vendredi

Le temps des patates…

Tu es là, je le sais. Je t'ai vue entrer. Tu dois être dans ta chambre, au premier.
Je chantonne "Plaisir d'Amour", perché sur mon vélo, du haut du petit pont de pierre qui surplombe les voies de chemin de fer. Je me sens bien. Et pourtant…

Depuis bientôt deux heures,
Je contemple ta demeure...


Une petite maison blanche, recouverte de lierre, entourée d'un jardin de rosiers. Ma petite rose, à qui je déclamerais bien du Ronsard, que fais-tu ? Tes devoirs, sans doute. Moi, je ne fais pas les miens. J'improviserai, comme d'habitude. De toute façon, je suis premier partout. J'en ai souvent honte quand je te vois t'appliquer à ne pas pleurer lorsque tes notes ne sont pas à la mesure de tes efforts... Je t'imagine doucement penchée sur ton bureau, pinçant nerveusement ton si joli nez à la recherche d'une solution si simple que tu ne peux la voir

Cesse de martyriser
Ce trait de ta beauté !


Si au moins je pouvais t'aider, cher ange ! Malheureusement, je n'oserai jamais te le proposer ! Je ne sais même pas si tu connais mon amour.

Je t'aime et toujours t'aimerai,
mais jamais je ne l'avouerai.


Comment pourrais-tu deviner que je ne pense qu'à toi, que chacune de mes compositions françaises t'appartient, que c'est à toi qu'elles sont toutes dédiées ? J'ai au moins une chance. Le prof de français lit toujours les meilleures copies à la classe. Il lit donc toujours la mienne. Mais que je suis triste alors quand tu as l'air de t'ennuyer à la lecture de ma prose !

Ah, cruelle, tu me décimes
Lorsque ma prose tu mésestimes...


C'est pour toi que j'écris, tu es ma Muse et pourtant, tu ne me regardes même pas ! C'est moi qui te regarde. Des heures durant. On me croit attentif. On croit que je participe ! C'est pour toi que je parle ! J'en ai développé un torticolis… Je te consacre toutes mes heures de classe. Placé derrière toi, à quelques bancs d'intervalle, un peu décalé, je tue les heures en regardant de côté ta nuque blonde et ton profil de reine. Quand on étudie les ensembles, le prof de maths dessine des patates et des flèches, et moi, je pense à celles de Cupidon… les flèches, bien sûr. Je voudrais être en bijection avec toi, mon petit ensemble chéri. Si, par hasard, tes yeux gris croisent les miens, je me noie, je souris bêtement. Je me regarde bêtifier. Alors que je devrais me béatifier…
Tu es mon sujet de dévotion, tu es la statue de la Vierge Marie de l'église de mon village natal. Je me souviens d'un moment éternel. Ton sourire. Rien que pour moi. À la suite d'une vague composition française. Un délire romantique inspiré par tes yeux. L'ode passionnée d'un homme sur la forêt meurtrie par la civilisation. Une histoire d'amitié profonde entre un homme d'âge mûr et le vieux chêne préféré de son enfance, voué aux tronçonneuses de la civilisation moderne et meurtrière... C'était poignant, mais un peu facile. Je devrais avoir honte. Toute la classe avait les larmes aux yeux - je n'y étais pas allé de main morte ! - y compris toi qui, prise comme une libellule dans les toiles de mon rêve m'as dit : "C'est très beau". J'ai répondu, l'air totalement niais : "J'aime les arbres". Tu m'as dit, solennelle, lumineuse et sincère : "Moi aussi". Notre plus longue conversation... Combien j'eus aimé te dire plutôt : "Je t'aime !" Tu n'aurais même pas eu à changer la réponse pour me combler...

Un mot de Toi, un mot...
mais je ne suis qu'un sot !


Ca y est, la nuit tombe. C'était prévu, il va falloir que je rentre. Pourtant ma planète préférée cligne de l’œil. Est-ce un doux présage ?

Vénus, fille du matin et du soir
Me lance quelques lueurs d'espoir


Comme j'aimerais t'apprendre les étoiles, compter avec toi celles, filantes, qui traversent la nuit, belles et intouchables. Et comme je voudrais te montrer les planètes, si différentes par leur éclat, si rondes, si vagabondes. Comme ce serait merveilleux de t'enlever quelques heures pour le ciel du Sud,

Là-bas où les cigales
Vibrent au son des étoiles...


Quelques lustres s'allument chez toi. Une fenêtre s'ouvre. Vas-tu, nimbée de lumière, apparaître ? Non hélas, c'est encore ta sœur qui ferme les volets. C’est injuste pour elle et pour moi !

Pourquoi est-ce elle, toujours
qui ferme l'écrin de mes amours ?


Et à quoi me sert-il de fredonner "Le Temps des Cerises", maintenant ? Triste aubade inaudible et sans public... Tant pis tant mieux, je m'en vais, le cœur léger. Je ne suis pas pressé. Je reviendrai demain, après l’école.

Je chanterai plus fort et peut-être
Est-ce toi qui ouvrira la fenêtre...


JC CULIOLI 1987-2007