mardi

Les Belles Histoires de Père Costard (I)

- Père Costard, Père Costard ! Raconte-nous une histoire !
- Bon d'accord, petits chenapans, mais après vous me promettez que vous
allez au lit ?
- Oui Père Costard ! C'est quoi ton histoire de ce soir ?
Oh, c'était il y a bien longtemps, j'étais encore tout jeune frais émoulu
de l'Ecole, la Grande Ecole...

Cela faisait une bonne année que je travaillais dans cette entreprise
fameuse qui fabrique de la matière verte, et j'avais trimé tout l'été et
tout l'hiver aussi, sur des modèles très compliqués pour optimiser la
production de cette matière verte à moindre coût. C'était compliqué
techniquement mais aussi humainement parce que dans cette entreprise-là,
rien ne se décidait simplement.

Bref, mon petit chef était venu me voir, peu avant la date prévue des avancements et m'avait dit : "tu sais, Costard, je crois bien que tu n'auras pas d'avancement cette année... enfin, si, juste un tout petit peu, pour tenir compte de l'inflation, mais tu sais, ce n'est pas grave, tu es promis à un brillant avenir. Il faudra rester patient !"

J'avais été abasourdi par ce diagnostic, et un peu découragé, mais je
repris très vite mes esprits et me persuadai que mon petit chef avait perdu
la boule. J'avais tellement bien travaillé et obtenu tellement de
résultats satisfaisants pour l'Entreprise que cela ne pouvait être qu'une
blague, ce qu'il me racontait !

Toujours est-il que deux semaines plus tard, je fus convoqué le matin pour
présenter mes travaux au Grand Chef du Couloir, et celui-ci me félicita
chaudement. Retournant dans mon bureau, je croisai mon petit chef un peu
gêné, et lui décochai un sourire narquois, persuadé qu'il était simplement
vert de jalousie.

Le lendemain, le Grand Chef du Couloir me convoqua, cette fois pour parler
de ma carrière. J'exultai et me précipitai avec l'enthousiasme du jeunot
dans le bureau de Sa Secrétaire, une dame très sympathique qui me fit
remarquer avec un ton de reproche que j'étais cinq minutes en avance, et
que si tout le monde faisait comme ça, on n'arriverait plus à s'en sortir
avec l'agenda qu'on avait quand on était Grand Chef du Couloir.

Après avoir patienté debout à côté de la porte jusqu'à ce qu'elle consente
à appeler le Grand Chef du Couloir à l'heure dite, il m'accueilla avec un :
"ah, Costard, cela fait un moment que je vous attends !"

J'étais un peu embarrassé mais je ne pouvais décemment pas me plaindre de
Sa Secrétaire, surtout que dès mon arrivée, il a commencé à faire mon
éloge. Un jour je prendrais sa place, un jour, même, je pourrais monter
peut-être plus haut, car je venais de la Grande Ecole, comme lui mais en
plus j'avais fait des mathématiques qui servent. Bien sûr, il faudrait en
parler au Syndicat, mais le Syndicat sait repérer les bons éléments pour
l'Entreprise.

Je buvais du petit lait, comme on dit. Soudain, dans un moment de silence
un peu long du Grand Chef du Couloir, je sentis le vertige de l'absence de
mots qui vous prend parfois, ce vertige qui fait que vous allez dire des
choses même si vous devriez vous taire. Vous avez certainement déjà connu
cette situation mes enfants... le silence devient une apnée. Pour respirer
vous devez absolument parler... Et donc, j'ai dit, timidement : "alors, je
vais avoir de l'avancement cette année, si j'ai si bien travaillé, comme
vous dites...?"

Le Grand Chef du Couloir me regarda alors d'un air triste, malheureux,
presque honteux, en tout cas assez douloureux, et il dit, me tutoyant
brusquement : "écoute Costard, je ne vais pas te raconter d'histoire, tu
es le meilleur élément que j'ai jamais eu. Mais voilà, il y a trois jeunes
dans le département, toi, qui a été très performant, Roger Rabbit, qui n'a
rien foutu mais est rentré au Syndicat, et Gaffounet, qui est très
méritant, a beaucoup travaillé les deux premiers mois et s'est complètement
découragé. Il accumule les bourdes, empêche les autres de travailler et ne
fait rien de constructif depuis six mois, mais je vois qu'il souffre. Tu
sais, Gaffounet est rentré chez nous parce que c'est une tradition dans sa
famille de travailler dans l'Entreprise. Et nous l'avons pris à l'essai."

J'écoutais sans mot dire, dubitatif, me demandant vraiment ce qu'il allait
me raconter ensuite.

"Alors voilà, je vais te parler comme si tu étais toi-même Grand Chef du
Couloir à ma place. Mis à part la correction statutaire pour la prise en
compte de l'inflation, je n'ai droit qu'à trois points d'avancement au
total. À qui dois-je les donner ?"

Je fis alors un effort d'abstraction énorme et je me représentai le
problème : un fumiste, Roger Rabbit, un acharné du boulot qui semble
réussir et veut faire progresser l'Entreprise, moi-même, et un incapable
dépressif entré sur piston, et encore à l'essai, Gaffounet.

Dans ma grande naïveté, je me dis que la sanction était claire.
Il fallait m'accorder les trois points, probablement recadrer un peu le
fumiste protégé du syndicat et l'avoir à l'oeil pendant qu'il était encore
temps, et remercier l'incapable. Je lui fis part de mon verdict, en
expliquant bien que si j'avais été moi-même le fumiste ou l'incapable,
j'aurais accepté le jugement.

Il me regarda alors avec une infinie douceur et me dit :
"mon cher Costard, je me suis trompé sur ton compte, tu n'as rien compris.
Tu n'as pas la maturité que je croyais... Si je ne donne rien au fumiste
Roger Rabbit, le Syndicat va me pourrir toute l'année. Autant dire que je
n'ai qu'à m'en aller. Donc je lui donne un point d'avancement. Par
ailleurs, si je ne donne rien à Gaffounet, il va vraiment se décourager
mais je n'aurai pas le coeur de le virer. C'est presque une affaire de
famille, tu comprends ? Il faut que je le garde et que je lui redonne
confiance. Avec du temps, beaucoup de temps, et de l'amour aussi, il peut
progresser. Il va aimer l'Entreprise et se dévouera pour elle. Je vais donc
lui donner deux points d'avancement."

Ebaubi, je le fus clairement, avec mes grands yeux écarquillés, je lui
demandai alors : "euh, et moi, je fais quoi dans votre histoire ?"

La réponse me rassura immédiatement : "mais toi, mon cher Costard, tu es
brillant et plein d'avenir, tu n'as pas besoin de points d'avancement, et
même si je te les donne, je les perds, car tu es tellement performant que
tu ne vas pas rester dans l'Entreprise ! Mais je ne suis pas inquiet pour
toi, tu t'en sortiras toujours ! Si tu veux de l'avancement, en tout cas,
en restant chez nous, sois patient, cela viendra !"

Rassuré, je le fus en effet, je le remerciai vigoureusement pour cette
belle leçon de chose, et donnai ma démission trois semaines plus tard après
avoir trouvé un meilleur poste ailleurs...

- mais alors Père Costard, c'est quand même une drôle d'Entreprise ! Et il
était fou ce Grand Chef du Couloir ?
- eh bien figurez-vous, mes enfants, que dans sa logique, il avait raison
et il a fait exactement ce qu'il fallait faire !

En effet, alors que j'en étais à ma quatrième entreprise, ayant enfin trouvé l'intérêt et la reconnaissance du travail que je recherchais, je suis retourné dans cette Entreprise qui fait de la matière verte, car finalement je travaillais
indirectement pour elle. Dans mon ancien département, j'ai retrouvé Gaffounet, et au Comité d'Entreprise, j'ai retrouvé Roger Rabbit.

Roger était comme un poisson dans l'eau dans ses fonctions d'organisateur de loisirs et il me chanta les louanges du Grand Chef du Couloir que nous avions eu l'heur de connaitre ensemble.

Quand à Gaffounet qui ne savait rien sur rien dix ans plus tôt, il était devenu, lui, l'as des as : aucun dossier ne lui échappait, aucun programme informatique n'avait de secret pour lui. D'humeur égale, totalement épanoui, serviable, enjoué, satisfait de lui-même et de l'Entreprise, c'était un vrai exemple pour les jeunes recrues et un précieux réconfort pour les anciens. Sans parler du Syndicat avec lequel il avait d'excellents rapports...

Voilà, mes enfants, une belle leçon que la vie m'a apportée, sachez investir sur les ressources qui ne vous quitteront pas.

Et maintenant, au lit !

- Merci Père Costard ! Maintenant, on peut faire de beaux rêves !