteur, l’œil fixé sur une
bougie, des phrases lentes et persuasives comme : "détendez-
vous.. essayez de ne penser à rien... pensez à du blanc... un
blanc laiteux qui vous environne... laissez-vous aller... sentez
comme votre tête repose agréablement... laissez aller vos
membres... voyez ce blanc laiteux... c'est la voie lactée...
c'est l'infini... vous êtes dans l'infini... laissez-vous
emporter par la beauté... par la chaleur de ce blanc... de cette
ouate qui vous entoure... sentez vos membres s'engourdir...
laissez vos paupières s'alourdir... vos paupières sont lourdes...
comme du plomb... etc... etc...". Il faut que je m’arrête sinon je vais endormir mon lecteur... Bref, il était rare que de telles
imprécations ne provoquent en moi un léger bâillement, ce qui me
prouvait clairement que j'étais doué pour l'hypnose. Mais jamais
je n'aurais osé raconter tout ça à mes camarades. Certains
m'auraient ri au nez. Pire encore, j'aurais pu les endormir...
Freud, on le sait avait eu bien des problèmes avec certaines de
ses patientes, et j'avais trop peur qu'une de mes copines de classe
me saute au cou, une fois hypnotisée ! J'étais donc dans l'impasse
et ce fut le hasard qui me vint en aide.
Ce jour-là, je me trouvais dans le jardin. Je cueillais des
framboises - occupation dont j'ai toujours eu horreur - l'esprit
libre et les mains rouges de fruit. En ramassant à terre mon
récipient plein, je me trouvai nez à bec avec un pigeon bien mal
en point, blessé par quelque Raminagrobis, et laissé pour compte,
probablement par lassitude. Le pauvre volatile semblait souffrir
car il ne cessait de bouger, haletant, poussant de petits cris
stridents, ce qui est rare pour cette espèce plutôt roucoulante
ou silencieuse à l'ordinaire. Quelques plaies roses
marquaient son cou. J'approchais doucement, ne voulant pas
ajouter la frayeur à la douleur. J'étais, dans mon élan
humanitaire, mu par le projet de calmer ses souffrances, grâce à
notre Sainte Mère l'Hypnose.
Je commençai par le fixer du regard, comme je faisais pour les chiens, renonçant à appliquer la technique prévue pour les pigeons. Je ne voulais pas, dans un mouvement trop brusque, lui casser le cou en le prenant dans mes mains ou le vider de son sang par un funeste effet de
centrifugeuse... Je le regardai donc avec bienveillance, et lui proférai les paroles magiques que je connaissais par cœur. Les comprit-il ? Toujours est-il que l'ascendant de l'homme sur la bête finit par se révéler, puisqu'au bout de quelques minutes, les fines paupières vacillantes se fermèrent, "lourdes comme du plomb". Bien sûr, j'exultai de joie en voyant sa respiration se calmer. L'oiseau, enfin libéré de ses douleurs, dormait d'un sommeil profond et régénérateur. Il est bien connu que l'hypnose permet, en un temps record, de récupérer des fatigues qui demanderaient des jours entiers de sommeil ou des blessures dont la cicatrisation nécessite l'énergie combinée de tout le corps. Il avait perdu un peu de sang mais ne s'en souciait plus. J'imaginais ses rêves où il devait se voir en aigle vengeur poursuivant inlassablement les chats du voisinage. Dans quelques heures, mon patient se réveillerait frais et dispos, cicatrisé, regonflé et prêt à repartir à tire d'aile...
Pour l'instant, il s'abandonnait complètement au sommeil.
Ce doux sommeil fut très long, et lorsqu'il se termina, le lendemain matin, le pigeon était enfin mort.
JC CULIOLI 1987