Voilà à peu près dans quel état d'esprit je me trouvais, ce matin-là, avant que l'on m'informe de la visite d'un certain Doral, inconnu pour moi mais qui prétendait me connaître très bien. Peu gâté en interlocuteurs - Frédéric se faisant rare depuis quelques jours - j'acceptai de le recevoir. Je vis entrer un petit homme aux yeux pétillants d'une soixante d'années. Il semblait très respectable et d'humeur agréable. Il avait un léger accent du midi qui ajoutait un certain charme à ses propos et éclairait un peu mes pensées moroses. Il se présenta comme l'ami d'un de mes professeurs d'arts martiaux et je crus, en effet, l'avoir déjà rencontré lors du stage à l'issue duquel j'avais obtenu ma ceinture noire de Karaté. Il me flatta un peu sur ma forme physique. Je devais, en effet, avoir bonne mine. Je terminais tout juste ma séance matinale de culture physique. J'avais l'esprit clair et une conscience aiguë de ma situation de futur condamné qui ne veut pas se ramollir par manque d'activité. Je répondis qu'on se maintenait comme on pouvait dans une cellule de trois mètres sur deux.
Il aborda alors le sujet de sa visite.
- Je viens vous parler de votre affaire. J'ai bon nombre d'amis très puissants - bien que peu connus du public – qui s'intéressent à vous depuis quelque temps, et je vous prie de me considérer comme leur porte-parole...
Intrigué, que l'on s'intéresse à moi "en hauts lieux", je l'écoutais.
- Pardonnez-moi cette question directe : vous avez eu une vie heureuse en tout point, jusqu'à maintenant, ne trouvez-vous pas ?
Je ne pus qu'acquiescer, m'étant souvent réjoui des "coup de pouce" de ma bonne étoile qui, jusqu'à cet "accident", ne m'avait jamais faut défaut.
- Je voudrais vous poser une question. Vous êtes-vous
parfois demandé pourquoi vous étiez aussi chanceux ?
Je répondis, absorbé :
- C'est vrai, tout m'a toujours réussi assez facilement, mais j'ai beaucoup travaillé. Je n'ai jamais reculé devant l'effort et j'ai souvent été plus exigeant avec moi-même qu'avec les autres...
Il m'interrompit, d'un air entendu :
- C'est tout à votre honneur, mais par exemple, votre entrée à l'Ecole Polytechnique ? Elle ne vous a pas étonné ? Vous avez été reçu de justesse, je crois. Aviez-vous vraiment le niveau cette année-là ?
Je fus surpris qu'il connaisse ce détail, que j'avais moi-même un peu oublié, étant certes rentré de justesse mais sorti de l'Ecole dans un rang très honorable. J'admettais volontiers que j'avais eu de la chance d'avoir le concours cette année-là, mais fis valoir que je n'aurais eu aucun mal à réussir l'année d'après. Il en convint avec moi et s'excusa gentiment de sa question tout en notant que la chance m’avait fait gagné une année bonne année d’efforts.
Je ne pouvais que l’admettre. Il poursuivit :
- D'ailleurs, si je me souviens bien, dès la sixième vous étiez un garçon brillant. Un de mes amis, le professeur Renard, me parlait beaucoup de vous, avant son accident.
J'eus une pensée émue pour Renard, mon professeur préféré des petites classes. C'est lui qui, dès le départ, m'avait fait aimer les mathématiques. Il avait souvent dit à mes parents que j'avais "un avenir doré". Il m'avait même suivi dans la suite de mes études, me conseillant dans mes orientations et dans mes lectures scientifiques. Un homme déterminant pour moi. Je m'étonnai :
- Vous avez connu Jean-Jacques Renard ? C'était quelqu'un d'épatant. C'est vraiment grâce à lui que je suis ce que je suis ! Il m'a donné le goût des sciences, mais aussi celui des arts martiaux. C'était un homme formidable !
Il reprit :
-Oui, c'était un vieil ami. Dommage que la vie nous ait séparés si tôt ! Au lycée, je me souviens que vous vous étiez aussi lié d'amitié avec Annie Carrière, n'est-ce pas ?
Un fameux fusil, je crois.
Je n'en revenais pas. Ce petit monsieur semblait connaître mon passé aussi bien que l'un de mes proches. Cela ne me gênait pas vraiment, trop content d'évoquer des souvenirs heureux, mais cela commençait à m’intriguer sérieusement :
- Vous aussi connaissez Annie ? C'est elle qui m'a préparé aux championnats de tir de Bourgogne. Depuis, je n'ai jamais cessé de penser à elle quand je m'entraîne à Versailles. C'est une femme fantastique ! Nous sommes souvent partis en Angleterre ensemble. C'est elle qui m'a initié à la culture anglo-saxonne. Un professeur d'anglais remarquable ! Nous nous écrivons toujours. J'ai reçu une lettre d'Ecosse le mois dernier.
Je restais quelques instants silencieux. Je fis part à Monsieur Doral d'une pensée qui venait juste de me venir :
- Figurez-vous qu'elle me conseillait d'être prudent en voiture ! Elle a toujours eu des prémonitions étonnantes à mon égard !
Il y eut un silence. Mon énigmatique visiteur m'observait avec une attention qui me surprenait. Seuls les yeux, sans cesse en éveil, bougeaient dans ce petit homme calme et mystérieux. Je restai songeur quelques instants, puis, pour rompre ce silence embarrassant, lui demandai qui étaient les amis hauts placés dont il m'avait parlé en arrivant. Il me déclara gaiement :
- Vous connaissez sans doute Jean Lapeyre, ce grand ami de votre beau-père grâce auquel vous avez eu cette place au Ministère ?
Je fus abasourdi, à la fois par la violence des propos et par leur contenu. Je ne savais pas que j'avais été aidé pour avoir ce poste. Je mis en doute les propos de mon visiteur, d'un ton un peu agacé :
Je n'ai eu besoin de personne pour avoir ce poste. Le recrutement a été fait par concours et j'ai été retenu, avec un autre, en raison de l'étude sur la croissance industrielle que j'avais faite pour le Ministre. Il me l'a dit lui-même. J'avais travaillé des semaines sur le sujet.
Si vous êtes venu ici pour me chercher des poux dans la tête ou si vous êtes un journaliste en mal d'article douteux, je vous prie de me laisser tranquille ! En plus de tout ça, je n'ai jamais rencontré ce Monsieur Lapeyre et je ne lui demande
rien, surtout après ce que vous insinuez. Vous m’insultez, même ! D’abord l’X que j’ai eu par hasard, maintenant le ministère par influence, qu’est-ce que vous allez me dire maintenant ? Je me suis toujours débrouillé seul et je continuerai. Allez-vous-en !
Le petit monsieur sourit à nouveau, nullement affecté par
mon emportement soudain.
- Je vous demande pardon d'avoir été si direct, dit-il, je voulais juste vous rappeler que vous étiez deux sur ce poste, et que c'est vous qui l'avez eu, par choix du Ministre, c'est exact. Mais si je vous dis aussi que Jean Lapeyre est un grand viticulteur auquel Monsieur le Ministre doit beaucoup d'argent, qu'il chasse souvent avec votre beau-père, et que vous l'avez rencontré le jour du baptême de vos enfants, je crois que vous savez tout.
M'étant un peu calmé, j'admis que tout cela n'était pas impossible, mais que je ne voyais pas très bien où cette discussion nous menait. Je commençais à ne plus apprécier tellement ce Doral. Je lui fis savoir qu'il était inutile, vu
les circonstances, de continuer à me titiller avec des
histoires passées qui altéraient peut-être un peu l'opinion
que j'avais de moi, mais ne résolvaient en rien mes
problèmes actuels. Je lui demandai d'en venir au fait s'il
pensait pouvoir m'aider comme il l'avait prétendu en
entrant. Doral abattit alors ses cartes sur la table :
- Voilà, je vais continuer à vous surprendre, mais vous
verrez que tout est clair. Je suis le porte-parole d'une...
disons d'une organisation dont le but, comme pour beaucoup
d'organisations est de gagner de l'argent. Comme vous êtes,
entre autres, économiste de formation, vous savez fort bien
que pour gagner de l'argent, il faut investir. C'est ce que
nous avons fait. Nous avons investi en vous...
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Non mais ça ne va
plus du tout ? Je ne vous connais pas, monsieur...
Je commençai à me fâcher pour de bon.
- Laissez-moi terminer, jeune homme, dit-il presque en riant, je connais vos colères, je n'ai pas envie de tester vos nerfs ni votre Karaté. Je serai bref, mais écoutez-moi sans m'interrompre. Vous jugerez après. Je me tus, rongeant mon frein.
- Nous vous connaissions déjà alors que vous étiez encore en
culottes courtes. Nous vous avons remarqué en sixième. Vous aviez le meilleur test de Q.I. de toute la Bourgogne, et de loin ! Nous avons donc décidé de faire de vous ce que vous
êtes actuellement : un homme brillant, possédant un excellent contrôle sur lui-même, de santé solide, combatif, bilingue, très diplômé, bien introduit dans de nombreux milieux. En bref, nous voulions que vous soyez parfait pour nos intérêts. Un esprit sain dans un corps sain. Nous vous avons suivi avec
intérêt depuis plus de quinze ans, dix-sept ans, pour être précis ! Je dirais même qu’on vous a suivi avec amour, tellement vous remplissiez bien, sans vous forcer, toutes les conditions que nous avions fixées. Votre tempérament de meneur d'homme et votre aura personnelle ont fait de vous un de nos
meilleurs protégés. Bien sûr, tout n'a pas été facile, et c'est grâce à votre travail et votre ambition longuement
forgée par Jean-Jacques Renard que nous y sommes arrivés.
- Vous voulez me faire croire ça ? demandai-je effaré.
- Bien sûr. Par exemple, voyant que vous risquiez d'échouer
stupidement à l'X pour quelques points, ce qui nous aurait
fait perdre un an, nous avons un peu arrondi votre note de
sports - je ne vous cache pas que nous avons quelques amis
là-bas. Nous savions que vous ne le remarqueriez même pas.
Enfin, c'est nous qui avons organisé votre mariage, afin de
mieux vous surveiller, avec la fille d'un des membres de
l'organisation. Une chance que vous vous soyez aimé si
facilement !
- Mais c'est complètement ridicule ! J'ai rencontré Maggy
par hasard, à l'aéroport d'Athènes ! C'est une plaisanterie !
- Inexact : vous l'avez rencontrée plusieurs fois bien
avant. Nous avons simplement attendu le moment propice à une
rencontre "fortuite". Nous savons attendre...
- Mais c'est impossible ! Et Annie ? Qu'est-ce que vous
allez me raconter à son sujet ?...
- Annie, votre premier amour...
- Je vous interdis !
Cette fois, il m'avait blessé.
- Pardon, monsieur Chevalier, Annie, votre professeur
d'anglais et de tir, si vous préférez, est aussi membre de
l'organisation.
Il me tendit alors une lettre d'Annie, datée de la veille.
Je reconnus l'écriture. Annie me souhaitait « beaucoup de
courage et de self-contrôle. »
Doral, sentant que je ne voulais plus l'interrompre, poursuivit.
- Nous avions donc un homme parfaitement au point sur le
plan physique et moral. Il ne nous restait plus qu'à rentabiliser l'investissement. Mais avant, bien sûr, il nous
fallait vous prouver que vous étiez notre débiteur et vous décider à honorer votre contrat. C'est ce que nous avons
fait avec l'"accident" qui vous concerne.
- Comment ça, c'est votre... organisation qui a monté tout
ça ?
- Bien sûr, vous étiez sans faiblesses, nous ne pouvions
vous convaincre autrement. Regardez comme vous êtes actuellement ! Je suis fier de vous. Cet accident a à peine
affecté votre moral. En situation normale, vous m'auriez ri
au nez et nous n'aurions pas pu vous contrôler !
- Vous avez sacrifié un enfant pour ça ? Vous êtes des
monstres !
- Non, rassurez-vous, l'enfant n'existe que sur les
photographies et dans la tête des témoins qui d’ailleurs n’ont pas vu grand chose sur le coup. Nous n'avions pas
besoin de verser le sang pour ça. Il nous a suffit d'un mannequin d’enfant bien grimé. Je devez vous en souvenir, il n’y a eu de choc et d’accident que dans les rapports de police !
Il reprend :
- nous attendions seulement l'occasion. Notre organisation sait être patiente... Quant aux posters dans les journaux, depuis le temps que nous vous connaissons, nous avons eu de nombreuses fois l'occasion de maquiller votre voiture et de la photographier !
- Et l'excès de vitesse ? Et l'alcool dans le sang ?
- Complicités dans la gendarmerie et au laboratoire
d'analyse !
- Et Maître Gautier ?
- Ah lui, désolé, il n'est pas des nôtres. Mais c'est un
imbécile et la preuve, c'est qu'il ne vous croit pas
innocent ! Ce n'est pas lui qui vous sauvera si vous
n'acceptez pas notre proposition. C’est un peu pour ça que nous l’avons choisi, d’ailleurs…
- Qu’attendez-vous de moi ?
- Travailler avec nous et pour nous. Nous avons beaucoup de
projets pour vous.
- Jamais ! Je n'ai jamais fait le moindre "contrat" avec
vous !
J'étais tenté de réduire en poussière l'ignoble individu. Je sentais que j'allais fondre sur lui comme une panthère et l'exécuter. Il pressentit mes intentions.
- Pour votre gouverne, je vous informe que je suis avocat, d'ailleurs voici ma carte, et que ce serait du plus mauvais effet d'assassiner le collaborateur de Maître Gautier dans l'exercice de ses fonctions. Vous avez suffisamment d'ennuis comme ça. De plus, je voudrais faire appel à votre intelligence remarquable pour écouter la suite. Si vous acceptez de travailler pour nous, nous informons, par voie de témoins de bonne foi - ceux-là - que les analyses étaient
fausses. Cela fera tomber deux ou trois crapules qui nous devaient un service, et nous présentons - à l'aide de la presse - ce scandale comme une énorme erreur judiciaire
manigancée par l'opposition pour discréditer le gouvernement
actuel. Nous n'aurons pas trop de mal, alors, à vous ramener en fanfares au Ministère, après avoir provoqué la démission du ministre qui était clairement à la solde de l'opposition, puisqu'il ne vous a pas défendu. Nous n'avons, de toute façon, plus du tout confiance en cet homme. Il a beaucoup trop de
dettes. Vous pouvez même vous attendre, si vous êtes
coopératif, à une certaine promotion, après les élections…
Qu'en pensez-vous ?
- Rien !
- À la bonne heure, vous êtes déjà en train de réfléchir.
- Non, j'encaisse, c'est tout. N'espérez pas plus !
Je commençais à me sentir très fatigué. Mais cela n'arrêtait
pas Doral qui voulait conclure.
- Réfléchissez bien, car si vous ne voulez pas de notre
contrat, nous savons, vous et moi, ce qui vous attend.
- Ah oui ? Vous voulez peut-être me tuer ?
- Non, nous n'aimons pas en arriver là. Nous préférons les
accidents naturels, si vous me comprenez... Mais en ce qui
vous concerne, après trois ans de prison et une vie ruinée,
vous seriez déjà mort sans que nous ayons à lever le petit
doigt. Sans nous, vous êtes fini. Avec nous, la gloire
commence !
- Belle gloire, en effet !
Complètement révolté par ce que je venais d'entendre, je
décidai de chasser Doral le plus vite possible. Je voulais
rester seul pour faire le point. Je voulais aussi parler de
tout ça à Frédéric. Lui seul pourrait m'aider.
- Bon, merci pour tout, monsieur Doral, dis-je d'un ton
amer. Je vous ai assez vu. Je vous prie de disparaître avant
que j'appelle les gardes. Je ne souhaite qu'une chose, c'est
oublier cet enfer et dormir. Au revoir et ne revenez pas.
- À bientôt, jeune homme, dit-il comme s'il ne m'avait pas
écouté, réfléchissez bien et vous verrez que nous pourrons
faire de grandes choses ensemble. Dans moins d'un an, vous
êtes Chef de Cabinet, et dans trois ans, ministre ! Vous ne pouvez refuser cette ascension spectaculaire !
Il sortit rapidement sans attendre ma réponse, puis revint
un instant sur le palier pour lancer :
- A propos, n'attendez plus de visite de votre ami Frédéric.
Il a été très occupé ces derniers jours, avec ses
préparatifs de déménagement. Savez-vous qu'il vient d'être
muté en Afrique ? Une promotion. À notre demande, bien sûr !
Quant à vos parents, je vous déconseille de les effrayer
avec nos petites histoires, n'oubliez pas qu'ils ont la
santé fragile !... Ah oui ! Annie aimerait vous revoir. Elle
pense beaucoup à vous et attend votre réponse.
Un éclair me traversa l'esprit.
- Et Jean-Jacques ? Que pensait-il de tout ça ?
Doral eut, pour la première fois, un air sombre.
- Vous vous souvenez peut-être qu'il y a deux ans, Jean-Jacques voulais absolument vous voir avant que vous n'entriez au Ministère ?
- Oui, j'avais rendez-vous avec lui et il n'est pas venu...
C'est vous qui l'avez empêché ? Je n'ai plus jamais eu de nouvelles, jusqu'au faire-part de sa mort.
- L'organisation ne voulait pas qu'il vous parle. Il vous aurait tout dit. Trop tôt. Il vous aimait comme son fils. Il ne supportait plus cette situation. Nous pensons qu'il s'est
suicidé. Je vous jure que nous ne l'avons incité à le faire. C'était un homme exceptionnel et j'ai, moi aussi, perdu un
ami.
Il disparut enfin. Je serrai la lettre d'Annie entre mes
doigts et restai prostré.