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Le Contrat - I

Le Contrat I   Nouvelle de JC CULIOLI

Il y a six mois encore, je croyais m'appartenir pleinement. Je me connaissais des faiblesses, certes, mais sans complaisance aucune, je me trouvais beaucoup de force, d'énergie vitale, et je pensais que ma vie était toute tracée, simple et facile. Je n'avais jamais, en vingt-six ans, eu le moindre sujet d'inquiétude véritable, tout porté que j'étais par une bonne étoile qui m'avait évité bien des faux pas et des migraines. Je savais que si je restais dans
certaines limites imposées par ma morale personnelle, je n'aurais jamais à buter contre aucun obstacle matériel ou humain. Ma vie était un vaste chemin sûr et aérien qui me menait sans détours vers le bien-être et la renommée.
Tout d'un coup, au faîte même de ma gloire montante arriva cette immense tuile, cette histoire effrayante d'accident, de scandale, de prison, histoire que je vivais, au début, sans y croire.

Tout était allé si vite que je n'avais pas eu le temps de me faire à cette situation que Maître Gautier, l'avocat de mon beau-père, qualifiait de "temporaire". Pour la première fois dans ma vie, j'avais un réel "problème". Renverser un enfant
sur la nationale 7 en roulant à quatre-vingt à l'heure peut arriver à tout le monde, enfin, presque. Mais se trouver, de surcroît, avec deux grammes d'alcool dans le sang - alcootest et prise de sang ! - alors que je ne me souvenais pas d'avoir bu relevait pour moi du mirage. Allais-je me réveiller d'un long cauchemar éthylique, moi qui ne buvais jamais ?

Sûr de ma bonne foi, je m'attendais à ce que la contre-expertise, demandée immédiatement par Maître Gautier, me blanchisse. Or elle confirma les faits que je ne pouvais admettre. Je n'avais, bien entendu, aucun souvenir d'avoir renversé cet enfant. Aucun souvenir de choc, aucun souvenir, même d’avoir fait un écart sur la route. "Quelle horreur, me disais-je, je ne peux avoir fait une chose pareille ! Je l'aurais vu. J'aurais entendu le choc. Je l’aurais perçu. Je n'ai pas quitté la route des yeux et je ne roulais pas vite... en tout cas, pas à quatre-vingt à l'heure ! Comment une telle chose a-t-elle pu arriver ? Aurais-je perdu, pendant quelques minutes, ma lucidité ? Cela était bien difficile à admettre pour un homme si fier de son self-contrôle. Les photos des journaux, les témoins en pleurs à la télévision parlaient contre moi. Sans oublier le "délit de
fuite", puisque c'est à un barrage de police que l'on
m'avait arrêté. Rapidement inculpé pour homicide accidentel, je me retrouvais en détention provisoire, sans même avoir eu le temps d'analyser mes souvenirs. Je songeai immédiatement à ma bonne étoile et à mes antécédents. Jamais je n'avais failli à ma morale et mon comportement n'avait cessé d'être exemplaire en tout point. Je me disais que mon passé de jeune homme sage devait parler pour moi. Père de famille,
deux enfants en bas-âge, pas de liaison illégitime, fils de notables de Bourgogne, élève remarqué de l'Ecole Polytechnique, sportif régulier, catholique pratiquant et, depuis deux ans, adjoint direct d'un Chef de cabinet au Ministère de l'Industrie, tout cela me paraissait suffisant pour que l'on en conclue - au pire - à l'"erreur humaine" ou tout au moins, que le jury ne me considère pas comme le «conducteur
haineux et alcoolique ( qui ) s'est jeté sur l'enfant
aveugle à une vitesse effroyable» que la presse à
sensation avait fait de moi en quelques jours.

Certains journaux demandaient ma tête. J'étais dans de sales draps. Ma belle-famille, pourtant si proche et bien que m'ayant, en désespoir de cause, conseillé Maître Gautier, n'avait pas cru en ma bonne foi. Maggy, mon épouse, avait demandé, séance tenante, le divorce et la garde des jumeaux, ne voulant pas se montrer dans la rue avec un assassin. Ma mère effondrée, n'osait plus sortir de chez elle, craignant le regard désapprobateur de nos voisins.

Elle qui n'avait cessé de s'inquiéter lorsque cela n'en valait pas la peine, là voilà qui découvrait ce qu'était le vrai malheur d'une mère : son fils, un si bon fils, jugé comme un assassin... Mon père, réputé pour sa plume brillante, écrivait lettre sur lettre aux personnalités politiques qu'il connaissait. Mais à quoi cela pouvait-il servir ? Pourquoi un homme politique connu irait-il se "mouiller" en soutenant un accusé qui a déjà perdu la partie ?

Tout au plus pourrait-il tenter, du bout des doigts, avec une discrétion experte, d'inciter le jury à une "certaine forme de clémence"...

À part mes parents, seul mon vieux copain d'Ecole, Frédéric, venait me voir régulièrement, un jour sur deux, avec les dernières nouvelles - généralement peu agréables – et quelques romans. On faisait trois parties d'échecs, on parlait un peu de notre passé commun, et Frédéric s'en retournait vers la liberté et son foyer. Moi, je restais seul, attendant déjà qu'il revienne, deux jours plus tard.

Cette attente me minait progressivement. Parfois, je me disais, «mais pourquoi moi ? C'est le pur hasard ! Je n'ai pas vu ce gamin ! Je n'ai pas entendu le choc ! Je n'avais pas bu ! La preuve, j'allais jouer au tennis avec Frédéric.
De plus, je sortais tout juste du bureau ! Regardez mon emploi du temps !» J'avais déjà répété cent fois ces
arguments à Maître Gautier, aux enquêteurs, à Maggy, à ma famille. Qui me croyait vraiment ? Mes parents, probablement, car ne pas me croire eût été trop dur à admettre pour eux. Leur fils, si parfait depuis sa naissance ne pouvait leur donner un tel chagrin. Il devait être innocent. Frédéric aussi, dans sa rigueur de protestant, et dans son amitié fidèle, me faisait confiance. Je l'entends
encore :
- Ne t'inquiète pas, ils vont finir par se calmer. Dès que tu seras libre, tu demanderas une mutation à l'étranger et tu oublieras tout ça. Au moins cette histoire te forcera à sortir un peu de tes habitudes. Tu es fait pour voyager, voir du monde, et tu t'enfermais dans un cocon doré. Tu verras, je suis sûr que dans dix ans, tu riras de cette erreur judiciaire.

Il ne croyais pas si bien dire, et pourtant, les deux
derniers mots me laissaient perplexe. « Si j'ai vraiment tué cet enfant, il est normal que je paie. J'ai toujours été élevé dans la foi catholique et je me suis moi-même forgé une éthique bien plus sévère encore. Et me voilà meurtrier !» .
Mais je ne croyais pas à cette histoire. À moins d'une amnésie courte et particulièrement sournoise qui m'aurait frappé pendant quelques secondes, je me souvenais de tous les détails de la route, du départ du ministère jusqu'au barrage de police. C'était donc pour moi une énigme complète, ce qui ne faisait, aux yeux de Maître Gautier, qu'aggraver mon cas.
- Nous plaiderons coupable, disait-il. Votre dossier est suffisamment clair pour éviter de nier l'évidence. Votre passé exemplaire et votre situation actuelle adouciront certainement le jury qui considèrera votre "accident" comme l’unique faux-pas de votre vie.

Cela me faisait bondir. Je haïssais Gautier pour son manque de tact. Dans son professionnalisme aigu, il avait calculé mes chances de m'en sortir et déterminé la stratégie la plus sûre : plaider coupable. Moi qui clamais mon innocence ! Mais avec le temps, je me disais que c'était probablement ma meilleure carte à jouer.

Malheureusement, fouillant mon passé, celui de mes proches et de mes relations politiques, une équipe de journalistes de l'opposition avait décidé d'avoir ma peau, de faire de moi le "symbole d'un bourgeoisie décadente et sans moralité", un véritable scandale politique. J'étais donc complètement coincé, ma vie familiale ruinée, mon maintien à un poste de responsabilité dans l'administration française tout à fait exclu. Frédéric devait avoir raison, seul l'exil pourrait me permettre de refaire tout ce chemin, si
j'en avais le courage.

J'appris rapidement que, les élections approchant, que mes amis politiques avaient décidé de me laisser tomber. «Tu comprends, mon vieux Chevalier» , m'avait dit un camarade du Corps des Mines, «il faut qu'on lâche du lest, sinon ton "accident" va nous coûter cher. Il faut être réaliste. Moi, personnellement, je veux bien te croire, même si tu n’es pas très convaincant, mais bon, je te connais, mais tu ne peux pas demander ça à tout le monde !» . Une circulaire du Ministère faisait état - Frédéric m'en avait informé – de ma mutation avec rétrogradation dans une antenne provinciale du Sud-Ouest. J'étais donc devenu, dans les réunions pré-électorales, l'"embarrassant Chevalier dont on a dû, malheureusement se séparer". Mes atouts diminuaient, et dans le meilleur des cas - celui où l'on me laisserait repartir "en sursis" - plus rien ne serait comme avant. Même une mutation à l'étranger me serait refusée

Après quelques explications salées avec Maggy, venue finalement me visiter à la demande expresse de mon beau-père, je me rendis compte qu’elle n’avait plus aucune confiance en moi. Elle commençait même à bourrer la tête des jumeaux de préjugés envers leur père. Je n'existais plus autrement qu’un assassin que dans le cœur de mes parents et de Frédéric.