vendredi

Voyage à travers le temps

Une Nouvelle de JC CulioliConfortablement installé dans mon rocking chair colonial, plongé à esprit perdu dans le "Voyage à travers le Temps" de Jules Vernes, je réalise qu'il fait bien noir dehors, sur les champs de tourbe de ma belle Irlande du Sud. Cette fois, j'entends très distinctement trois coups secs sur la porte. Même Japy sursaute. Il doit y avoir quelqu'un. Qui peut bien venir dans cet endroit perdu un soir d'orage ?

Mon visiteur est un homme de petite taille à la physionomie asiatique. J'ai l'impression de l'avoir déjà rencontré quelque part, peut-être dans un film.

"Peut-être à Cork ?" me dira-t-il plus tard.
De cet homme étrange, vétu d'un ciré noir, se dégage un charme sympathique. Il commence par s'excuser.
- Bonsoir, Monsieur, j'espère que je vous dérange pas... j'ai frappé au carreau, tout à l'heure, mais vous ne m'avez probablement pas entendu...
- Ah si ! J'ai bien entendu un bruit. C'était vous ? Excusez-moi, j'ai ouvert la fenêtre, mais je ne vous ai pas vu...
- Je me présente, mon nom est Sun, je me suis, depuis peu, porté acquéreur de la petit maison de la plaine.
- Ah oui ? Enchanté, dis-je, surpris d'avoir un voisin. Ici, on m'appelle Jessy. Je suis français, mais j'habite dans cette région le plus clair de mon temps. Vous vous êtes installé quand ?
- Il y a quelques heures seulement, dit-il en riant de bon coeur, mais le temps n'est pas propice aux déménagements... En visitant mon jardin, j'ai trouvé ceci. C'est probablement à votre chien ?
- En effet, c'est sa balle bleue, je croyais qu'il l'avait perdue dans le lac. Mais entrez donc, cher voisin, bien que n'étant pas irlandais, j'ai un excellent whisky à vous offrir ou une Guiness, si vous préférez.
- Je ne veux pas vous ennuyer longtemps, mais comme la plaine est grande et l'orage se déclare, j'accepte volontiers votre invitation. Un thé fera l'affaire pour
moi.

Bien sûr, j'aurais dû y penser, me dis-je. Je lui prépare rapidement un Lapsang Souchong qu'il accueille avec beaucoup de cérémonial. Ce vieux monsieur est fascinant. Je prend plaisir à le regarder savourer sa tasse de thé. Japy s'est calmé et n'a plus d'yeux et de dents que pour sa balle bleue.

- Vous étiez en pleine lecture ?
- Oui, je relis Jules Vernes.
- Ah, Jules Vernes ! Le "Voyage à travers le
temps", peut-être ? Un bien beau livre !
- Mais, c'est exact ! Comment avez-vous deviné ?
- Une intuition, cher voisin. La situation atemporelle de votre petite maison perdue dans la plaine, cet orage qui nous coupe du monde, le sentiment d'éternité qui se dégage de cette heure particulière, entre chien et loup, tout ça m'a fait deviner que vous ne pouviez lire autre chose...

- Vous êtes médium ?

Il rit aux éclats. Un long frison me parcourt le dos. Un éclair filtre à travers la vitre de la porte. Un coup de tonnerre le suit immédiatement. Japy aboie puis se calme. Un craquement que je connais bien m'annonce que le vieux chêne vient encore d'être touché par la foudre. Je sors rapidement et constate que le coup n'a pas été très rude. Une haute branche vient de tomber dans le jardin. Plus de peur que de
mal. Monsieur Sun poursuit.

- La foudre n'est pas tombée loin ! Eh bien, cher voisin qui
me faites l'honneur de m'accueillir avec un si bon thé, je
ne suis pas médium ! Je suis simplement professeur de logique à
l'Université de Cork. Mais aimer la logique ne veut pas dire se départir de
son intuition naturelle... J'ai trouvé que cette campagne me ferait le plus
grand bien pendant les vacances...
- Oui, certainement, dis-je, plus rassuré.
- Le voyage dans le temps, c'est un sujet passionnant, non ?
Vous avez souvent été tenté de voyager à travers le temps ?
- Qui ne l'a été ? Qui ne voudrait revivre certaines
périodes heureuses de sa vie ? Qui refuserait de visiter
les civilisations anciennes ?

Stimulé par la lecture récente de mon roman, je pars dans
une envolée sur l'immortalité du voyageur du temps. Docteur
Sun sourit. Je prends une cigarette et cherche du feu.
Il me tend un briquet en argent. Je le lui rends.
Souriant toujours, il pose délicatement le briquet sur la
table.

- Mais, pour voyager dans le temps, dit-il d'un air
malicieux, encore faudrait-il que le temps soit comme une
route ?
- Certes, Dr Sun, mais ce n'est pas à vous que je vais
apprendre que la physique moderne considère le temps comme
une coordonnée au même titre que la position dans l'espace !
Il n'y a donc pas d'absurdité à considérer le temps comme
un axe sur lequel on pourrait se déplacer.
- Un axe, pourquoi pas ? Mais, réfléchissez, pourquoi pas
non plus un cerle ? Savez-vous que certaines civilisations,
les Grecs, par exemple, ne mettaient ni origine ni fin à
notre "axe" des temps. Ce ne pouvait donc être qu'un cercle,
analogue à celui de l'Olympe. D'ailleurs le cercle n'est-il
pas plus parfait que la ligne droite, toujours incomplète,
dont vous ne pourrez jamais tracer les extrémités
puisqu'elle n'en a pas ? Et si, d'ailleurs vous considériez
le temps comme un axe, où mettriez-vous le début et la fin
des temps ?

Ces remarques de logicien me laissent songeur quelques
instants. Je trouve alors la faille de son argumentation.

- Mais supposons que le temps soit circulaire. Dans ce cas,
il n'y a pas non plus ni début ni fin, puisque les deux
sont forcément sur le même point. La conception circulaire
ne tient pas plus. Les astronomes, eux, parlent d'un Big-
Bang originel. Voilà un bon point de départ. Disons que le
temps est un demi-axe et plaçons le zéro à l'instant de ce
Big-Bang !
- Et comment voyagerez-vous sur une route qui est barrée ?
Votre curiosité ne vous donnera pas envie, tôt ou tard de
faire sauter la barrière ?
- Si déjà nous savions remonter un peu le temps, je crois
que cela me suffirait... Quelques minutes, quelques années, quelques
siècles, je n'en demanderais pas plus ! Imaginez tout ce que l'homme
pourrait faire en remontant le temps. Un pouvoir tout à
fait...
- diabolique ?...
Docteur Sun me regarde d'un air mystérieux.
- J'aimerais revenir sur la conception circulaire dont nous
parlions. Qu'est-ce qui vous empêche de penser qu'un point
particulier du cercle est à la fois le début et la fin des
temps ? Faut-il beaucoup d'imagination pour penser que
n'importe quel point pourrait être cette origine et cette
fin ?

- Mais votre théorie ne tient pas debout, dis-je surpris.
Nous veillissons tous et ne rajeunissons jamais. Les datations au carbone
14 des planètes, les photographies, la vitesse de la lumière que l'on sait
bornée depuis Einstein, autant d'éléments qui prouvent que votre théorie ne
tient pas debout ! À moins, peut-être de considérer que votre cercle est tellement grand qu'une fois parti du point origine, il faudra des milliards d'années avant de le retrouver à nouveau. À notre échelle, cela n'a pas d'intérêt... et votre
cercle est, à notre échelle, une droite !

- Vous oubliez un point dans ma thèse, cher voisin. Je dis que le temps est un cercle et que chaque point de ce cercle est le début et la fin du Temps.
- Oui, et alors ?
- Imaginez simplement que vous êtes né il y a quelques
minutes seulement, lorsque nous avons entendu le tonnerre
frapper ce vieux chêne...
- Alors là, excusez-moi, Docteur Sun, mais je ne peux pas
vous suivre...
- Qu'est-ce qui vous prouve que vous ne venez pas de naître
à l'instant, mais avec votre mémoire déjà constituée ?
- Mais toutes les choses qui m'entourent, les rides que
j'ai sur le front, Japy que j'ai vu grandir en quelques
mois, que sais-je encore, les photographies de mon mariage,
tout cela me prouve que votre hypothèse est absurde !
- Mais vous n'êtes pas seul au monde ! Imaginez simplement
que le monde dans sa totalité, l'univers visible et
invisible, tout cela vient tout juste d'être créé, avec sa
mémoire actuelle ! Et vous verrez que j'ai raison !

Je reste perplexe, mais peu convaincu. Je pense que sa
théorie est bien farfelue.
- Votre théorie est indémontrable Docteur Sun !
- Dieu aussi est indémontrable, dit-il dans un sourire, et
pourtant beaucoup de gens y croient... Mais je vous laisse
une chance de vous en rendre compte par vous-même. Supposez qu'un objet que vous croyez perdu depuis longtemps réapparaisse tout d'un coup là où vous ne l'attendez pas. Seriez-vous sûr qu'il s'agit bien du même objet ? Seriez-vous sûr d'avoir réellement vécu tout ce que vous croyez avoir vécu pendant tout ce temps où vous l'aviez perdu ? Vous verrez que ce n'est pas aussi évident que cela !

Il se mit à rire doucement.
Mais laissez-moi vous remercier pour votre excellent thé, dit-il en se levant.

Il regarde sa montre et, la pluie ayant cessé, il décide de
prendre congé.
- Je dois m'en aller, il se fait tard. Il est déjà dix neuf
heures trente. Ma maison m'attend.

Je me dit que sa montre doit être arrêtée. Il était déjà dix neuf heures
trente tout à l'heure. Mais je ne veux pas l'inquiéter plus en lui donnant
l'heure exacte. Je suis un peu déçu qu'il s'en aille déjà, mais il me
promet de revenir bientôt. Je le raccompagne vers la porte et je rentre
pensif. J'allume une cigarette et remarque que Docteur Sun a oublié son
briquet. Je me dépêche de rouvrir la porte et tente de le rappeler, alors
qu'il s'éloigne.
- Docteur Sun ! Votre briquet !
- je ne fume pas, cher voisin ! Dit-il en riant, vous ne reconnaissez pas
ce briquet ? Il est à vous pourtant ! Au revoir !

Je regarde le briquet en argent. Il ressemble beaucoup à celui que ma femme
m'a offert pour nos fiançailles. Je croyais l'avoir perdu. Facile de
vérifier : si c'est le mien, mes initiales sont gravées dedans.
Elles le sont. Pas de doute, c'est le mien. Je ne comprends pas bien
comment ce voisin inattendu a pu le trouver dans cette pièce où je l'ai moi-même cherché pendant des heures...
Je regarde Japy jouer avec sa baballe en cuir bleu, heureux comme un roi devant la
cheminée. On dirait qu'il ne connaît plus qu'elle. Il l'avait perdue chez
le voisin, dans la petite maison de la plaine, me dis-je.

Pourtant, à ma connaissance, il n'y a qu'une seule maison dans la plaine : la mienne. Je n'ai pas de voisin possible à moins de plusieurs miles d'ici, enfin, je croyais...

Amusé par cette discussion avec Docteur Sun, je me replonge dans mon livre
avec délectation. Mon rocking chair se balance régulièrement, au rythme des
lignes et des pages.

J'entends brusquement trois coups secs à la fenêtre. Peut-être Docteur Sun
qui revient ? J'ouvre les volets et ne vois personne. Dans un éclair, je
reçois en plein front une petite branche qui tombe du vieux chêne. Plus de
peur que mal. L'orage est à son comble et je me dépêche de refermer la fenêtre,
luttant contre le vent. Japy aboie soudain puis se calme.

Je regarde machinalement l'heure : il est dix-neuf heures trente.