jeudi

Pardon Chef ?

Une nouvelle de JC Culioli Pardon, chef, t'as pas cent balles ?

Oh merci, monsieur, vous êtes bien aimable. Vous savez, c'est pas tous les jours que l'on rencontre des gens comme vous ! Vous portez la bonté sur votre visage, vous savez. Ca fait bientôt vingt ans que je fais ca. Vous savez, il y a des fois, ce n'est vraiment pas facile de demander. On se fait tellement insulter. Il y a des jours, je reste ici à poireauter pendant des heures sans qu'on me donne même un sourire...


Pourtant, qu'est-ce que ça coûte, un sourire ? Les gens croient qu'on
leur vole leur temps et leur argent. Il y a ceux qui donnent
par pitié, ceux qui donnent parce qu'ils n'osent pas refuser.
Y a aussi ceux qui donnent pour avoir la paix. C'est tellement
rare d'avoir un jeune homme souriant qui vous tende deux
tunes avec l'air d'arriver du paradis. Vous serez sûrement
heureux, Monsieur. Mais je ne voudrais pas vous gêner. Je vois
que vous êtes pressé, vous aussi, mais que vous ne le direz
pas. Je ne veux pas vous importuner. Vous êtes quelqu'un qui
inspire le respect et j'ose dire, la sympathie. Peut-être ne
voulez-vous pas parler avec moi ? C'est vrai que je ne suis pas
très beau à voir... C'est l'odeur qui vous incommode ? J'étais
un beau jeune homme comme vous avant de quitter l'école...

Enfin, cela ne vous intéresse pas, je pense. Vous avez le temps ?
Mais vous êtes bien le seul à avoir le temps, dites-donc ! Par ici,
les gens courent partout après leur vie, après leur chien. On
dirait qu'ils sont pressés de mourir ! Moi aussi j'ai tout mon
temps, si vous voulez bien que je parle un peu, je me sentirai
un peu moins seul. Vous savez, en fait, je crois bien que c'est le meilleur cadeau que l'on puisse me faire...

Oui, l'école ? Eh bien l'école normale, figurez-vous. Oui,
l'école normal'sup. Si vous connaissez un peu le quartier, vous
verrez qu'elle n'est pas loin. Eh oui, c'est bien de la rue
d'Ulm que je parle. Je n'ai pas quitté ce quartier depuis bien
longtemps... Vous aimez les mathématiques ? Vous êtes peut-être
professeur ? Elève ? Ah, vous êtes à l'Ecole Centrale !
Piston, comme on disait. C'est bien ca, monsieur ! Moi, j'étais
bon en maths comme vous ne pouvez pas vous imaginer.
D'ailleurs, ca m'a bien servi en hiver... Je vous expliquerai...

Oui, eh bien je vous souhaite de l'avoir, votre concours de
sortie. Mais vous n'avez pas l'air d'avoir besoin des souhaits
d'un pauvre clochard... Vous avez la tête de ceux qui réussissent !
Moi aussi, j'ai eu cette tête, pendant un moment, mais vous
savez, parfois, c'est difficile de la garder sur les épaules...

C'était mai soixante-huit, vous devez vous souvenir : "Sous les pavés, la plage" et "Mort aux vaches !"

Vous étiez bien jeune, c'est vrai. C'était ça, les intellectuels...
On n'avait pas d'idéal, vous comprenez.

Moi, je n'ai pas continué à étudier après. Oh, je suis resté
bon en maths, vous savez. J'ai quand même passé l'agrégation
l'année d'après - je vivais sur mes réserves - mais je n'ai pas
eu le courage d'enseigner. Ce n'était plus comme avant. C'est
difficile d'enseigner ! Alors ça m'a surtout dépanné pendant
l'hiver. Les élèves de Louis-Le-Grand venaient me demander de
corriger leurs compositions. J'ai même refait des problèmes
d'agreg. Ils me donnaient de quoi me réchauffer, des petits
pains, des couvertures...

Pendant un moment, j'ai aussi fait écrivain public. Vous
connaissez Atalon, le célèbre économiste ? Eh bien son premier
livre, c'est moi qui l'ai réécrit. Le manuscrit était bourré de
fautes, mais comme l'auteur était pressé, j'ai pu dormir à
l'hôtel pendant deux mois ! J'en ai écrit des lettres d'amour !
Et des déclarations d'impôts, aussi, moi qui n'avais pas de
domicile fixe ! Ah, c'était la vie de château, vous ne pouvez pas
imaginer !

Enfin, vous aimez le quartier ? C'est le plus beau coin de
Paname, ici. Le Luxembourg pour les rencontres galantes et se
balader, les librairies, les bouquinistes pas loin, les
meilleurs cinémas de Paris et le Panthéon pour réfléchir sur la
grandeur humaine... Vous devez être bien heureux si vous avez
un studio par ici. Moi, je ne bouge pas d'ici. J'ai mis six
mois à accaparer cette bouche d'aération du métro. Je ne vais
pas déménager comme Ça ! Alors, si vous repassez par là, je me
ferai un plaisir de vous raconter mes histoires de grand-père...

Comment ? Oh, écrire un livre ? Sur moi ? Ah, non, Ça, c'est
beaucoup trop dur. D'abord, regardez, j'ai un peu la
tremblotte. Et puis, il faut beaucoup de papier, et le papier,
je le garde pour écrire des poèmes. Oui, je vous en ferai lire,
si vous revenez. Ah, vous devez partir ? Vous reviendrez ?
Comme vous êtes sympathique ! Bon, eh bien merci bien,
Monsieur, au revoir, au plaisir et gardez-vous bien !...
Revenez me voir, sinon je croirai que vous n'étiez qu'une
apparition ! Un garçon gentil comme vous, j'en vois si rarement !
Au revoir...

Eh, attention à la voiture ! Eh, la voiture ! Monsieur, vous allez...
Non, c'est pas possible ! Appelez une ambulance, vite !

Je savais bien que c'était une apparition !

JC CULIOLI 1987